DU LIVRE AU FILM

 

       Cette page a été réalisée en collaboration avec mes élèves de terminales après avoir regardé à titre individuel le film de François Leterrier, et entendu une conférence donnée par Sophie Chérer. Sophie Chérer, amatrice de Jean Giono est auteur de L'enjoliveur, livre qui rend hommage à Un roi sans divertissement et qui met en scène les Amis de Giono, en colloque sur les lieux du tournage du film, Les Hernaux. Sophie Chérer est venue, non seulement, nous parler d'Un roi sans divertissement, du film de Leterrier, mais aussi de sa passion pour Giono. Un grand merci à elle pour cette rencontre et ce partage.

    Le film :
    Tourné par François Leterrier en 1963 ; le scénario et les dialogues sont de Jean Giono ; la chanson du générique est de Jacques Brel.; la musique est de Maurice Jarre ; lieu du tournage : le plateau d'Aubrac, très précisément, le village Les Hernaux.
    Distribution :
    Charles Vanel, dans le rôle du procureur
    Colette Renard, dans le rôle de Clara ( Saucisse dans la chronique)
    Claude Giraud, dans le rôle de Langlois
    Albert Rémy, dans le rôle du maire
    René Blancard, dans le rôle du curé.

   La voix off de l'assassin est celle de Giono ( quand Langlois tue le loup, l'assassin, caché dans la foule des habitants qui participent à la battue dit : " Il ne s'ennuie plus") A ce sujet il est intéressant de rappeler ce que Giono écrit dans Noé, à propos de ses personnages : " [..;] j'ai traversé la forme vaporeuse de M.V. A un moment même nous avons coïncidé exactement tous les deux [...] Pendant cet instant, [...] j'étais M.V."

    RESUME  DU FILM :
   
Le filme s'ouvre sur l'arrivée de Langlois, cavalier noir qui galope dans une étendue de neige, on entend la complainte de Jacques Brel. Il se rend chez le procureur qui l'a fait venir pour enquêter sur la disparition inexpliquée d'une jeune fille. Le procureur fume le cigare alors qu'il préfère fumer la pipe, " Voilà toute la vie en deux mots : je fume une chose et je préfère l'autre". Rien ne semble inquiéter Langlois qui assimile cette disparition à une banale fugue qui aurait mal tourné accidentellement, mais le procureur sait qu'il s'agit d'autre chose. Il le prévient qu'il ne pourra "le couvrir" étant donné qu'il est en retraite.
    Langlois s'installe chez Clara ( Saucisse dans la chronique). Climat de peur, Clara sursaute au moindre bruit inexpliqué. le vent souffle très fort, il fait nuit. Les hommes passent comme des ombres dans ce paysage de neige, c'est pourquoi le procureur fait porter une cape rouge au " gamin" qui lui sert d'escorte.
    Visite de Langlois chez le maire, personnage qui n'existe pas dans la chronique. C'est lui  qui introduit le thème du divertissement : on tue pour se divertir : " il y a quelqu'un qui s'amuse" dit-il à propos de la disparition de marie Chazottes.
    La nuit de l'arrivée de Langlois, tentative ratée d'assassinat de Ravanel : on sait comment opère le criminel, il étrangle d'abord ses victimes avec une corde. Mutilation du cochon au rasoir ce qui permet au procureur d'en déduire que le criminel tue pour le sang et que la vue du sang est sa récompense. A cela Langlois répond : " Si c'était ma nature, je me ferais sauter le caisson" ce qui nous éclaire  sur son suicide : Langlois se supprimera à la fin du film parce qu'il a compris qu'il était un criminel en puissance, il se tue pour ne pas tuer les autres. Le procureur lui répond : " C'est certainement la vôtre. Nous sommes tous capables de crimes." L'assassin n'est pas un monstre, c'est un homme comme les autres. Longue discussion entre Clara, le procureur et Langlois. Pour Clara, "l'amour, c'est le théâtre du pauvre" ; pour le procureur, "le sang, c'est le théâtre du riche", le théâtre de celui qui ne se contente plus de l'amour.
    Une battue au loup est décidée, par le maire, pour rassembler tous les gens des villages environnants. Il s'agit d'un vieux loup solitaire qui s'ennuie et il est content qu'on le pourchasse, ça le divertit : " Il n'est pas méchant mon solitaire. Il s'emmerde. Il s'amuse autant que nous aujourd'hui", dit le maire. Acculé, il ne cherche pas à se défendre, Langlois  l'abat d'une balle. La voix de l'assassin se fait entendre " Il ne s'ennuie plus" et si Langlois est étonné qu'il ait osé parler en public, au risque de se faire découvrir, le procureur justifie son intervention : " Il ne pouvait pas ne pas parler, cela fait partie de son divertissement. Il se distrait dans le crime et tout dans le crime le distrait, même le châtiment."
    Langlois rencontre le curé du village chez Clara, le 23 décembre. Il est inquiet pour la messe de minuit et il est prêt à ne pas la dire pour éviter de mettre la vie de ses paroissiens en péril. Langlois, après s'être fait montrer tous les accessoires sacerdotaux de la messe, persuade le curé de maintenir la messe de minuit : l'église sera "le théâtre de la messe", il ne se passera rien cette nuit là, l'assassin sera bien, il assistera à un spectacle qui lui plaira ; c'est ce que Langlois appelle "la grâce d'état", contrairement au curé qui veut y voir un effet de la "grâce divine". comme dans la chronique, Langlois escorte "le troupeau" des fidèles ; aucun crime n'est commis la nuit de Noël.
   De retour chez Clara, Langlois remarque sur la table un surtout de verre bleu ( sorte de gros candélabre à plusieurs branches surmonté d'un coupe), placé au milieu de la table. Langlois est interpellé par cet objet : " On dirait que certains objets veulent me dire quelque chose, mais quoi ?" Il demande à Clara de ne pas ôter ce surtout.
   
