Étude thématique

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La déshumanisation

La hiérarchie

Les conditions de vie

les conditions de survie

Le temps

L'amitié

La déshumanisation

    a) être un déporté:

    Après le tri effectué dés l'arrivée du train, Primo Levi découvre ce qui différencie un homme d'un déporté : " [...] deux groupes d'étranges individus. Ils avançaient en rang par trois, d'un pas curieusement empêtré, la tête basse et les bras raides. Ils étaient coiffés d'un drôle de calot et vêtus d'une espèce de chemise rayée qu'on devinait crasseuse et déchirée." ( 19) .

    arrow32.gif (570 octets)Être déporté c'est d'abord être dépossédé de tout : physiquement " Plus rien ne nous appartient : ils nous ont pris nos vêtements, nos chaussures et même nos cheveux" ; socialement : " Ils nous enlèveront jusqu'à notre nom"; affectivement : " un homme privé des êtres qu'il aime" ; moralement : " ce sera un homme vide dénué de tout discernement, oublieux de toute dignité" ( 26 -  29).

    arrow32.gif (570 octets)Être déporté c'est devenir un autre identifiable par : son vêtement : " l'uniforme rayé" ; par son tatouage : " Mon nom est 174 517, nous avons été baptisés et aussi longtemps que nous vivrons nous porterons cette marque tatouée sur le bras gauche." ( 27). ce numéro devient la véritable carte d'identité du détenu puisqu'il indique la date de son arrivée au camp, le numéro du convoi dont il faisait partie, sa nationalité, seul laisser-passer pour obtenir le pain et la ration de soupe ( certains ne sont identifiés que par leur numéro tel "Null Achtzehn") ; par un nom : "Häftling" ( 27) .

    arrow32.gif (570 octets)Être déporté c'est être semblable à l'autre : perte de son individualité qui se confond dans la masse des prisonniers : " Il n'y a pas de miroir, mais notre image est reflétée devant nous, reflétée par cent visages livides..." ( 26)

    arrow32.gif (570 octets)Entre déporté c'est ne plus avoir de droits mais seulement des obligations : " Les interdictions sont innombrables. [...] Les rites à accomplir sont infinis et insensés." ( 34) ; La soumission est de rigueur : " Il ne nous reste plus qu'à obéir" ( 22) et ce n'est pas par hasard si le premier mot allemand appris au camp est " Jawhol" et si très vite on s'aperçoit que le terme "pourquoi" n'est pas de rigueur.

    arrow32.gif (570 octets)Entre déporté c'est connaître la déchéance physique, la douleur de la faim, du froid et du travail ; connaître aussi la déchéance morale et faire du vol son plus grand précepte. C'est ne plus pouvoir penser parce qu'ils sont hébétés par la fatigue et les privations ou parce que penser est trop douloureux. " Au Lager, l'usage de la pensée est inutile [...] Il est néfaste puisqu'il entretient en nous cette sensibilité génératrice de douleur." ( 184)

     arrow32.gif (570 octets)Entre déporté ce n'est plus être un homme mais un " Fantôme", une "ombre" ( 48) ; Primo Levi parle de "la démolition d'un homme" ( 26) ; il n'y a plus " aucune considération d'ordre humain" ( 27). Le terme KAZEZT ( 129), neutre singulier en allemand en dit long sur leur perte d'humanité.

b) une masse indéfinissable

Le titre, Si c'est un homme, nous interroge de fait sur ce que sont les personnages qui peuplent ce livre. Le plus souvent ils ne sont pas nommés et rares sont ceux qui sont individualisés par des noms ( voir la liste dans le lexique). Il est intéressant de relever les différents lexiques pour parler des déportés/

    arrow32.gif (570 octets)Des esclaves : "l'immense troupeau d'esclaves " ( 125) qui dort d'"un sommeil d'esclave" ( 74) ; " immense troupeau silencieux" ( 127) ; " l'interminable troupeau gris défile" ( 135) ; " Nous sommes des esclaves, privés de tout droit, en butte à toutes les humiliations..." (42)

    arrow32.gif (570 octets)Une masse informe : " Nous sommez serrés les uns contre les autres, gris et interchangeables [...] confondus en une même substance, un amalgame angoissant dans lequel nous nous sentons englués, étouffés." ( 67)

