ÉTUDE DE LA PRÉFACE

Mais aussi :     Les différentes éditions
                   L'auteur en question

                La préface :

             Des allures de Postface :
                        La préface est écrite pour la troisième édition des contes en vers en 1694 ( la première qui les réunit tous les trois contes), qui avaient été édités séparément entre 1691 et 1694. Le public connaissait donc déjà ces contes et avait réagi d'ailleurs favorablement, comme en témoignent les premières lignes de la préface : " La manière dont le Public a reçu ( c'est moi qui souligne le passé composé) les Pièces de ce Recueil, à mesure qu'elles lui ont été données séparément, est une espèce d'assurance qu'elles ne lui déplairont pas en paraissant toutes ensemble." Il est à noter que La Fontaine a usé du même procédé lorsqu'il écrivit la préface de ses fables : " L'indulgence qu'on a eue pour quelques-unes de mes fables me donne lieu d'espérer la même grâce pour ce recueil" ( 1668).( de même,Perrault  use du même lexique pour parler de ses contes que La  Fontaine pour parler de ses fables : P :" Bagatelles" / L.F" Puérilités" ; 
 Néanmoins, les partisans des Anciens, ennemis de Perrault, par qui par la querelle des Anciens et des Modernes est arrivée, ne partagent pas cet avis, aussi Perrault entreprend-t-il de se justifier et de répondre à ses détracteurs. 
                
Un règlement de compte en forme de blâme
                        Perrault égratigne Boileau qui ne goûtait absolument pas ses contes et qui le confiait à Antoine Arnauld : " Pour ce qui regarde l'estime que [Perrault] veut que je fasse de ses écrits, mes hôtes [...] m'indiqueront peut-être quelque auteur grave qui me fournira des moyens pour dire que j'estime ce que je n'estime pas." Pour Perrault Boileau ne fait pas partie des " gens de bon goût" puisqu'il "regard(e] avec mépris " son ouvrage et qu'il n'est ni un bon juge ni un bon critique puisqu'il n'a pas remarqué le but didactique de ses contes et su déceler sous l'apparence des " bagatelles", "une morale utile".
                        Perrault attaque les Anciens sur leur propre terrain et il entreprend de leur démontrer que ses écrits ne sont pas si éloignés qu'on voudrait le dire de ceux des Anciens. Aussi établit-il un parallèle entre ses trois contes et les fables de ses illustres prédécesseurs :
        Le sujet de Grisélidis, est traité par Pétrone dans Le Satiricon ; l'histoire de Peau d'âne est racontée à des enfants par une gouvernante tout comme l'histoire de Psyché d'Apulée est racontée par une vieille femme à une jeune fille ; Les souhaits ridicules est de même inspiration que Le Laboureur de Faerne. Aussi les reproches qui lui sont faits sont-ils irrecevables : " Je ne crois qu'ayant devant moi de si beaux modèles dans la plus sage et la plus docte Antiquité, on soit en droit de me faire aucun reproche."
                       
Par ailleurs, Perrault revendique la supériorité de ses contes. En effet, il estime que les Anciens se sont contentés d'écrire des livres plaisant sans se préoccuper de la morale. Ainsi, l'histoire de la Matrone d'Éphèse se contente de constater que la plupart de femmes sont hypocrites et peu vertueuses tandis que Grisélidis, encourage les femmes à supporter les travers de leurs maris, seul moyen de les faire changer. De plus, la morale chez les Anciens est tellement discrète qu'elle passe inaperçue et Perrault, non sans malice, affirme même que " jusques ici [il n'a) pu la deviner." Et conclut-il : " Les fables des Anciens n'ont été faites que pour plaire sans égard aux bonnes moeurs qu'ils négligeaient beaucoup."
                        Perrault ne manque au passage de faire un clin d'oeil ironique à La Fontaine, lui aussi partisan des Anciens : il lui reproche d'avoir accordé lui aussi dans ses fables une trop grande importance aux agréments : " J'aurais pu rendre mes contes plus agréables en y mêlant certaines choses un peu libres dont on ( = La Fontaine) a accoutumé de les égayer ; mais le désir de plaire ne m'a jamais assez tenté pour violer une loi que je me suis imposée de ne rien écrire qui pût blesser ou la pudeur ou la bienséance." En d'autres termes, tout aussi célèbre soit-il, La Fontaine n'est pas si recommandable qu'on le dit ! Il Pastiche même certains passages de la préface de la Fontaine : L.F : " Ces badineries ne sont telles qu'en apparence, car dans le fond elles portent un sens très solide";( cf aussi L.F dans l'épître dédicatoire au Dauphin : " L'apparence en est puérile, je le confesse ; mais ces puérilités servent d'enveloppent à des vérités importantes.)" / P : " Ces bagatelles n'étaient pas de pures bagatelles, [...] elles renfermaient une morale utile" ; ou encore certain passage de l'épître dédicatoire au Dauphin : L.F : " La lecture de mon ouvrage répand insensiblement les semences de la vertu" / P : " Ce sont des semences qu'on jette" ;  
                
