Etude de la structure de l'oeuvre

 

La structure en question

Un problème générique

 

Attache.gif (202 octets) La structure en question

Dans la préface de son livre, Primo Levi s'adresse au lecteur et déclare à propos de l'agencement des chapitres : " Je suis conscient des défauts de structure de ce livre [...] En fait, celui-ci était déjà écrit, sinon en actes, du moins en intention et en pensées dés l'époque du Lager. [...] ce livre offre un caractère fragmenté : les chapitres en ont été rédigés non pas selon un déroulement logique, mais par ordre d'urgence." Dés lors, c'est ailleurs que dans la logique qu'il faut chercher un sens à la structure : elle obéit à l'ordre de la mémoire du vécu : c'est-à-dire à l'importance de ce qui l'a marqué.

arrow32.gif (570 octets)Une structure chronologique ?

Pour autant, l'ordre du récit obéit à un ordre chronologique : les 17 chapitres parcourent une période qui s'étend du 13 / 12 1943, date de son arrestation qui ouvre le chapitre I et le 27 / 01 / 1945, date qui clôt le récit, soit une période de 13 mois et demi. Mais, très vite on se rend compte que l'enchaînement chronologique ne préside pas toujours à la succession des chapitres. En effet examinons le fonctionnement du récit :

        Chapitre I :le temps du récit est précisé dés la première ligne: le 13 / 12 / 43, Primo Levi a 24 ans. Puis tout de suite après suit une rapide analepse qui nous reporte à une période antérieure à son arrestation, quand il faisait partie des partisans de la Giustizia e libertà. Retour au récit linéaire avec la mention de l'interrogatoire, de l'internement au camp de Fossoli, avec une sccession de dates précises : le 20 février, le 21 février, veille du départ pour Auschwitz, le 22 février, jour du départ du train des déportés. Puis digression, le récit s'arrête pour laisser place à un commentaire qui date du temps de l'écriture en 1946, sur le thème du bonheur. Retour à la linéarité du récit : les portes du train se referment. Prolepse qui évoque le sort des occupants du train : " Des quarante-cinq occupants de mon wagon, quatre seulement ont revu leur foyer, et ce fut de beaucoup le wagon le mieux loti" (16). Retour au récit : les conditions du voyage : la faim, la promiscuité, et surtout la soif. Enumération des différents pays traversés: l'Autriche, la Tschécoslovaquie, La Pologne. L'arrivée du train : " Et brusquement, , ce fut le dénouement. La portière s'ouvrit avec fracas." ( 18). A nouveau interruption du récit pour livrer une remarque du temps de l'écriture : " Aujourd'hui, nous savons que ce tri rapide et sommaire avait servi à juger si nous étions capables ou non de travailler utilement pour le Reich." ( 19), remarque qui explique ce qui à l'époque en 1944 était incompréhensible. A nouveau une prolepse évoque la mort de la petite Emilia. Enfin, retour à la chronologie du récit : le départ en camion. L'enchaînement avec le chapitre II est tout à fait logique : c'est la suite chronologique du récit : la dernière page du chapitre I fait mention du départ en camion, le chapitre II commence avec la fin du voyage en camion qui a duré 20 minutes. La suite de ce chapitre raconte le premier jour au camp puis nous avons la description du camp, et plus de références temporelles précises, et le chapitre III commence par cette constatation : " A près quelques jours..." et le chapitre IV : " Les jours se ressemblent tous et il n'est pas facile de les compter. J'ai oublié depuis combien de jours nous faisons la navette, deux par deux, entre la voie ferrée et l'entrepôt." (44).

   Il faudra attendre la fin du livre pour avoir à nouveau des références temporelles très précises : le chapitre 17 décline les 10 derniers jours comme dans un journal.

    Par ailleurs, la durée de chaque chapitre est tout à fait variable : certains chapitres durent 1 seule journée, c'est le cas par exemple, du chapitre 2, d'autres, un moment de la journée, c'est le cas du chapitre 11 qui raconte le trajet aller et retour pour aller chercher la soupe, d'autres enfin plusieurs semaines, comme le chapitre 12.

    Tableau récapitulatif des durées et des références temporelles/

I : du 13 / 12 1943 à début mars 1944
2 : premier jour au camp de Monowitz : suite narrative linéaire.
3 : Ellipse : depuis quelques jours. Après une semaine
4 : absence de références
5 : ellipse de 20 jours : la durée du séjour à l'infirmerie. 1ère nuit au block 45
6 : Pas de références précises mais les heures sont déclinées : 10 h ; 11h ; 11h30 ; 12 ; 13 h,
7 : Fin de l'hiver sans plus de précision
8 : Jour du changement de linge : quel Jour ? on sait que la dernière fois était 70 jours plus tôt
9 : pas de références
10 : Le jour de l'examen de chimie. Quand ? on sait juste que cela fait 3 mois qu'il est au camp : donc nous sommes en juin 1944
11 : Un autre jour avec Pikolo.
12 : Ellipse : août 1944
13 : ellipse : octobre 1944
14 : ellipse : novembre 1944
15 : " Combien de mois se sont écoulés depuis notre arrivée au camp ? Combien depuis le jour où je suis sorti du KB ? Et depuis le jour de l'examen de chimie ? Et depuis la sélection d'octobre ?"Nous sommes en décembre : " Plus que deux semaines et ce sera à nouveau Noël"
16 : Fin décembre : juste avant Noël
17 : ellipse : du 17 au 27 janvier 1945