Quelques jours plus tard, dans la coupe qui surmonte le surtout , Langlois prend par le bec la grive que Clara y a déposée, quand une jeune fille rentre dans le café pour emprunter à Clara une grosse poêle. elle sort, Langlois mime avec la grive morte la démarche de la jeune fille dehors dans le neige et il serre le cou de la grive. Arrive alors la mère de la jeune fille qui s'inquiète de na pas voir rentrer sa fille ; dehors, l'ustensile de cuisine est abandonné. Langlois dit simplement : " Trop tard, je sais où elle est " : la forme du surtout en verre lui rappelle la forme du hêtre marqué d'un point rouge sur le cadastre. Il se rend seul au pied du hêtre, il remarque un homme qui descend du hêtre, Langlois y grimpe à son tour et découvre deux cadavres soigneusement déposés dans les branches du hêtre ( Marie Chazottes et la jeune fille, peut-être Dorothée)
    Langlois, toujours seul, décide de suivre cet homme. Il le suit à très peu de distance ; à un moment, l'assassin se retourne et regarde Langlois. Il n'essaie pas de fuir et continue tranquillement son chemin jusque chez lui en fumant la pipe. Arrivé chez lui, il fait sortir sa femme et sa fille, et il suit Langlois qui  lui dit simplement : " ça continue à se régler entre vous et moi" L'assassin ne montre aucune réticence à suivre Langlois qui le tue froidement de deux balles à l'endroit même où il avait tué le loup. Langlois prend la corde avec laquelle l'assassin étranglait ses victimes.
     Le soir même Langlois remet sa démission au procureur qui s'en étonne. Il lui précise alors le véritable motif de sa démission, il s'est reconnu dans l'assassin : " J'ai découvert l'assassin quand je me suis découvert moi-même." De sa rencontre avec l'assassin, Langlois tire cette conclusion : il est préférable de " Vivre une seconde de roi au lieu de vivoter cent ans comme un pauvre bougre"

