LA RELATION MAÎTRE / VALET

 

           Introduction
   
         Le couple maître / valet est un motif déterminant de  la comédie et les répertoires de Molière, de Beaumarchais, de Marivaux, ont laissé quelques couples célèbres à la postérité : Don Juan et Sganarelle, le comte Almaviva et Figaro, Arlequin et Dorante, Marivaux a même fait de la relation maître / valet, le sujet de L'Île des Esclaves. Jacques le Fataliste et son maître n'appartient certes pas au genre dramatique, pour autant, la relation entre ces deux personnages est au centre du récit et on peut considérer que Jacques et son maître entretiennent avec leurs compères du théâtre des liens étroits.
            On retrouve chez Jacques les motifs traditionnels du valet : son origine sociale : le valet est pauvre et en échange de ses services, le maître lui assure le gîte et le couvert ; dés lors matériellement il dépend entièrement de son maître auquel il est soumis et doit obéissance. Il doit subir les impatiences et les caprices du maître. Sans patronyme, identifié par son unique prénom, le valet est considéré comme un être inférieur et les coups et les injures sont souvent leur lot. 
            Mais le valet, au cours des siècle, fait de plus en plus preuve de bon sens, acquiert de plus en plus finesse d'esprit, de conscience sociale et loin de se laisser faire passivement, il revendique son mérite et demande qu'on le regarde comme un être à part entière, " Un Jacques, Un Jacques, Monsieur, est un homme comme les autres." ( 194). Bien sûr comme on le verra, Jacques n'a pas l'envergure d'un Figaro et ne remet pas vraiment en cause son statut, il n'a pas non plus la hargne de Sganarelle mais il est plus franc que lui, il ne se cache pas derrière un quelconque artifice pour dire à son maître ce qu'il pense de lui. 
            En fait tout l'intérêt du couple Jacques et son maître réside dans le traitement particulier que Diderot en fait : il continue et renouvelle la relation maître / valet. Même si Jacques n'est pas un valet révolutionnaire, même s'il est au contraire assez conformiste " Restons comme nous sommes, nous sommes fort bien tous les deux." ( 199), il n'en demeure pas moins que la relation qu'il entretient avec son maître est révélatrice de l'évolution des mentalités et de la société au XVIIIème siècle. En effet, Diderot propose un nouveau type de relation entre le maître et le valet, relation plus cordiale, plus humaine, relation complémentaire : chacun doit être à l'écoute de l'autre, respecter l'autre puisqu'ils sont indispensables l'un à l'autre.
            Bien plus qu'un exemple, à travers Jacques et son maître, Diderot invite le lecteur à réfléchir sur la relation de dépendance en général. " Chacun a son chien" déclare Jacques ( 201) pour exprimer le besoin que chacun a de dominer, de commander à un autre. Ainsi est posé le principe qui régit la hiérarchie sociale et qui la justifie " Le ministre est le chien du roi, le premier commis est le chien du ministre..." et il conclut que c'est finalement toujours la loi du plus fort qui régit les relations entre les hommes : " Les hommes faibles sont les chiens des hommes fermes." ( 201)

            Jacques et son maître : deux personnalités antithétiques  
                   
Leur statut et leur origine sociale marquent les premières différences entre les deux personnages. En effet, le maître revendique «  un nom, un état, des prétentions », tandis que Jacques, valet depuis sa blessure au genou, est issu du peuple. Aussi leurs relations sont-elles différentes : l’un fréquente des petits artisans, tel Bigre, l’autre de riches bourgeois qu’il ennoblit, tel Desglands, «  Seigneur de Miremont » ; Jacques s’exprime le plus souvent dans un langage familier et parle de «  coupe-jarrets »,  Mme de La Pommeraye est " une chienne" ( 178) son maître parle dans un langage soutenu, " Jacques, vous ne vous observez pas" ( = se contrôler, 134) et  adresse un discours grandiloquent pour le consoler de la mort de son capitaine ;  leurs références culturelles divergent, le maître fait référence à L ‘Emile de Rousseau, à la mort de Socrate et Jacques à «  une vieille fable des écraignes ».
               
