CHRETIEN DE TROYES 1135 - 1185 ?

LI CONTES DEL GRAAL

Qui petit seme petit quialt,
et qui auques recoillir vialt
an tel leu sa semance espande
que fruit a cent dobes li rande ;
car en terre qui rien ne vaut
bone semance i seche et faut.
Chrétïens seme et fet semance
d'un romans que il ancomance,
et si le seme en si bon leu
qu'il ne puet estre sanz grant preu,
qu'il fet por le plus prodome
qui soit an l'empire de Rome :
c'est li cuens Philipes de Flandres,
qui mialx valt ne fist Alixandres,
cil que l'en dit qui tant fu buens.
Mes je proverai que li cuens
vialt mialx que cist ne fist asez,
car il ot an lui amassez
toz les vices et toz les max
dont li cuens est mondes et sax.

Qui sème peu récolte peu
celui qui veut belle moisson
jette son grain en si bonne terre
qu'elle lui rende deux cent plus de fruits
car en terre qui rien ne vaut
bonne semence sèche et défaille
Chrétien sème et fait semence
d'un roman qu'il commence
et il sème en si bon lieu
que sans profit ce ne peut être
car il le fait pour le plus noble
qui soit en l'empire de Rome
c'est le comte Philippe de Flandres
qui vaut plus que ne valut Alexandre
dont on dit qu'il fut si bon.
Mais je prouverai que le comte
vaut mieux que celui-là qui fit peu de choses
car il réunissait en lui
tous les vices et tous les maux
dont le comte est purifié et protégé.

 

   Comme pour la plupart des écrivains du moyen-âge, nous avons peu de documents qui nous renseignent sur la vie de Chrétien de Troyes, les dates mêmes de sa naissance et de sa mort sont incertaines ( par exemple la date de sa mort oscille entre 1185 et 1190). Nous savons qu'il est né à Troyes, d'où le patronyme sous lequel il est connu, et qu'il vécut un certain temps à la cour de Champagne auprès de Marie, fille d'Aliénor d'Aquitaine et de Louis VII, et à la cour de Philippe d'Alsace, comte de Flandre. C'est donc moins l'homme que l'écrivain qui est connu. En effet, même si une partie de son oeuvre n'a pas été retrouvée, nous avons des preuves de son existence et  cinq grands romans de Chrétien de Troyes ont résisté au temps.

   Oeuvres de Chrétien de Troyes :
   

1160 :Traductions de certains passages des métamorphoses d'Ovide
1170 : Roman del roi Marc et d'Ysalt la blonde
1170 : Erec et Enide
1172 : Cligès
1177- 1181 : Le chevalier à la charette ( Lancelot) ; Le chevalier au lion ( Yvain)
1181 : Le conte du Graal ( Perceval)

C'est au début de son roman Cligés que Chrétien de Troyes fait référence aux oeuvres qui ne nous sont pas parvenues :
    " Cil qui fist d'Erec et d'Enide
    Et des commandements d'Ovide
    Et l'art d'amors en romanz mist,
    et le mors de l'espaule fist,
    Dou roi Marc et Yseut la Blonde
    Et dou rousignol la muance,
    Un novel conte commance."
   traduction : " celui qui écrivit l'histoire d'Erec et d'Enide, celui qui mit en français ( langue romane) les Commandements d'Ovide et l'Art d'aimer, celui qui fit la Morsure de l'épaule, celui qui raconta l'histoire du roi Marc et d'Yseult la blonde, celle de la métamorphose du rossignol, commence un nouveau conte.
   
Dix ans environ avant Béroul, il écrit les aventures de Tristan et Yseult, mais nous n'avons aucune trace de ce premier " Tristan", tandis que celui de Béroul, nous est parvenu partiellement.
    Les cinq romans qui nous sont parvenus appartiennent au cycle arthurien et traitent de la matière de Bretagne. Un autre roman, Guillaume d'Angleterre, signé d'un certain Chrétien peut être aussi attribué à Chrétien de Troyes.
    A travers son oeuvre, on constate que Chrétien de Troyes se démarque des autres auteurs du moyen-âge. En effet, pour lui l'amour n'est pas une malédiction, une fatalité qui rime avec souffrances, au contraire, le sentiment amoureux permet l'épanouissement de soi. Fénice, l'héroïne de Cligés, contrairement à Yseut réussit à concilier son amour pour son mari et celui qu'elle éprouve pour son amant. Dans Erec et Enide, Chrétien de Troyes raconte l'histoire du couple éponyme, couple fidèle et tendre qui attire la jalousie des autres chevaliers et qui accusent Erec d'être un poltron et un piètre chevalier. Pour sauver son honneur et celui d'Enide, il s'illustrera dans des actes héroïques, et parviendra à sauvegarder son amour et sa réputation.
    Dans les romans de Chrétiens de Troyes, les aventures héroïques ne sont là que pour exalter le dépassement de soi, elles ne sont pas une fin en soi. Ses héros sont des chevaliers errants qui vont d'aventure en aventure pour se réaliser ( ils sont en quelque sorte les ancêtres des héros picaresques des romans espagnols du XVIIIème siècle)Perceval poursuit sa quête du graal, sans se lasser. c'est une véritable quête de soi. Sans cesse, les héros aiment à se surpasser, non pas gratuitement, mais ils mettent leurs actions sont au service d'une noble cause.
  
On voit dans Chrétien de Troyes le père du roman moderne en ce sens qu'il met l'individu au centre de ses intrigues, tels Lancelot, Yvain, Perceval. Le héros est individualisé et non plus le représentant symbolique d'un groupe social, d'un peuple ou d'une idéologie.
   De plus, la structure même de ses romans, la conjointure, a pour effet de ménager le suspens. Chrétien de Troyes n'anticipe pas sur la fin des aventures de ses héros, il laisse le lecteur découvrir le sens de ses textes au fur et à mesure que progresse l'intrigue, il ménage l'effet de surprise. De même, il n'intervient pas systématiquement, comme Béroul par exemple, pour juger ses personnages et ainsi influencer le jugement même du lecteur, au contraire, il a souvent recours à la focalisation interne et présente les événements à travers le point de vue de ses personnages. On pourrait déjà parler d'une " structure-sens"

    Enfin, Chrétien de Troyes a immortalisé et érigé en mythe des personnages qui tels Lancelot, Yvain, Perceval, non seulement font partie du patrimoine culturel français mais aussi et surtout continuent à être des références et des sources d'inspiration. Ce fut le cas déjà au moyen-âge avec le Lancelot du graal, et les continuations de Perceval, et plus récemment avec les diffèrentes mises en scène au cinéma de la quête du graal.