   arrow32.gif (570 octets) Des objets : Les " gros numéros", les petits numéros" selon leur ordre d'arrivée au camp ( plus le numéro est grand plus nouveux ils sont) ; dés le départ ils sont considérés comme des choses puisqu'ils sont entassés dans des wagons de marchandises, et on a compté le nombre de " Stück" c'est-à-dires de pièces, de même que Primo Levi fera partie des " Juifs économiquement utiles" ' 48), outils humains qui forment " une même machine grise" ( 54)

    arrow32.gif (570 octets)Des animaux : " Nous ne sommes que des bêtes fourbues" ( 46) ; " la bête au travail" ( 59) ; le lager est " une monstrueuse machine à fabriquer des bêtes" ( 42) ;  " Ils avaient bel et bien fait de nous des bêtes" ( 185) ; " des vers sans âme ! " ( 75) . Pour parler de leur repas on dit " fressen" ( bouffer, pour des animaux) et non pas "essen" ( manger pour les hommes) ( 81) ; tantôt comparés à des " fourmis" ( 67), à des "chevaux de trait" ou "à des chiens de traîneaux" ( 45)

    arrow32.gif (570 octets)Des morts vivants : " morts à nous-mêmes avant de mourir à la vie, anonymement" ( 59) ; " Une file d'ombres" ( 48), " des spectres affamés" ( 173) ; " des automates" ( 54), "des pantins misérables et sordides" (26) ; et les SS ont inventé " la chorégraphie [ de] la danse des morts." ( 54)

Animalisation, chosification, telles sont les figures récurrentes pour nommer l'innommable et pourtant c'étaient des hommes.

La hiérarchie

    Si le camp est un lieu hors du monde, et si les distinctions sociales n'existent plus, il n'en demeure pas moins qu'il se crée une structure anti-sociale qui va régir la vie des détenus. Primo Levi fait très peu référence à la hiérachie de la gestapo, les prisonniers avaient en fait peu de contact avec eux, car les "pouvoirs" étaient délégués aux prisonniers. Ainsi peut-on considérer plusieurs hiérarchies à l"intérieur du camp.

  Attache.gif (202 octets)  La hiérarchie " officielle"

    arrow32.gif (570 octets)La pemière distinction est celle qui préside à la répartition dans les différents "sites" d'Auschwitz : selon le sexe, les femmes et les enfants sont directement envoyés à Birkenau, selon la résistance physique des hommes : les plus forts sont envoyés à Monowitz pour travailler à l'usine de la Buna, et les plus faibles rejoignent les femmes. On ne s' encombre pas de ceux qui ne sont pas utiles.

   arrow32.gif (570 octets) A l'intérieur de Monwitz, d'autrres distinctions sont en place : il y a les Häftlinge et les E-Häftlinge, c'est-à-dire, les déportés et les civils coupables de relations avec les déportés. Les déportés sont distingués selon la raison de leur présence, chacun porte, en plus de son numéro, un signe d'appartenance à telle ou telle catégorie :

  arrow32.gif (570 octets) Les triangles rouges : les prisonniers politiques ; les triangles verts, les prisonniers de droit commun ; les étoiles rouge et jaune, les juifs. Parmi les juifs, il faut encore distinguer les juifs de l'Est, essentiellement des Polonais et des Hongrois, ceux qui parlent yiddish et les juifs italiens ( peu nombreux, ils n'étaient qu'une centaine dans ce camp) qui ne parlent pas yiddish et qui ne sont pas considérés par les Polonais comme de vrais juifs. Le numéro est aussi un signe de distinction : les petits numéros, ceux qui sont les aînés du camp, sont toujours respectés par les gros numéros, "les bleus" les petits nouveaux, auxquels on joue des farces, comme celle dont Primo Levi fut victime page 28 ( histoire du Kartoffelschälkommando, le Kommando d'Epluchage des patates)

   arrow32.gif (570 octets)Les triangles verts sont les véritables maîtres des autres détenus, ce sont eux qui ont le privilège d'habiter dans la partie du block la plus confortable, le Tagesraum et ce sont eux qui sont le plus souvent les Kapo, les détenus chargés de commandre les autres détenus.