C’est surtout leur caractère, leurs comportements et leurs idées qui les opposent
               
Jacques est courageux et ne craint pas d’affronter les brigands qui les ont humiliés et pendant ce temps son maître, tel un poltron, «  l’attendait en tremblant » ( 47). Convaincu que l’on ne peut que subir les événements, Jacques est sûr de lui, résigné et ne se perd pas en conjectures inutiles comme son maître, " Si, si la mer bouillait, il y aurait , comme on dit, bien des poissons cuits." ( 48) ; il affiche une sérénité certaine alors que son maître est inquiet dans l’auberge des brigands et tandis qu’il veut «  s’éloigner à grand trot », Jacques veut «  aller le pas ». 
               
Le maître est partisan du libre arbitre, " Il me semble que je sens au-dedans de moi-même que je suis libre comme je sens que je pense" ( 282) et quand il affirme, «  Je veux quand je veux », Jacques lui répond, «  on passe les trois quarts de sa vie à vouloir sans faire […] et à faire sans vouloir. » ; il a des convictions religieuses, croit en une vie future et en la justice divine, Jacques est athée «  Je n’y crois ni décrois ; je n’y pense pas. » De plus, ils ne portent pas le même jugement sur les autres personnages. Ainsi, à propos du marquis Des Arcis : " Jacques : - Ce pauvre marquis me fait pitié. / Le maître : - Pas trop à moi." ( 177) ; ils ne se posent pas les mêmes questions : quand Jacques se demande pourquoi le marquis s'est attaché à une femme aussi scélérate que Mme de la Pommeraye, le maître se demande pourquoi il l'a "sédui[te] [pour ensuite] s'en détacher" ( 178)
               
Jacques est bavard, le maître est discret et aime par-dessus tout écouter, " J'aime mieux entendre mal parler que de ne rien entendre" ( 185), ce qui a priori augure d'une complémentarité harmonieuse, mais le maître ne cesse d'interrompre son valet, le pousse à la digression et donc l'empêche de mener à bien le récit de ses amours, ce qui le contrarie beaucoup.
           
Jacques fait preuve de bon sens et d’esprit pratique, il a l’esprit vif, subtil, souligne les paradoxes qui gèrent les rapports humains, son maître est fade et ennuyeux, comme le rappelle le narrateur dans un portrait peu élogieux , «  Il a peu d’idées dans la tête ; s’il lui arrive de dire quelque chose de sensé, c’est de réminiscence ou d’inspiration. » Enfin, le valet a réussi là où le maître a échoué, Denise a cédé à Jacques et résisté à son maître.

               Jacques et son maître : deux personnalités réciproques 
                  
Cependant on peut facilement établir un parallèle entre les attitudes du maître et celles du valet. En effet, lorsque  Jacques écoute le récit des amours de son maître, il reproduit exactement les comportements que ce dernier avait eu quand Jacques racontait le sien : il s’endort, il l’interrompt, le pousse à la digression, anticipe sur la suite, lui demande de passer sur certains détails et comme le maître s’en plaint, Jacques lui fait remarquer que s’il agit ainsi c’est «  l’effet du mauvais exemple » qu’il lui a donné. Comme son maître qui avait eu recours à la fable des anneaux pour lui faire comprendre la notion de pressentiment, Jacques se sert de de la fable populaire de La Gaine et le Coutelet pour lui démontrer que l’inconstance est inhérente à la nature humaine. Il arrive même que les deux personnage partagent le même avis : Jacques pense comme son maître que l'hôtesse n'est qu'une médiocre conteuse, " Notre hôtesse, pour cette fois, il faut que je sois de l'avis de mon maître" ( 184) d’une même voix ils condamnent Mme de La Pommeraye et Melle d’Aisnon .
               