Force est de constater que si la chronologie sous-tend le récit elle n'est pas pour autant ce qui le détermine. Le récit est plutôt une suite de petits reportages sur des événements qui caractérisent la vie au camp. Si certains jours sont nettement individualisés, c'est qu'ils corespondent à un événement précis qui rompt avec la monotonie carcérale : c'est le cas par exemple d'"une bonne journée", premier jour de soleil après l'hiver et la ration de soupe supplémentaire. De même "le chant d'Ulysse", véritable parenthèse dans cette vie vide de tout si bien que Primo Levi nous confie : " L'espace d'un instant j'ai oublié qui je suis et où je suis". De plus, lorsque Levi parle du travail, il évoque tous les autres jours marqués par le travail de même lorsqu'il raconte une nuit, ce sont toutes les nuits de tous les détenus qui sont ainsi rapportées, comme en témoigne le titre du chapitre " Nos nuits". Chaque jour se ressemble, la perte des repères temporels est inévitable, seul compte le rythme des jours et des nuits, selon leur longueur, signe de changement de saison : chacun surveille le lever du soleil " [...] aujourd'hui un plus tôt qu'hier ; aujourd'hui un peu plus chaud qu'hier : d'ici deux mois, d'ici un mois, le froid nous laissera quelque répit..." ( 76) : c'est le temps atmosphérique seulement qui retient leur attention...( voir les thèmes )

arrow32.gif (570 octets)Une structure thématique ?

On peut faire une lecture thématique de la structure; En effet, si le thème général de l'oeuvre est : la vie dans un camp de concentration, chaque chapitre décline un de ses aspect :

    Chapitre 1 : le point de départ de cette vie : l'arrestation et le départ vers le Lager

    Chapitre 2 : la transformation des hommes en déportés ( rituels de l'habillage, du tatouage...)

    Chapitre 3 : Les conditions de vie au camp

    Chapitre 4 : être malade au camp

    Chapitre 5 : Le cauchemar des nuits au camp

    Chapitre 6 : La difficulté du travail au camp

    Chapitre 7 : une lueur de " bien-être" au camp

    Chapitre 8 : L'absence de code de morale au camp

    Chapitre 9 : Comment survivre au camp

    Chapitre 10 : Epreuve de compétences au camp

    Chapitre 11 : La littérature au secours de l'homme

    Chapitre 12 : Un geste d'humanité au camp

    chapitre 13 : L'épreuve de la sélection au camp

    Chapitre 14 : La désespérance des faibles du camp

    Chapitre 15 : Le laboratoire du camp

    Chapitre 16 : Une pendaison au camp

    Chapitre 17 : survivre ou mourir au camp.

Il s'agit bien de donner des indications sur la vie quotidienne dans un Lager, chaque chapitre met en évidence un aspect particulier : la tonte des cheveux, la douche, la faim, le froid, la solitude, la souffrance, physique et morale, la rigueur du temps et des conditions de travail, les peurs, ..., C'est un reportage qui se donne à lire.

arrow32.gif (570 octets)Une structure dramatique ?

Enfin, on peut lire dans le récit une structure dramatique. dans le chapitre 2, Primo Levi parle du deuxième acte : " Nous voici maintenant au deuxième acte" ( 22) et dans le chapitre 15 : " Mais maintenant c'est bel et bien fini. C'est le dernier acte : l'hiver a commencé et avec lui notre dernière bataille." ( 146). C'est bien une tragédie qui se joue dans ce livre : tragédie de l'homme qui se perd et se désagrège, tragédie de l'homme victime d'une fatalité qui le dépasse et contre laquelle il ne peut agir, il ne peut que subir son destin. Le chapitre 16 se termine sur l'image du pendu au milieu de la place, pendaison qui illustre la fin tragique de l'homme du camp qui a essayé de dépasser les limites de sa fatalié.

    Aussi peut-on réécrire la structure du livre en filant la métaphore du théâtre :

    titre " Libération intérieure"

    Décor : un camp de concentration

    Lieu : un seul : le Lager

    Action : une seule : tenter de survivre

    Temps : un temps arrêté

Acte I , scène 1 : scène d'exposition : les circonstances, le décor et la mise en place de l'action : le début de la déshumanisation

Acte II : scènes 2,3 : Installation et initiation : la perte de son identité

Acte III : scènes 4, 5, 6, 7, 8, 9 : Montée de la tension tragique : du poids des souffrances de la vie au camp.

Acte IV : scènes 10, 11, 12, 13, 14 : de l'espoir en l'homme( "le chant d'Ulysse, Lorenzo...) au désespoir de l'homme: Kraus

Acte V : scènes 15,16, 17 : Dénouement : La mort et la libération.

