COCTEAU : LA MACHINE INFERNALE.

En guise d'introduction

Les expressions "dramaturgie des objets" et "troisième lieu", ne m'appartiennent pas, je les emprunte à Jacques SCHERRER. Dans son étude sur la dramaturgie de Beaumarchais,, J.Scherrer apprend au spectateur du Mariage de Figaro à porter, sur les objets et sur les lieux, le regard du metteur en scène qui ne réduit pas la pièce de théâtre aux jeux et à la diction des acteurs. Ainsi, le fauteuil de la chambre de Suzanne, sert-il de cachette à Figaro et le ruban de nuit de la comtesse est le signe de son intrigue amoureuse avec Chérubin.

Dans La machine infernale, COCTEAU fait intervenir, dés l'entrée en scène de Jocaste, des objets qui réapparaîtront lors du dénouement dans l'acte IV. Il s'agit bien sûr de l'écharpe et de la broche, mais d'autres objets interviennent de façon ponctuelle ou récurrente dans l'action ( le berceau par exemple dans l'acte III)

De plus, le lieu de la scène semble trop exiguë pour la mise en scène du destin tragique de la mère et du fils aussi"d'autres lieux" vont-ils être le cadre de l'action.

La place accordée aux objets d'une part, et la démultiplication du lieu scénique d'autre part, nous ont conduit à la réflexion qui suit.


Les références de pagination sont celles de l'édition de poche.


I RAPPEL

a) Définition de la dramaturgie des objets

Si l'on considère que drama signifie action, la dramaturgie, au sens large du terme, se définit comme étant tout ce qui relève de l'art de la composition d'une pièce et, sont pris en compte tous les éléments qui jouent un rôle dans l'action, qu'il s'agisse des personnages, des décors, de la musique, de l'éclairage, des costumes ou des objets, par exemple.

La dramaturgie des objets consiste donc en l'étude des objets en tant qu'actants de la pièce et non plus en tant qu'accessoires à des visées d'ordre esthétique.

Ils jouent un rôle véritable et leur présence ou leur absence est déterminante dans la montée de la tension tragique.

b) Définition du troisième lieu.

Au théâtre, il est communément admis que la scène et les coulisses sont les lieux spécifiques qui permettent la représentation d'une pièce. Néanmoins, même si les conventions du genre ont habitué le spectateur à se satisfaire de ce cadre étroit et très souvent figé dans un unique décor, certains auteurs ont réussi à donner à la scène d'autres dimensions en y multipliant les "petits lieux" qui font de l'espace scénique un lieu à tiroir.

Ces lieux, telle la peau de bête sous laquelle Oedipe cache la ceinture rapportée par Tirésias au début de l'acte III, sont appelés le troisième lieu. Comme les objets, ils sont des actants et leur rôle est loin d'être négligeable dans le déroulement de l'intrigue. Comme les objets, ils sont des actants et leur rôle est loin d'être négligeable dans le déroulement de l'intrigue.

 

 

II LES OBJETS DANS " LA MACHINE INFERNALE "

a) Inventaire

Page 36 :

(la didascalie) "Tirésias marche sur le bout de son écharpe"

(Jocaste) "Vous marchez sur mon écharpe"

"...j'en ai contre cette écharpe"

"Tout le jour cette écharpe m'étrangle. Une fois, elle s'accroche aux branches, une autre fois, c'est le moyeu d'un char où elle s'enroule, une autre fois tu marches dessus..."

" Et je la crains, je n'ose pas m'en séparer. C'est affreux C'est affreux ! Elle me tuera."

Page 59 :

(Tirésias) "Votre pied sur le bout de l'écharpe. Vous avez failli étrangler la reine."