Il ne s’agit pourtant pas de penser que le valet imite le maître, ou pour se moquer de lui ou dans un esprit de revanche sociale, mais plutôt de considérer les deux personnages comme des alter ego :
                
On constate un véritable phénomène d'écho dans leurs attitudes  : " [...] après avoir coupé l'histoire de mes amours par mille questions, par autant de fantaisies, sans le moindre murmure de ma part, ne pourrais-je pas vous supplier d'interrompre la vôtre..." ( 274) et dans leurs répliques : Le maître : " Fais-moi grâce, je te prie, et de la description de la maison, et du caractère du docteur [...] saute, saute par-dessus tout cela. Au fait ! allons au fait ! " ( 111) ; Jacques : " Plus de portrait mon maître ; je hais les portraits" ( 277) ; JACQUES. - je ne crois pas qu'il y ait de blessures plus cruelles que celle du genou." ( 43) / LE MAÎTRE.- " Je suis mort ! j'ai le genou cassé ! [...] Je suis de ton avis ; c'est une des plus cruelles." ( 55). 
               
Tous deux vivent les mêmes expériences : l'histoire des amours de Jacques croise celle des amours du maître : " L'histoire de tes amours qui sont devenues miennes par mes chagrins passés" ; si le maître se moque de Jacques quand il prétend avoir souffert le martyr à cause de sa blessure au genou, il est bien obligé d'admettre l'intensité de la douleur dés lors qu'il fait une mauvaise chute.
               
  Leurs rôles sont interchangeables. Ainsi lorsque Jacques est blessé c’est le maître qui se met au service de son valet spontanément : «  Tu es mon serviteur quand je suis malade […) mais je suis le tien quand tu te portes mal. ». Il reprend à Jacques la suprématie de la parole dans le dernier tiers du roman De plus, en partageant les mêmes expériences, qu’il s’agisse de la douleur au genou ou de la séduction de Denise, la douleur de l’un devient celle de l’autre et «  l’histoire de tes amours qui sont devenues miennes par mes chagrins passés. » 
               
L'un et l'autre peuvent se confondre au point que le narrateur laisse planer l'ambiguïté sur le destinataire de la remarque du chirurgien rencontré sur le chemin " Monsieur a raison... On ne savait à qui ce monsieur était adressé" ( 43)
        

                     Jacques et son maître : deux personnalités complémentaires 
                   
De manière récurrente la complémentarité des deux personnages est rappelée, par le narrateur :" Jacques et son maître ne sont bons qu'ensemble et ne valent rien séparés" ( 97) ; par Jacques, «  Jacques a été fait pour vous et vous fûtes fait pour Jacques », qui affirme même que leur couple est non seulement indissociable mais aussi indestructible puisque " Il est écrit là-haut que tant que Jacques vivra, que tant que son maître vivra, et même après qu'ils seront morts tous deux, on dira Jacques et son maître." ( 195)
                   
L'un aime parler, l'autre écouter et de ce fait ils sont parfaitement assortis, comme le reconnaît Jacques : " Cela nous met tous deux fort à notre aise." ( 185). Jacques a besoin de son maître en ce sens qu'il trouve en lui un auditeur attentif, curieux et docile.Sans lui, Jacques serait réduit au silence comme le fut pendant douze ans chez ses grands-parents qui lui confisquaient la parole en le bâillonnant et le valet d’ajouter à propos de sa propension au bavardage, «  J’avais juste le vice qui vous convenait » ce que confirme le maître : «  Tu aimes mieux parler mal que te taire […] et moi j’aime mieux entendre mal parler que de ne rien entendre ». 
                   
Il est à noter que la relation de dépendance matérielle de Jacques par rapport à son maître n'est pas évoquée, pas de problème d'argent entre eux ( contrairement à Sganarelle qui réclame, en vain, ses gages à Don Juan), de même rares sont les situations de relation de services qui par ailleurs n'ont rien de dégradant, au contraire : c'est Jacques qui gère les dépenses du voyage, c'est lui qui négocie le prix du cheval, et s'il est contraint de retourner à l'auberge rechercher la montre oubliée par le maître, cela l'arrange bien puisqu'il a oublié la bourse.
                    