    arrow32.gif (570 octets)On trouve aussi : le Lagerältester, le meister, le plus souvent des civils allemands ou polonais, le Vorarbeiter, le chef d'équipe, mais aussi des petits rôles tels : Scheissbegleiter, qui accompagne un prisonnier aux toilettes, le Scheissminister ou le Badenminister, ceux qui sont préposés à l'entretien des toilettes et des douches. Comme le Kapo, ces individus font partie de ceux qu'on appelle : " Les Prominenten, les fonctionnaires du camp : depuis le Häftling-chef, les Kapos, cuisiniers, infirmiers et gardes de nuit, jusqu'au balayeurs de baraques..." (97)

    Attache.gif (202 octets) La hiérarchie interne aux prisonniers :

    arrow32.gif (570 octets)Entre élu ou être damné, c'est tout l'enjeu de la survie au camp. En effet, ceux qui réussissent à "s'acclimater" aux règles du camp ont des chances de survivre, tandis que les autres " les Musulmans", c'est-à-dire, les faibles, les inadaptés, tels Null Achtzehn ou Kraus, sont condamnés à une mort rapide. Ceux là souffrent de la plus grande solitude, personne ne leur adresse la parole : " on sait qu'ils sont de passage, et que d'ici quelques semaines il ne restera d'eux qu'une poignée de cendres dans un des champs voisins..." ( 95) Ce n'est pas sans cynisme que Primo Levi évoque la dure loi du camp, celle qui ne repose que sur un egoïsme forcené et sur une loi du plus fort, tout aussi primaire que celle qui régit les comportements animaux et que Primo Levi énonce en se référant à l'écriture religieuse : " Il sera donné à celui qui possède, il sera pris à celui qui n'a rien" ( 95). C'est ce que l'auteur appelle l'" impitoyable processus de sélection", d'autant plus imppitoyable qu'il émane des prisonniers eux-mêmes.

    arrow32.gif (570 octets)" Les privilégiés oppriment les non-privilégiés puisque c'est sur cette loi humaine que repose la structure sociale du camp." ( 46) En effet, le but de chaque prisonnier est de se miantenir en vie, et pour cela il faut être plus malin que le voisin. Ainsi être "Organisator", Kombinator",  devient un but vital : il s'agit de se livrer au "troc", au vol, à toutes les ruses qui permettent d'obtenir un morceau de pain supplémentaire. A cet égard, les chapitres 8 et 9, sont tout à fait explicites.

   Attache.gif (202 octets) La hiérarchie finale :

    Dans le chapitre 13, " Octobre 44",  Primo Levi explique la plus terrible des distinctions : celle qui va décider du maintien à Monowitz ou du transfert à Birkenau, pour mourir dans la chambreà gaz. : " Chacun de nous sort nu du Tagesraum dans l'air froid d'Octobre, franchit au pas de course sous les yeux des trois hommes les quelques pas qui séparent les deux portes, remet sa fiche au SS et rentre par la porte du dortoir. Le SS [...] décide du sort de chacun de nous en nous jetant un coup d'oeil de face et de dos, et passe la fiche à l'homme de droite ou à celui de gauche : ce qui signifie [...) la vie ou la mort." 136. Il s'agit de la terrible épreuve de sélection, la plus arbiraire et la plus cruelle.

Les conditions de vie ( voir aussi le Lager)

    On pourrait résumer les conditions de vie du Lager en quelques mots : travail, faim, froid, solitude, promiscuité. En effet, camp de travail oblige, la plus grande partie du temps est occupée par le travail à l'usine de caoutchouc, travail difficile et inutile puisqu'il ne sortira jamais un kilo de caoutchouc synthétique de cette usine, puis à partir du chapitre 15, travail au laboratoire, dans des conditions moins difficiles puisqu'il est à l'abri du froid et des intempéries. Le travail rythme les journées : " Ausrücken et Einrücken, sortir et rentrer, dormir et manger ; tomber malade, guérir ou mourir." ( 36) et dans un certain sens, le travail est salutaire en ce sens qu'il empêche de penser, or penser est douloureux, donc encore vaut-il mieux s'abrutir dans le travail : Lorsqu'on travaille, on souffre et on n'a pas le temps de penser" ( 58). 7h30 de travail en hiver, 10h30 en été, un dimanche sur deux, l'autre dimanche étant consacré à l'entretien du Lager, procurent un épuisement physique. Le chapitre 6, " Le travail' est entièrement consacré aux difficultés du travail au camp.

