L'AMOUR EN QUESTION

             Indubitablement, l'amour est un thème récurrent dans Jacques le Fataliste. Outre le récit des amours de Jacques,attendu avec impatience par le maître, sans cesse différé, inachevé et  se résumant à quelques pages, nous pouvons lire celui des amours du maître, celui de Mme de la Pommeraye et du marquis Des Arcis, celui du marquis des Arcis et de Melle d'Aisnon et même si l'amour n'est pas l'objet premier du récit, il est sans cesse convoqué et la quasi totalité des personnages sont concernés par une intrigue ou une aventure amoureuse. Mais pour autant, le roman de Diderot n'est pas un roman sentimental, loin s'en faut et l'on assiste plutôt à un constat qui donne une image démythifiée de la relation amoureuse

              La nécessaire « action génitale »
           
Au lecteur fictif qui lui reproche de «  débiter des contes obscèn[es] », le narrateur rétorque que le plaisir sexuel est non seulement légitime mais aussi «  si naturel, si nécessaire et si juste ». Jacques, qui partage son avis, explique qu’en vertu de ce principe, les lois religieuses sont incompatibles avec les lois naturelles et que si les moines «  embrassent ce genre de vie contraire aux lois de la nature », «  l’erreur ne dure pas » : le père Hudson, le frère Jean, en  trahissant leur vœux de chasteté lui donnent raison. Il insiste sur cette réalité en énumérant les conséquences néfastes de la frustration sur «  l’être séquestré »  qui vont de la méchanceté, à la folie en passant par le désespoir. Par ailleurs, outre qu’il soit légitimé par la nécessité démographique, l’acte sexuel «  est le seul plaisir qui ne coûte rien » et dés lors il est une compensation à la misère, «  on se console pendant la nuit, sans frais, des calamités du jour. » ( 59)
           
Aucun personnage n’échappe au pouvoir des sens, pas même la très vertueuse Mme de La Pommeraye qui lutte en vain contre ses penchants et renie «  les serments les plus solennels » pour « rend[re] le marquis heureux », doux euphémisme pour dire qu’elle lui cède. Et Suzanne, croyant que Jacques est encore puceau à vingt-deux ans, le considère comme un garçon hors norme.
           
La relation sexuelle relève du libertinage, non du sentiment amoureux, comme le rappelle le maître à Jacques : " quand tu aurais couché avec elle ( le jeune femme qui a cassé sa cruche d'huile) , tu n'en aurais pas été l'amoureux pour cela." ( 70). Bien plus, partager la couche d'une femme signifie qu'on ne la respecte pas et qu'elle n'est qu'un objet érotique : " Tous les jours on couche avec des femmes qu'on n'aime pas, et l'on ne couche pas avec des femmes qu'on aime." ( 70) Ainsi, Jacques n'hésite pas à honorer Justine mais il est patient avec Denise et attend qu'elle veuille bien se laisser séduire.
           
Les personnages parlent donc de leurs ébats sans pudeur et par endroit le roman s’apparente à un roman libertin ; Jacques raconte ses aventures avec Suzanne et Marguerite sans aucune pudeur.( 236, 237, 238)
            l'amour est vénal : Agathe, Melle d'Aisnon, mais plus encore sa mère, considèrent l'amour à l'aune de sa rentabilité et pour Mme d'Aisnon, c'est une tare que de n'avoir " aucun esprit de libertinage" ( 153)


 
  
         La naturelle inconstance
            La fidélité est mise à mal
dans le roman de Diderot. Tout le monde trompe tout le monde et si les femmes sont victimes des infidélités des hommes, elles le leur rendent bien, Suzanne, Marguerite, la pâtissière trompent leur mari, Agathe, son amant ; personne n'éprouve de remords, l'infidélité est un état de fait qui fait partie des moeurs. Certes les victimes se désolent, surtout Mme de La Pommeraye, mais n'a-t-elle pas encouragé le marquis Des Arcis à reprendre sa liberté ? Et c'est bien plus l'orgueil, la blessure d'amour propre qui sont à l'origine de sa vengeance que le dépit amoureux.
            
L’amour est un jeu de dupes : le maître apprend à ses dépends qu’il sert les amours d’Agathe et du chevalier de Saint Ouin, Jacques dupe son ami Bigre puis Marguerite. Mais, aussi étonnant que cela puisse paraître, ce jeu de duperie n’altère en rien les relations amicales, au contraire il les fortifie : Bigre en  estima bien plus Jacques et Justine ; Suzanne et Marguerite sont les meilleures amies  « utiles l’une à l’autre, elles s’en sont aimées davantage ». C’est que l’inconstance est une loi naturelle comme le rappelle Jacques en se référant à la fable   la Gaine et le Goutelet  : «  vous fîtes bien de changer, puisque changement vous duisait […] ne voyais-tu pas que Dieu te fit pour aller à plusieurs Gaines ? ». 
           
Dés lors, le mariage, engagement de fidélité par excellence, ne peut être que voué à l’échec, ainsi,Gousse quitte sa femme pour vivre avec sa servante ; bien plus le mariage apparaît comme un non sens : " [...] vous eûtes tort de vous promettre que vous ne changeriez pas. Coutelet ne voyais-tu pas que Dieu te fit pour aller à plusieurs Gaines ; et toi Gaine, pour recevoir plusieurs Coutelets." ( 144). Le maître de Jacques est effrayé à l'idée d'être contraint d'épouser Agathe et le commissaire reconnaît qu" épouser, cela serait bien dur" ( 290). On constate d'ailleurs que rares sont les couples légitimes, hors le paysan et sa femme, l’hôtesse et son mari, tous les autres couples sont ou « naturels » ou adultères. 
           