    Avec la corde ( " le plus bel instrument de distraction qu'ait jamais inventé un homme simple" ) Langlois arpente les rues village en guettant les villageois à travers les carreaux de leurs maisons. il a l'air menaçant et mime le geste de la strangulation. Langlois est devenu un assassin qui guette ses victimes
    Langlois se rend chez une villageoise et fait tuer une oie. Il tire l'oie qui se vide de son sang sur la neige.
    Il rentre chez Clara, persuadé qu'il a réussi à exorciser avec l'oie son attrait pour le meurtre et le sang,  mais sur la table du café il voit une mare de sang ( en réalité c'est une bouteille de grenadine qui a été renversée). Il sait qu'il ne peut résister à l'appel du sang. Il passe sa main dans cette mare rouge et caresse le visage de Clara qui reste hébétée ( on peut voir dans ce geste une ultime tentative de résistance au meurtre ou "un meurtre" symbolique), il sort et se tue.
    La dernière image du film est un gros plan du visage ensanglanté de Langlois sur la neige.

     Un roi sans divertissement : histoire d'un échec    

 REMARQUE : Nous n'avons pas la prétention de faire une étude exhaustive du film, nous nous contentons de tenter de comprendre pourquoi ce film fut si mal reçu par la critique et par le public.

    Le titre initialement prévu était : Un loup qui s'ennuie
   
Face à l'échec du film dés la sortie, on le remit à l'affiche avec un nouveau titre : " La poursuite", pour autant l'accueil du public ne fut pas plus enthousiaste, trois semaines plus tard il n'était plus à l'affiche.
    En effet, ce film n'a jamais conquis le public et pour François Leterrier, ce fut la fin de sa carrière cinématographique. En fait, les spectateurs de 1963, voulaient voir dans le film la reproduction exacte de la chronique et peut-être que la plus grande erreur fut de donner au film le titre même de la chronique de Giono. 
    Certes, il y a un lien très étroit entre les deux oeuvres, mais Giono non seulement  bouleverse, l'ordre des événements, mais il ne leur accorde pas le même rôle. En effet,  la chasse au loup précède la chasse à l'homme, et n'est organisée, à la demande du maire, que pour rassembler les gens du village ; il s'agit d'un vieux loup solitaire qui s'ennuie et qui ne nuit pas vraiment au village. ( " il tue un peu en hiver, quand il s'ennuie") ; il n'est même pas responsable de la mutilation du cochon puisqu'il a été lacéré avec une lame de rasoir. Langlois va seul arrêter M.V, et sa mise à mort n'a aucun témoin.
    La relation des personnages entre eux est tout aussi différente : le procureur, qui dans la chronique joue un rôle mineur, bien qu'"amateur d'âmes", il n'exerce pas de véritable ascendant sur Langlois, domine le film et manipule Langlois, il le pousse à agir, Langlois est son divertissement à lui. d'ailleurs Langlois l'a bien compris puisque lorsqu'il va lui redonner sa démission et qu'il se justifie il dit au procureur : " de toutes façons, vous saviez tout cela"
    C'est seulement en qualité de capitaine que Langlois agit et sur les ordres de ce  procureur en retraite puisque sa requête n'a pas de caractère officiel. le procureur, personnage duel et énigmatique qui aime fumer la pipe et qui ne fume que le cigare ! 
   
La durée dans le film est très resserrée, environ une semaine : Langlois arrive le 17 décembre, la disparition de Marie Chazottes a eu  lieu cinq jours avant, c'est-à-dire le 12 décembre, puis c'est la vielle de Noël avec la célébration de la messe de minuit, et dés le lendemain de Noël, c'est la découverte des cadavres, la poursuite du criminel, son arrestation et son exécution. le jour même de l'arrivée de Langlois au village, ont lieu le crime manqué sur la personne de Ravanel et la mutilation du cochon.
     Le suicide de Langlois intervient très vite après le meurtre de M.V, ce qui occulte toute la poursuite de la quête du divertissement à travers la construction du " bongalove", du jardin-labyrinthe et du mariage. Son suicide même se passe de façon tout à fait différente : l'abandon de la pipe pour le cigare était un signe lourd de sens dans la chronique, dans le film, Langlois reste attaché à sa pipe et se suicide devant le café de Clara, avec son arme de service.
    L'espace est lui aussi plus étroit : tout se passe entre le village sans nom et Chichiliane, lieu où réside M.V.
    Par ailleurs, l'âge des personnages est très différent. Dans le texte de Giono, Langlois a 56 ans et Saucisse a 60 ans quand Langlois arrive au village et 80 ans quand elle fait le récit du mariage et de la mort de Langlois. 
    Dans le film, les deux protagonistes sont jeunes et beaux, Saucisse s'appelle Clara, ( prénom " presque trop beau") ; c'est davantage l'image de la naissance d'une histoire d'amour qui se donne à voir et à attendre ( force est de constater que Langlois au fur et à mesure que progresse le film devient de plus en plus aimable, et intentionné à l'égard de Clara.)
    De nombreux épisodes sont supprimés dans la version cinématographique. Madame Tim est absente et est "artificiellement" remplacée par une dame élégante de la haute société, prénommée Delphine ( prénom de la femme de Langlois dans la chronique) et qui se plaît à faire goûter une terrine maison après la chasse au loup ; le cheval est réduit à un simple moyen de déplacement et perd la relation privilégiée qu'il entretient avec les gens du village ; Frédéric II n'apparaît pas et c'est Langlois qui découvre les cadavres dans le hêtre...