(Jocaste) "voilà que tu le traites d'assassin parce qu'il a marché comme toi sur mon écharpe"

Page 40:

(Jocaste) "je tremble, je suis sortie avec tous mes bijoux"

Page 57:

(Tirésias) "Votre broche seule a des perles grosses comme un oeuf"

Page 58:

(Jocaste) "Crois-tu que je vais laisser à la maison cette broche qui crève l'oeil de tout le monde"

Pages 36 et 37:

(Jocaste) "je suis entourée d'objets qui me détestent"

"On me laisse avec des objets qui me détestent, qui veulent ma mort"

 

b) Le rôle dramaturgique des objets

L'écharpe et la broche sont bien plus que des accessoires de la parure féminine, ils sont investis de différents rôles et participent à la mise en place de la tension tragique.

L'écharpe rouge est d'abord un objet qui suscite la peur, l'angoisse de Jocaste : "je la crains".

De par son omniprésence dans les premières répliques de Jocaste( 9 occurrences tantôt sous la forme substantive, tantôt sous la forme pronominale) elle devient objet dominant : L'ECHARPE AGIT ; JOCASTE SUBIT (eh: "cette écharpe m'étrangle")

Cette domination engendre une relation d'agressivité et se traduit par le champ lexical de la violence physique comme en témoignent les verbes : ETRANGLER ; S'ACCROCHER ; S'ENROULER( à noter l'allitération en (R))

 enfin, l'écharpe devient objet de mort : "Elle me tuera".

On peut alors renommer la pièce de Cocteau comme suit :

COMPTE A REBOURS D'UNE STRANGULATION ANNONCEE.

A la fin de l'acte IV, le fantôme de Jocaste ne manque pas d'y faire allusion :

"Cette méchante écharpe...l'avais-je assez prédit"

Ainsi, la présence envahissante de l'écharpe , de couleur rouge, annonce le destin tragique de Jocaste. Lorsqu'au moment du dénouement Cocteau convoque à nouveau l'écharpe, c'est juste pour la montrer dans l'accomplissement de son rôle. Il ne reste plus à Oedipe qu'à hurler sa colère (p180) : "Elle est là...pendue...pendue à son écharpe."

 

La broche est d'abord présentée par Jocaste comme un objet de convoitise mais, la rénovation du cliché n'est pas sans intérêt. en effet, Cocteau écrit: "cette broche...crève l'oeil de tout le monde". Le singulier remplace ici le pluriel de la métaphore populaire et provoque un effet d'annonce qui se teinte d'ironie tragique.

"La machine infernale" de vient alors le:

COMPTE A REBOURS D'UNE MUTILATION ANNONCEE.

Tout comme l'écharpe, la broche intervient au cours de l'acte IV dans son rôle de mutilatrice c'est en vain qu'Antigone appelle au secours : "...Petit père...se donne des coups dans les yeux avec (la) grosse broche en or"

 

Jocaste vit donc dans un univers de douleur : les portes de Thèbes sont interdites par un sphinx meurtrier, les assassins de Laïus ne sont toujours pas identifiés. Si le peuple peut "rire, danser, s'amuser" pour se divertir de ses angoisses, Jocaste, quant à elle, est prisonnière "d'objets qui (la) détestent, et qui veulent (sa) mort !"

Son environnement intime lui est hostile. "Je suis victime", tel est le constat amer et désabusé qu'elle livre au spectateur dés son arrivée sur scène. Victime, elle l'est d'autant plus qu'on ne lui accorde qu'une protection dérisoire : le danger ne se situe pas aux portes de sa chambre, comme le suppose Tirésias en y plaçant des gardes, mais sur elle et en elle pas aux portes de sa chambre, comme le suppose Tirésias en y plaçant des gardes, mais sur elle et en elle.

Cette écharpe dont elle "n'ose (se) séparer", cette broche qu'elle ne veut pas "laisser à la maison" accentuent la fatalité inhérente au personnage;

Tristement marquée par un destin qui la dépasse, elle porte sur elle les instruments de la fatalité tragique qui va s'abattre sans appel sur elle et sur Oedipe.

 

c) Un objet particulier : LE BERCEAU.

La didascalie inaugurale de l'acte III précise le décor de la chambre nuptiale :

"A gauche du lit, un berceau."(p.123)

 Le berceau est d'abord présenté par Jocaste comme objet du souvenir de l'enfant perdu. "Depuis la mort de l'enfant, il me le fallait près de moi." précise Jocaste à Oedipe, comme pour s'excuser de la présence a priori inexplicable du berceau.