De plus,le mariage n’est pas synonyme de bonheur : la paysanne se plaint de ses grossesses successives et  pour Mme de La Pommeraye le mariage est synonyme de malheur car elle " avait été si malheureuse avec un premier mari qu’elle aurait mieux aimé s’exposer à toutes sortes de malheurs qu’au danger d’un second mariage.» ( 138)L’amour ne semble pas être un sentiment durable et la relation amoureuse est vraiment intense dés lors qu'elle ne dure pas : le marquis Des Arcis, d’abord amant passionné, capable de «  tous les sacrifices imaginables », finit par s’ennuyer, il trouve " la vie de Mme de La Pommearye trop unie" ( 144) il " oubli[e] quelquefois de l'embrasser" ( 139)  et éprouve le besoin de retrouver une vie mondaine ; l’hôtesse avoue ne plus aimer son mari : à la question de Jacques : " Notre hôtesse, aimez-vous votre mari ?" elle répond : " Pas autrement" ( 154). Seul le mariage de Melle d’Aisnon et du marquis semble avoir résisté au temps mais il est toutefois à noter qu’il voyage sans sa femme et qu’il n’en parle pas du tout. Quant à l’union de Jacques et de Denise, nous sommes en droit de douter qu’elle échappe à la loi commune puisque la fin ultime du roman envisage l’infidélité de Denise.

           
La dangereuse passion
           
Une telle vision de l’amour résulte-t-elle du pessimisme de Diderot ou n’est-elle que le constat «  objectif » d’une réalité observée ou vécue ? Diderot ne nie pas la pureté du sentiment amoureux, Denise est touchante dans sa découverte de l’amour : elle est très attentive à Jacques, et grâce à ses soins, son " état alla de mieux en mieux" ( 294), elle " rougit", elle se trouble, " devi[ent] triste quand elle croit que Jacques en aime une autre, mais elle est très jeune et sans expérience et une des fins  des amours de Jacques envisage la trahison de Denise, comme une éventualité contre laquelle on ne peut rien : " S'il est écrit là-haut que tu seras cocu, tu auras beau faire, tu le seras." ( 304).
            
Diderot ne nie pas non plus la passion, l’exemple du marquis Des Arcis en est une preuve. D'abord passionné par la marquise à qui il " tâcha par tous les sacrifices imaginables de lui prouver qu'il l'aimait", d'autant plus passionné qu'elle lui résiste ( la marquise ne cède qu'au bout de plusieurs mois), ( 138), puis par Melle d'Aisnon, d'autant plus qu'elle est inaccessible, il dépérit et n’est plus maître de lui, il a " un visage de déterré et [il] rôd[e] comme une âme en peine" ( 167) ; en proie au désespoir, il tente en vain de se divertir chez des prostituées ; il multiplie les ruses pour l'apercevoir ; il se confie à la marquise :  " Il faut que j'ai cette fille-là, ou que je périsse" ( 172). Obsédé par sa conquête ( " cette créature angélique m'obsède" 168), incapable de l'oublier malgré ses tentatives, " J'ai tout fait, mais tout fait pour l'oublier ; et plus j'ai fait, plus je m"en suis souvenu" ( 167). Il est même de lui pardonner lorsqu'il découvre qu'elle n'était qu'un appât au service de la vengeance de Mme de La Pommeraye. 
           
Mais pour autant, Diderot veut nous mettre en garde contre les illusions et les dangers de l’amour. La passion est passagère et s'essouffle avec le temps. Par ailleurs, la passion peut-être feinte et source de malheur pour celui qui se laisse prendre au piège, tel le maître de Jacques qui s’est laissé attendrir par les larmes faussement sincères de la belle Agathe et qui en est quitte pour payer une pension à un enfant dont il n’est pas le père. La jalousie de Mme de La Pommeraye est telle qu’elle devient machiavélique ; sa haine est proportionnelle à l'amour qu'elle a éprouvé pour le marquis, " Elle étouffait d'indignation et de rage" ( 169) et avec un sang froid sans égal elle organise sa vengeance et demeure insensible aux tourments de Des Arcis. 
             
De plus la passion est source de souffrances. Le marquis Des Arcis avoue qu'il ne peut être"plus malheureux qu' [il l'est]" ( 177) et qu'il a perdu la goût de vivre " [...] la force m'abandonne ; je suis comme anéanti, ma tête s'embarasse : je deviens stupide et ne sait que devenir." ( 177)
           
Amour vénal, amour passager, amour passionné, amour sensuel, de conquêtes en ruptures,  l’amour est montré sous tous ses aspects. Le parfait amour ne semble pas exister, il reste inaccessible aux humains et non sans ironie et humour, en faisant du chien du meunier paradoxalement l’amant le plus parfait, Diderot démontre la complexité de la relation amoureuse, et refuse de céder à l’idéalisation des sentiments, si peu conforme à la réalité : " [...] l'amoureux de ma Nicole ; il n'y en a pas un parmi vous [...] qu'il ne fît rougir de honte. Il vient dés la pointe du jour, de plus d'une lieue ; il se plante devant sa fenêtre ; ce sont des soupirs, et des soupirs à faire pitié. Quelque temps qu'il fasse, il reste. [...] En feriez-vous autant pour la femme que vous aimeriez le plus ?