Un éloge éloquent de la sagesse populaire :
                        Il rend d'abord un vibrant hommage aux contes de la tradition orale, racontés de génération en génération, inventés par les grands-parents à l'intention de la formation morale de leurs petits-enfants. Certes ces récits étaient d'une facture moins élégante que ceux des grands écrivains du passé mais ils étaient beaucoup plus efficaces : leur but était moins de plaire que d'instruire : " [...] ils ont toujours eu très grand soin que leurs contes renfermassent  une moralité louable et instructive. partout la vertu y est récompensée, et partout le vice y est puni." Ces récits étaient strictement adaptés à l'âge de leur auditoire, ce qui n'est pas la moindre de leur qualité. : " N'est-il pas louable à des Pères et à des Mères, lorsque leurs enfants ne sont pas encore capable de goûter les vérités solides [...] de les leur faire aimer [...] en les enveloppant dans des récits agréables et proportionnés à la faiblesse de leur âge."
               
Un effet d'annonce :
                       
En effet Perrault ne parle pas encore des contes en prose, mais il n'est pas sans faire clairement allusion aux Fées : " Tantôt ce sont des Fées qui donnent pour don à une jeune fille qui leur aura répondu avec civilité, qu'à chaque parole qu'elle dira il lui sortira de la bouche un diamant ou une perle ; et à une autre fille qui lui aura répondu brutalement, qu'à chaque parole il lui sortira de la bouche une grenouille ou un crapaud".  Il est vraisemblable que le conte, Les fées, soit déjà écrit puisqu'il figure dans le manuscrit offert à la nièce du roi en 1695 ou peut-être annonce-t-il la nouvelle que publie sa nièce Melle Lhéritier la même année qu'il rédige cette préface, Les enchantements de l'éloquence ou les effets de la douceur. 

                    

   
                 Les différentes éditions

                La parution des contes de Perrault s'étend sur plusieurs années, de 1691 à 1697, et encore pas dans leur totalité : il faudra attendre 1781, soit quelques soixante-dix huit ans après la mort de ¨Perrault pour que les trois contes en vers et les huit contes en prose soient réunis.
                Les deux premiers contes en vers ont été publiés séparément : Griselidis, en 1691, sous le titre La Marquise de Salusses ou la patience de Griselidis ; Les Souhaits ridicules en 1693, dans la revue Le Mercure de France, (revue littéraire hebdomadaire fondée par Donneau de Visé). En 1694 parution des Contes en vers, qui réunit les deux premiers contes et Peau d'Âne. La même année paraît une nouvelle édition des Contes en vers, précédée d'une préface.
                En 1695, un Manuscrit relié, contenant cinq des huit contes en prose ( La Belle au bois dormant, Le Petit Chaperon rouge, Barbe bleue, Le Maître Chat, Les fées,) est offert à Elisabeth Charlotte d'Orléans, la nièce de Louis XIV, précédé  d'une épître dédicatoire qui la désigne comme la seule décacataire.
                En 1696, dans Le Mercure Galant, paraît La Belle au bois dormant
               