Mais en réalité il est pour elle l'objet culte de la maternité et aussi la matérialisation du regret de la maternité avortée. Le berceau vide devient le compagnon qui pendant 19 ans a meublé la solitude et les insomnies de Jocaste : "Je ne pouvais dormir,..., j'étais trop seule."

Tout à la joie de son mariage, Jocaste n'éprouve plus le besoin de la présence du berceau à ses côtés au point d'accepter de l'enlever si Oedipe le souhaite.

L'AMBIGUITE du berceau réside dans le fait qu'il semble être plus exactement un OBJET/LIEU. en effet, c'est parce qu'il était lieu vide que Jocaste le gardait comme un lieu culte, comme un lieu habité par le fantôme de l'enfant. Oedipe d'ailleurs le désigne par une métaphore éloquente "Ce joli fantôme de mousseline" et veut lui restituer son rôle initial pour son "premier enfant".

C'est selon lui "le berceau de sa chance " et par antiphrase, le spectateur traduit : "le berceau de son malheur".

Enfin, le rôle des deux protagonistes est tout à fait symbolique de l'enjeu dramatique de cette scène. Oedipe, couché "en travers du lit appuyant sa tête sur le berceau" occupe à la fois la place du mari légitime dans le lit conjugal et celle de l'enfant dans la chambre maternelle. Passé et présent se confondent et Jocaste reproduit les gestes de la mère lorsqu'elle "berce le sommeil d'Oedipe en remuant doucement le berceau" (p;164)

Chacun a retrouvé sa vraie place, tout est en place pour que l'inceste prédit par l'oracle se réalise.

III LE TROISIEME LIEU DANS "LA MACHINE INFERNALE."

a) La problématique des escaliers 

Les escaliers permettent le passage d'un lieu à un autre. C'est bien ce rôle d'objets qu'ils occupent à l'ouverture et à la clôture de la pièce :

Au début de l'acte I, Jocaste et Tirésias les empruntent pour sortir de Thèbes pour se rendre au rendez-vous avec le fantôme de Laïus.

A la fin de l'acte IV, Oedipe les descendra pour quitter définitivement Thèbes.

MAIS c'est aussi un lieu , au-delà des coulisses, qui laisse filtrer les voix de Jocaste et de Tirésias avant qu'ils n'arrivent sur scène. A ce moment précis, l'espace scénique est vide de personnages puisque les soldats se sont éloignés "à gauche, par le chemin de ronde" : le dialogue perçu depuis le troisième lieu constitué par les escaliers occupe l'espace et devance l'arrivée des personnages.

b) l'angoisse des escaliers.

Pour Jocaste, au début de l'acte I, les escaliers sont vécus comme un obstacle au sens matériel du terme.

C'est un danger physique : "Je vais me casser une jambe"
                                           
"si je regardais les marches, je tomberais"
                                            " Ils veulent
ma mort"

    Le décompte des marches " Là...là...Là...quatre,cinq, six, sept..." atteste l'effort causé par la difficulté physique à les gravir (d'autant plus que Jocaste avance à reculons)

C'est un danger moral :  " Les escaliers me rendent folle"
                                       
" Ces maudites marches me rendent folle"
                                       
" Je déteste les escaliers"
                                       
" Les escaliers me détestent" ( à noter l'effet de la construction en chiasme)

Tout comme l'écharpe et la broche, les escaliers sont maléfiques et entretiennent avec Jocaste une relation d'agressivité.

Cependant , la descente des escaliers avec l'aide du jeune soldat de 19 ans est un moment de plaisir : "Une, deux, trois, quatre...C'est superbe ! ...comme je descends bien."Ce changement radical d'attitude à l'égard des escaliers s'explique par le fait que le jeune garde occupe toute la pensée de Jocaste et occulte sa peur panique.(ce soldat ressemble tant à ce que serait Oedipe!)

c) Le rôle dramaturgique des escaliers.