Une réécriture éloquente d'Un roi sans divertissement

    Pour autant le film ne trahit pas la chronique de Giono et aux dires des élèves ( dires que je partage), le film rend le texte limpide. En effet, Les thèmes du divertissement et de l'ennui sont très explicitement lisibles et de façon récurrente rappelés au cours des différentes scènes. le crime est présenté comme le divertissement par excellence : " Il se distrait dans le crime [...] et tout dans le crime le distrait". Langlois s'étonne que le criminel ait parlé lors de la mise à mort du loup et le procureur explique sa motivation : " il ne pouvait pas ne pas parler, ça fait partie de son divertissement."
   
L'évolution du personnage de Langlois est très clairement énoncée : " J'ai découvert l'assassin quand je me suis découvert  moi-même...."
   
Le titre même est explicité : le procureur explique à Langlois que le théâtre du roi, c'est le sang
    La peur des habitants est omniprésente et de plus en plus angoissante.

    Si l'on considère qu'un film ne doit pas être la reproduction servile d'un livre, mais qu'au contraire il s'agit de le réécrire, avec des moyens différents, force est de considérer que le film est une réussite. Un film n'est pas une simple transposition à l'écran d'un texte fait pour être lu. Dés lors le film traduit parfaitement l'évolution de Langlois, du simple capitaine de police venu enquêter sur une disparition inexpliquée au meurtrier, ce que Giono consigne dans ses carnets : " C'est le drame du justicier qui porte en lui les turpitudes qu'il punit chez les autres. Il se tue quand il sait qu'il set capable de s'y livrer."
    Par ailleurs, ce film, comme la chronique, illustre le pessimisme de Giono qui a cessé de croire en la grandeur de l'âme humaine. ce  sont deux oeuvres qui expriment la désillusion de Giono. D'ailleurs ne confie-t-il pas à Taos-Amrouche, en avril 1948, soit à peine un an et demi après avoir écrit Un roi sans divertissement : " [...] on a bu le fond de notre turpitude et je ne crois plus au coiffeur, à l'électricien, au cafetier, à cette jeune fille qui rougit ( et est très belle). Je ne crois même plus à moi. ( voilà pourquoi Un roi sans divertissement)

    Un film presque en noir et blanc. Giono a été d'une exigence implacable pour les couleurs qui pour lui devaient jouer un rôle dramaturgique, par exemple, seuls devaient être en rouge :
        la cape du gamin qui accompagne le procureur
        Le point sur la cadastre qui marque l'emplacement exacte du hêtre
        Le sang de l'oie sur la neige
        La tache sur la table de Clara ( de la grenadine)
        Le sang deLanglois sur la neige
    Le blanc de la neige et le gris du ciel, des paysages et des maisons devait dominer. Or il se trouve que les pierres d'Aubrac sont rouges, que les visages des acteurs étaient rougis par le froid ( la plupart des scènes d'extérieur ont été tournées par des températures inférieures à zéro). Aussi les pierres furent-elles salies par de la boue ou recouvertes de neige, les visages badigeonnés avec une crème verdâtre.