Attache.gif (202 octets) Un problème générique

    Ces différentes approches de la structure posent un problème quant à la nature générique du livre de Primo Lévi. En effet, écriture à la première personne oblige, on serait tenter de conclure à un récit autobiographie. de fait, il y a identité entre l'auteur, le narrateur et le personnage ; il y a bien une distance temporelle entre le "Je" en situation et le "Je" qui raconte. Primo Levi raconte une tranche de sa vie : les événements relatés sont des événements réels et les personnages qui parcourent le récit sont eux aussi réels. Il n'y a donc pas d'ambiguïté : nous sommes en présence d'une autobiographie. Cependant, ce qui frappe à la lecture, c'est la discrétion du "Je" en situation : le plus souvent Primo Levi dit " Nous" : il parle en son nom, certes, mais ce sont aussi toutes les autres victimes du Lager qui s'expriment à travers lui. C'est un récit collectif et Primo Levi est l'interprète : ce ne sont pas des souvenirs intimes qui sont consignés, mais des souvenirs qui appartiennent à tous ceux qui étaient à Monowitz. D'ailleurs, lorsque Primo Levi raconte la souffrance des nuits peuplées de cauchemars il parle de " rêve collectif " et il insiste en précisant : " [... ] pour chacun de nous, toutes les nuits, et tout au long de notre sommeil." ( 65)

   Par ailleurs, ne peut-on pas parler de biographies : celle de Jean Samuel, dit le Pikolo, celle de Kraus, celle de Charles, personnages auxquels Primo Levi consacre  un chapitre et celles de tous les anonymes qui sont omniprésents dans le livre et que nous apprenons à connaître ?

    De plus, ne s'agit-il pas de documents comme le précise l'auteur lui-même dans la préface : " J'ai écrit pour fournir des documents à un étude dépassionnée de certains aspects de l'âme humaine" Dés lors, le témoignage de Primo Levi s'inscrit dans un souci de mémoire historique. L'adjectif " dépassionné" précise les intentions réelles de l'auteur en écrivant ce livre : non pas dire sa haine et contribuer à allonger la liste des chefs d'accusations, mais témoigner, le moins subjectivement possible ( voir étude du style), d'une période historique. Une preuve : Le terme SS est le terme le moins employé dans ce livre, et pourtant, ils étauient bien présents ! Ce n'est pas un réquisitoire contre leurs tortionnaires, mais un compte-rendu de l'attitude des prisonniers du camp. Parlant de lui, il dit qu'il est " un écrivain-témoin" : il accomplit un devoir de mémoire et donne à son livre un but didactique : l'oeuvre a une valeur d'exemple et d'avertissement, comme il le rappelle dans la préface : " Puisse l'histoire des camps d'extermination retentir pour tous comme un sinistre signal d'alarme."

    Ecrire répond à un besoin impérieux : dans le chapitre 15, Primo Levi a enfin la possibilité d'avoir du papier et un crayon et l'écriture devient un moyen pour survivre : " La douleur de se souvenir, la souffrance déchirante de se sentir homme, qui me mord comme un chien à l'instant où ma conscience émerge de l'obscurité. Alors, je prends mon crayon et mon cahier, et j'écris ce que je ne pourrais dire à personne" ( 151) : écriture salvatrice qui le sauve de la désespérance.

    Ce besoin se fait sentir après son retour du camp, pour lui, mais aussi pour les autres : dans la préface il écrit : " Le besoin de raconter aux " autres", de faire participer les "autres", avait acquis chez nous, avant comme après notre libération, la violence d'une impulsion immédiate, aussi impérieuse que les autres besoins alimentaires ; c'est pour répondre à un tel besoin que j'ai écrit mon livre"

    Enfin, ne peut-on pas considérer Si c'est un homme comme une réflexion sur la condition humaine. Au début du chapitre 9, L'auteur précise : " Enfermez des milliers d'individus entre des barbelés, sans distinction d'âge, de condition sociale, d'origine, de langue, de culture et de moeurs, et soumettez-les à un mode de vie uniforme, contrôlable, identique pour tous et inférieur à tous les besoins : vous aurez là le champ d'expérimentation, pour déterminer ce qu'il y a d'inné et ce qu'il y a d'acquis dans le comportement de l'homme confronté à la lutte pour la vie" ( 93). Comme cette formulation fait penser à la Condition humaine de Malraux (   ). Primo Levi présente de fait  les différentes attitudes de l'homme dans une situation désespérée à propos de plusieurs cas : Kraus, qui se laisse aller, Schepschel, Alfred L, Elias Lindzin, Henri, qui font fi de toute considération morale et qui se livrent à tous les expédients pour améliorer leur quotidien, Pikolo qui cherche à se distraire en apprenant l'italien, Le condamné à la pendaison qui meurt "sereinement", persuadé qu"il est  le dernier à subir ce sort.

Ainsi, peut-on faire une lecture plurielle de cette oeuvre qu'il est  impossible de  faire coïncider avec un genre littéraire précis, c'est toute la spécificité de ce livre qui n'est semblable à aucun autre.

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