Les escaliers permettent la lisibilité de la structure en boucle de la pièce de Cocteau. Ils ouvrent et ferment la tragédie de Jocaste et d'Oedipe.

 Représentation schématique

a) mouvement d'ascension et de descente ou la vérité inaccessible

b) descente ultime ou la vérité connue

 

Dans l'acte I, les escaliers sont le passage obligé pour que puisse avoir lieu la rencontre entre Jocaste et le fantôme de Laïus or le rendez-vous est manqué et Jocaste redescend les escaliers sans rien savoir de la vérité qui devait lui être révélée. Elle retrouve alors la ville de Thèbes, lieu de l'ignorance.

Dans l'acte IV, Oedipe, escorté de sa fille Antigone et du fantôme de sa mère, emprunte les escaliers pour quitter Thèbes définitivement. Il n'y aura pas de retour d'Oedipe : "Lumière est faite" : la connaissance de la vérité interdit la ville à Oedipe.

Thèbes devient alors le lieu symbolique de l'aveuglement, de l'illusion, du mensonge.

De plus on peut noter des des phénomènes d'écho entre l'acte I et l'acte IV:

ACTE I ACTE IV
Jocaste: sommes-nous ? Oedipe : commencent les marches ?
Didascalie : Jocaste arrive sur la plate-forme Jocaste : il y a encore la plate-forme.
Jocaste : N'ayez pas peur. Jocaste : N'aie pas peur.
Jocaste : Prenez les mains. En route. Jocaste : En route. Empoigne ma robe.
Jocaste : quatre, cinq, six, sept... Jocaste : Compte les marches...un, deux trois,quatre cinq...

 Dans les deux situations, Jocaste sert de guide, Tirésias et Oedipe sont aveugles.

Dans l'acte I, elle surmonte difficilement sa peur des escaliers, elle monte à reculons et refuse de regarder vers le haut.

Le fantôme de Jocaste, au contraire, ne les craint plus. Délivrée du poids de sa faute, délivrée du poids de son corps, elle accède à la plénitude de son rôle de mère : "C'est ta mère qui vient à ton aide...Comment ferais-tu rien que pour descendre seul cet escalier, mon pauvre petit ?

La boucle est bouclée: Entre la nuit de l'acte I et la clarté du jour de l'acte IV, l'oracle s'est réalisé, l'inceste a été consommé. Le tragique de la pièce réside essentiellement en ce passage de la nuit, métaphore de l'ignorance, au jour, métaphore de la connaissance et les escaliers matérialisent ce passage d'un lieu à un autre, d'un état à un autre.

IV LES AUTRES LIEUX

Le mur sur lequel apparaît le fantôme de Laïus, Le mur derrière lequel le sphinx se métamorphose, la peau de bête sous laquelle Oedipe cache sa ceinture à l'arrivée de Jocaste, peuvent être considérés comme des "troisième lieux" dans la mesure où ils permettent aux personnages d'agir.

Dans l'acte IV, LA LOGETTE offre un intérêt tout particulier. C'est un lieu qui fait correspondre la chambre de Jocaste avec la cour du palais royal. Ce lieu intermédiaire entre l'instance privée ( la chambre nuptiale) et l'instance publique (la cour) permet aux personnages d'assumer leur rôle authentique : Jocaste abandonne ses fonctions de reine et d'épouse, Oedipe n'est plus le roi ni le mari . La mère et le fils se retrouvent dans un lieu "anonyme" : la logette , lieu de la strangulation et de la mutilation est le lieu de l'aboutissement ultime du destin de Jocaste et d'Oedipe.

EN GUISE DE CONCLUSION

De Sophocle à Cocteau, le mythe d'Oedipe n'a pas pris une ride. C'est toujours la même histoire mais toujours recommencée. Malgré la pluralité des tonalités, Cocteau a réussi à intensifier le tragique en investissant les objets et les lieux d'un rôle dramaturgique qui rend encore plus visible la fatalité, force extérieure qui domine les personnages.