    La fatigue est accentuée par la faim qui les tenaille et que " le sacro-saint petit cube gris" ( 40) et la ration de soupe ne parviennent qu'à peine à atténuer et qui alimente le cauchemar de Tantale répété presque chaque nuit ( cf chapitre5). " Si seulement nous n'avions pas faim ! ..." ( 79) " Le Lager, c'est la faim : nous-mêmes nous sommes la faim, la faim incarnée" ( 79). Aussi, ne pas mourir de faim devient la première préoccupation et c'est tout un commerce d'échanges qui se met en place, commerce dont la seule monnaie d'échange est le pain. le vol de vêtements, de fil de fer, de tout ce qui peut servir ( lire la liste des produits échangeables p.91) est la base de ce système boursier concentrationnaire,où le prix de la soupe est à peu près stable mais le cours du navet est plus variable, comme nous l'explique Primo Levi dans le chapitre 8 , il parle de la règle de vie du camp  : " [...] même les pierres du Lager savent que, quatre-vingt-dix neuf fois sur cent, ceux qui n'ont plus de chemise l'ont vendue parce qu'ils avaient faim." (85)

    La promiscuité interdit le respect de toute intimité et le premier contact avec le Lager, c'est l'épreuve humiliante de se retrouver nu devant les autres. A deux par couchette, 200 ou 250 par baraque, si bien que tous ne peuvent se tenir sur le plancher en même temps, " aussi serrés que les alvéoles d'une ruche" ( 33), l'espace vital même est des plus réduits et des plus inconfortables, non seulemnt parce que ce qui leur sert de lit n'est en fait " qu'un bat-flanc mobile pourvu d'une mince paillasse " ( 33) mais aussi parce que le manque d'hygiène rend l'air irrespirable. L'absence de savon rend la toilette quasi inutile sauf pour ceux qui comme Steinlauf, restent persuadés que s'adonner au rituel de la toilette, c'est la seule façon de rester digne et d'échapper à l'animalisation : " C'est un devoir envers nous-mêmes que de nous laver le visage sans savon, dans de l'eau sale et de nous essuyer avec notre veste [...] pour rester vivant, pour ne pas commencer à mourir." ( 43)

    Ces conditions précaires sont à l'origine de l'immoralité qui règne dans le camp : " Le vol à la Buna est l'unique voie d'approvisionnement régulière." ( 90). Pour pouvoir manger leur soupe, il leur faut une cuillère, or on ne donne donc pas de cuillère, donc il faut échanger pour en obtenir une ( comble du raffinement de la privation, quand le camp de Monwitz sera vidé, on trouvera des placards remplis de cuillères neuves ! )

     La communication entre les différents prisonniers est des plus difficiles. Primo Levi fait partie de la minorité italienne et très vite il souffre d'un isolement linguistique : " Le mélange des langues est un élément fondamental du mode de vie d'ici ; on évolue dans une sorte de tour de Babel permanente où tout le monde hurle des ordres et des menaces dans des langues parfaitement inconnues et tant pis pour ceux qui ne saisissent pas au vol. "  ( 39) . La référence biblique à la tour de Babel est tout à fait éloquente à deux niveaux : pour exprimer les différences linguistiques ( allemande, italienne, hongroise, polonaise, grecque, yddish) et aussi pour représenter symboliquement le Lager : dans la Bible ( Livre de la Genèse, XI, 1-9), les hommes ont construit une tour pour atteindre le ciel. Dieu, mécontent de constater un tel orgueil de la part des hommes et refusant que l'homme essaie d'égaler son Dieu, il condamne les hommes à parler des langues différentes et ainsi à ne plus se comprendre, et la construction de la tour est interrompue. Certes ce n'est pas l'image religieuse que retient Primo Levi mais le symbole qu'elle représente pour parler du camp. "La tour de Carbure qui s'élève au centre de la Buna" ( 78), est la matérialisation de ce rêve de grandeur qui caractérisait l'entreprise d'Hitler, moins au mépris de Dieu qu"au mépris des hommes.