En 1697, parution, sous le titre, Histoires ou contes du temps passé, avec des moralités, de tous les contes en prose, excepté La Belle au bois dormant.
                REMARQUE :
l'édition des contes  illustrés par Gustave Doré, date de 1862 

         L'auteur en question
                Si les contes de Perrault font partie du patrimoine culturel de tout à chacun, ( moins peut-être en ce qui concerne les contes en vers, Griselidis ou Les Souhaits ridicules, quant à Peau d'Âne, on connaît le plus souvent la version en prose, qui est une réécriture du conte en vers de Perrault) force est de constater que l'on se réfère souvent aux contes mais que leur auteur est  rarement évoqué, voire inconnu, contrairement aux Fables qui sont toujours de La Fontaine, pire encore, on fait le plus souvent un amalgame et l'on attribue à Perrault des contes qui appartiennent au frère Grimm, tel, Blanche Neige et les sept nains, et inversement. Est-ce un effet, à long terme, de la difficulté, lors de leur parution, de nommer précisément leur auteur ? Ou est-ce dû au fait que les contes n'ont pas la même fortune littéraire que les Fables, et que chacun s'est approprié les contes et les raconte à sa manière, sans toujours être fidèle à l'original, tandis que les Fables, apprises par coeur pour être récitées très exactement demeurent avant tout un exercice scolaire ? Quoi qu'il en soit, Perrault a tout fait pour que la paternité des contes pose question au dix-septième siècle.
                Si Les souhaits ridicules paraissent sous le nom de Charles Perrault, Griselidis paraît sans nom d'auteur, et la parution des Contes en vers  en 1691 à La Haye, atteste le nom de Charles Perrault, alors que l'édition de 1694, à Paris, est anonyme. Ce jeu de cache cache se poursuit pour la publication des contes en prose. Le Manuscrit de 1695, comme l'édition de 1697, attribue les contes à Pierre Darmancour, nom mondain de Pierre Perrault, le fils cadet de Charles né en 1678, qui n'est pas écrivain et mais qui s'apprête à faire une carrière militaire. Il a donc 17 ou 19 ans selon qu'il s'agit du manuscrit ou de l'édition en librairie, et dés lors qu'il soit l'auteur peut être crédible, à condition que les contes aient été écrits peu de temps avant leur publication. Mais, dans les premières lignes de l'épître dédicatoire, le prétendu auteur, Pierre Perrault, présente les contes comme des récits de jeunesse, plus précisément d'enfance : " On ne trouvera pas étrange qu'un Enfant ait pris plaisir à composer les Contes de ce Recueil". Aussi précoce soit le fils de Perrault, il semble difficile de croire qu'il ait écrit tous les contes, même si Le Mercure galant, dans un article annonçant la sortie prochaine des Histoires ou contes du temps passé, précise que l'auteur a transcrit les histoires qu'on lui racontait dans son enfance. Or la mère de Pierre Perrault est morte l'année de sa naissance, et l'on sait que Charles Perrault, s'est occupé de l'éducation de ses enfants, ce " on" qui racontait pourrait donc très bien être Charles Perrault, et le fils dés lors n'est que " le secrétaire" de son père. 
                Si ce n'est pas le fils qui a écrit les contes,quelles raisons Charles Perrault a-t-il d'en nier la paternité, d'autant qu'il est déjà un écrivain connu et qu'il est engagé dans la querelle littéraire des Anciens et des Modernes ? N'a-t-il pas envie de subir à nouveau les critiques de Boileau, son adversaire dans la querelle, comme cela avait été le cas pour les contes en vers ? Veut-il se protéger de toute critique spécialiste sur la forme et inviter à ce qu'on n'attache d'importance qu'à " la simplicité des récits"' et à "la Morale très sensée" ?  Quoiqu'il en soit, la postérité a rendu à Perrault ce qui, de toute évidence, revenait à Perrault, même si on est en droit de penser que les contes sont peut-être aussi une affaire de famille, d'autant plus si on tient compte des 
Enchantements de l'éloquence ou les effets de la douceur, oeuvre de la nièce de Charles Perrault, qui est à l'origine du conte en prose, Les Fées.