   

Les conditions de survie

    Le chapitre 9 est entièrement consacré aux conditions de survie au camp : " Les élus et les damnés" répartition bipartiste des occupants du camp, selon que l'on est l'un ou l'autre, on vit ou on meurt. La solitude est l'ennemi principal et celui qui ne réussit pas à se faire "respecter" parce qu'il est plus rusé que les autres pour améliorere son quotidien, est désespérément perdu : " Ici, la lutte pour la vie est implacable car chacun est férocement seul. Si un quelcoque Null Achtzehn vacille, il ne trouvera personne pour lui tendre la main, mais bien quelqu'un qui lui donnera le coup de grâce." ( 94). Le lager devient le lieu où la solidarité est bafouée et où il ne faut compter que sur soi-même, prêter sa cuillère, ou aller à la douche en abandonnant ses vêtements, c'est prendre un risque énorme.

    Dés lors, survivre au camp dépend de facteurs qui dépassent la norme. Ainsi, être malade peut devenir une véritable chance. Si Primo Levi a survécu au camp, c'est parce qu'il était atteint de la diphtérie, malade contagieuse et  les Allemands ont abandonné les malades les plas graves en évacuant le camp à l'approche de l'armée rouge. Charles Conreau m'a confié, que normalement, les malades qui ne pouvaient pas faire " le voyage" devaient être supprimés, il ne devait pas rester de trace humaine, mais ils ont dû partir précipitamment, ce qui explique leur retour du camp.

Le temps

Attache.gif (202 octets) Le temps arrêté

     Dans le chapitre 12, nous sommes en août 1944, Primo Levi se livre à une réflexion sur le temps et compare la perception du temps selon que l'on est libre ou selon que l'on est prisonnier ; la notion de temps qui passe n'existe plus pour ceux de la Buna, car le futur n' a pas de nom, ou un nom auquel on n'ose penser, " la mort" :  temps où le futur ne peut s'exprimer qu'à l'aide d'interrogatives : " Jusqu'à quand ?" ( 37) ; " Qui pourrait sérieusement penser à demain" d'autant que demain, " Morgen früh", en allemand, signifie dans le jargon du Lager : jamais. , le passé est trop douloureux parce qu'il appartient à la vie , il ne reste plus qu'à être enfermé dans un présent interminable, " Le temps passe goutte à goutte" ( 21), toujours recommencé , ce que Primo Levi appelle le temps du Lager : "un temps sans limite" ( 89)  ;  " Pour les hommes libres, le cadre temporel a toujours une valeur [...] Mais pour nous, les heures, les jours et les mois n'étaient qu'un flux opaque qui transformait, toujours trop lentement, le futur en passé, une camelotte inutile dont nous cherchions à nous débarasser au plus vite. [...] Pour nous, l'histoire s'est arrêtée." ( 125)

   "Les jours se ressemblent tous et il n'est pas facile de les compter. J'ai oublié depuis combien de jours nous faisons la navette..." ( 44) et déjà dés l'arrivée au Lager,  cette perte de la notion de durée était sensible comme en témoigne les interrogations de l'auteur : " Ils sont peut-être de l'espèce de ce soir ( de ce soir ou d'hier soir ?) " ( 23). Régulièrement, l'auteur mentionne cette absence de repères temporels et la lourdeur de la monotonie de la vie au camp : ainsi commence le chapitre 15 : " Combien de mois se sont écoulés depuis notre arrivée au camp ?" ( 145)

    La mesure du temps c'est le ryhme de travail ( voir la paragraphe précedent), celui des sélections, non plus celui des jours, des semaines...

    D'autres considérations sur le temps, une durée et une chronologie sont à lire dans la parie du cours consacrée à l'étude de la structure.

Attache.gif (202 octets) Le temps atmosphérique, c'est lui qui rythme la vie au camp et qui témoigne du temps qui passe. Les horaires de travail suivent le rythme régulier des saisons : " L'horaire de travail varie avec la saison. On travaille tant qu'il fait jour : aussi passe-t-on d'un horaire minimum l'hiver ( de 8 heures à 12 heures et de 12h30 à 16 heures) à un horaire maximum l'été ( de 6h30 à 12 heures et de 13 heures à 18 heures)" ( 36)

     Le temps atmosphérique, c'est l'ennemi contre lequel il faut lutter pendant les longs mois d'hiver, quand il fait - 20° et que le vent du nord souffle et s'engouffre sous leurs vêtements, protection dérisoire. Saison maudite qui ouvre le chapitre 13 : " Nous avons lutté de toutes nos forces pour empêcher l'hiver de venir. Nous nous sommes agrippés à toutes les heures tièdes ; à chaque crépuscule nous avons cherché à retenir en vain le soleil dans le ciel, mais tout a été inutile. Hier soir, le soleil s'est irrévocablement couché dans un enchevêtrement de brouillard sale, de cheminées d'usine et de fils : ce matin, c'est l'hiver"." ( 131) La pluie de novembre, accentue l'impression de tristesse et donne envie de pleurer, pluie contre laquelle il est impossible de lutter car il faut toujours travailler ( cf le début du chapitre 14). Le temps qu'il fait, c'est la première préoccupation de chaque matin : " Au petit matin, alors qu'il fait encore nuit, tous les visages scrutent le ciel à l'est, pour guetter les premiers indices de la saisosn douce, et chaque jour le lever du soleil alimente les commentaires : aujourd'hui un peu plus tôt qu'hier ; aujourd'hui in peu plus chaud qu'hier ; d'icic deux mois, d'ici un mois, le froid npus laissera quelque répit et nous aurons un ennemi en moins." ( 76) . Le temps atmosphérique, c'est une épreuve supplémentaire et implaccable qui opère une sélection naturelle : ceux qui survivent à l'hiver sont les plus forts : " ce matin, c'est l'hiver. [...] Ca veut dire que dans les deux mois qui viennent, sept sur dix d'entre nous mourront" ; c'est une source de souffrances supplémentaires : " Ceux qui ne mourront pas souffriront à chaque minute de chaque jour." ( 131)

    Aussi comprend-on mieux pourquoi le chapitre 7 a pour titre " Une belle journée" : c'est le retour du printemps et avec lui l'espoir d'un peu de clémence naturelle et de lumière qui rompra la monotonie sordide du ciel et du brouillard de l'hiver : " Aujourd'hui pour la première fois le soleil s'est levé [...] quand j'ai senti la tiédeur à travers mes vêtements, j'ai compris qu'on pouvait adorer le soleil." ( 76). Le soleil leur permet de découvrir le paysage qui les entoure : le clocher d'Auschwitz, les prés verts de cahque côté de la route. Le temps atmosphérique c'est le seul espoir qui reste quand on est prisonnier du Lager, c'est le seul repère vraiment réel que le temps passe et que la vie subsiste.

 

L'amitié

    Dans ce livre de souffrance qui rend compte de l'enfer sur terre, Primo Levi a fait des rencontres exceptionnelles et lorsqu'on interroge Charles Conreau ou Jean Samuel, et qu'on leur demande ce qui reste au delà de l'horreur de cette épisode de leur vie, ils répondent : " une extraordinaire amitié".

   arrow32.gif (570 octets) Dés son arrivée au camp, Schlome l'accueille chaleureusement : " [...] Timidement, il me serre dans ses bras. L'aventure est terminée, et je me sens plein d'une tristesse sereine qui est presque de la joie. Je n'ai jamais revu Schlome, mais je n'ai pas oublié son visage d'enfant, grave et doux, qui m'a accueilli sur le seuil de la maison des morts"( 31 - 32)

    arrow32.gif (570 octets) Puis ce sera Resnyk : ce nouveau  compagnon de couchette à partir du chapitre 6 et qui va alléger le poids du travail de Primo Levi. Il refait parfaitement le lit pour lui éviter les punitions, il l'encourage avec la douceur du geste, " Resnyk me touche le coude ; le plus lentement possible" ( 72) et de la parole " Allons, petit, attrape"( 72)

    arrow32.gif (570 octets) Alberto, l'ami qui a été arrêté en même temps que lui, dont il avait été séparé depuis son arrivée au Lager et qu"il retrouve au Block 45, après avoir passé 20 jours à l'infirmerie pour cause de blessure : " J'ai toujours vu, et je vois encore en lui le rare exemple de l'homme fort et doux" ( 61) Alberto qui viendra lui dire aurevoir à travers les vitres de l'infirmerie quand les Allemands évacueront le camp fin janvier 1945, Alberto qui ne survivra pas à cette marche de la déroute.

    arrow32.gif (570 octets) Tout le chapitre 11 est consacré à sa rencontre avec Pikolo, le numéro 176 317 ( Jean Samuel a été déporté avec six membres de sa famille,son père, son oncle..., il est le seul à être revenu à Strasbourg), " très aimé. [...] iI joignait à la ruse et à la force physique des manières affables et amicales. [...] Un mot de lui dit au bon moment et sur le ton qu'il fallait, pouvait faire beaucoup ; plusieurs fois déjà il avait pu ainsi sauver certains d'entre nous de la cravache ou de la dénonciation aux SS." ( 117-118). Grâce à Pikolo, Primo Levi va passer un moment " agréable" : choisi pour l'accompagner pour aller chercher la soupe, ils vont suivre le chemin le plus long et Primo Levi va donner une leçon d'italien à ce jeune alsacien qui s'aperçoit très vite que le souvenir de Dante transporte son compagnon au delà des barbelés. " L'espace d'un instant, j'ai oublié qui je suis et où je suis [...] Il est bon, Pikolo, il s'est rendu compte qu'il est en train de me faire du bien." ( 121).

    arrow32.gif (570 octets)Lorenzo, l'ouvrier civil italien du chapitre 12, a fait preuve d'une humanité et d'une bonté telles que Primo Levi a voulu conserver son souvenir dans le prénom des ses deux enfants : Lisa-Lorenza et Renzo. Pour les civils, les déportés étaient des "parias [...] Ils nous voient ignoblement asservis, sans cheveux, sans honneur et sans nom [...] Ils nous connaissent chapardeurs et sournois, boueux, loqueteux et faméliques, et, [...] nous jugent dignes de notres abjection." (129) Lorenzo, lui, considère en Primo Levi, un homme et c'est par bonté pure et sans espoir du moindre "commerce" en échange, qu'il apporte pain et soupe supplémentaires, qu'il écrit à la famille de Primo Levi. A la fin du cahapitre, l'auteur lui rend un hommage chaleureux et respectueux : " [...] c'est justement à Lorenzo que je dois d'être encore vivant aujourd'hui, non pas tant à cause de son aide matérielle que pour m'avoir constamment rappelé, par sa présence, par sa façon si simple et si facile d'être bon, qu'il existait encore, en dehors du nôtre, un monde juste, des choses et des êtres encore purs et intègres, que ni la corruption ni la barbarie n'avaient contaminés, qui étaient demeurés étrangers à la haine et à la peur ; quelque chose d'indéfinissable, comme une lointaine possibilité de bonté, pour laquelle il valait la peine de se conserver vivant." ( 130) et il ajoute une dernière phrase : " C'est à Lorenzo que je dois de n'avoir pas oublié que moi aussi j'étais un homme" ( 130 ; c'est moi qui souligne).

    arrow32.gif (570 octets) Le chapitre 17, parle de Charles, le numéro 200 258, instituteur d'un petit village des Vosges, " courageux et robuste" ( 170), à "la carrure imposante" ( 172), " l'homme Charles, si vivant, si confiant, si amical" ( 175), qui exhorte Primo Levi à ne pas céder au découragement " Vas-y Primo, descend-toi de là-haut ; il y a le jules à attraper par les oreilles" ( 175). Charles, l'ami de toujours " mon amitié avec Charles résistera au temps" ( 185)que Primo Levi recherchera et retrouvera après la guerre ( voir rencontre avec Charles), Charles et Arthur avec qui il discutait le soir et tous trois se sentaient " redevenir des hommes" ( 184)

    arrow32.gif (570 octets) Enfin, il y a ce geste ultime et inattendu et qui marque le retour des l'homme dans ces corps décharnés et exténués : Charles, Arthur et Primo, les moins malades de l'infirmerie en janvier 1945, s'occupaient de la survie du reste du camp après la déroute des Allemands et voilà q'un soir Towarowski " fit cette proposition aux autres maldes : pourquoi ne pas offrir chacun une tranche de pain aux trois travailleurs ? Ce fut aussitôt chose faite." ( 171) et l'auteur commente ce geste : " Ce fut là le premier geste humain échangé entre nous. Et c'est avec ce geste, me semble-t-il, que naquit en nous le lent processus par lequel, nous qui n'étions pas morts, nous avons cessé d'être des Häftlinge pour apprendre à redevenir des hommes ( 172 ; c'est moi qui souligne)

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