Toutefois, leur complicité dépasse le cadre de locuteur / récepteur, «  ils ne valent rien séparés »  nous précise le narrateur, comprenons qu’ils ne s’accomplissent qu’ensemble, ils ont besoin l’un de l’autre pour exister. De fait Jacques serait réduit au silence sans son maître, comme il le fut pendant douze ans chez ses grands-parents et il devient en quelque sorte le Pygmalion de Jacques. Jacques assigne à son maître le rôle de « souffleur » car il a tendance à se perdre dans les méandres de son récit. Jacques initie son maître au fatalisme et au déterminisme, lui démontre les limites de sa liberté. Le cheval de Jacques qui règle sa cadence sur celle  du cheval de son maître illustre la parfaite intimité de leurs cavaliers de sorte que «  c’étaient deux paires d’amis »
                 
Jacques et son maître sont dans un état de dépendance mutuelle, leurs rôles sont interchangeables : tantôt c'est Jacques qui le rappelle, " Si vous veillez, je dors ; si vous dormez, je veille." ( 280 ), tantôt c'est le maître : " Tu es mon serviteur quand je suis malade ou bien portant ; mais je suis le tien quand tu te portes mal." ( 104) ( à noter, dans les deux cas, l'importance du chiasme pour dire la réciprocité). Et comme le préconise Jacques, il suffit de «  quelque arrangement raisonnable » pour éviter toute forme de conflit. Et, comme le précise Jacques Chouillet ( Diderot 1977) " Chacun est le tyran de l'autre mais aucun ne peut vivre sans l'autre."
                   
Toutefois il semble que le maître soit plus dépendant de son valet qu son valet de son maître dans la mesure où le maître s'en remet totalement pour à Jacques pour tout ce qui touche à leur voyage :  " il ne savait que devenir [...] sans Jacques." ( 63) et où Jacques fait partie des " trois grandes ressources" de la vie du maître au même titre que sa montre et sa tabatière.


             Jacques et son maître : une relation conventionnelle et duelle
                     Une relation sociale
( dépendance économique, statut social, valet de....)
                   
L'hôtesse du Grand Cerf rappelle les principes de dépendance et de servitude qui régissent la relation maître / valet : " [...] au moment où l'on prend maître, on descendra, on montera, on avancera, on reculera, on restera, et cela sans qu'il soit jamais libre aux pieds de se refuser aux ordres de la tête." ( 197) 
                    
Une relation dominant /dominé
            
 
Le maître revendique les prérogatives de sa supériorité sur son valet : " Vous descendrez parce que je vous l'ordonne" ( 195) ; un maître veut " interrompre son valet, l'interrompre tant qu'il lui plaît, et n'en pas être interrompu." ( 264) ; il est autoritaire, donne des ordres," Descendez ! obéissez-moi" ( 185) " tais-toi" ( 179) et insulte Jacques qu'il traite de " nigaud" ( 179), " chien, coquin, infâme" ( 298), de " maroufle" ( 195) ; il se plaint de sa situation et rend responsable Jacques de tous ses malheurs : " tu es le plus méchant de tous les valets et [...] je suis le plus malheureux de tous les maîtres." ( 278) Parfois même il est capricieux : il réclame intempestivement la suite de l'histoire des amours de Jacques mais il l'interrompt souvent pour lui demander une autre histoire, ce qui n'est pas sans agacer Jacques : " Il me semble que vous prenez à tâche de me fourvoyer. Avec vos questions, nous aurons fait le tour du monde avant que d'avoir atteint la fin de mes amours." ( 77)       
                   
Jacques doit être exclusivement à son service et il enrage quand il se permet de discuter avec l'hôtesse au lieu de lui tenir compagnie : " Maudit bavard ! enragé bavard, de quoi te mêles-tu ? As-tu résolu de me faire attendre jusqu'à demain ?" ( 120). Il est impatient et ne supporte pas d'attendre, Jacques ne va jamais assez vite. Ainsi, lorsqu'il est obligé de retourner à l'auberge où le maître a oublié sa montre, il s'ennuie et reproche à Jacques sa lenteur, sans même se demander s'il ne lui est pas arrivé quelque accident : " Le bourreau ! le chien ! le coquin ! où est-il ? que fait-il ? Faut-il tant de temps pour reprendre une bourse et une montre ? Je le rouerai de coups  ; oh ! c'est certain, je le rouerai de coups." ( 63)
              
Le maître est parfois violent avec Jacques qu'il considère comme son souffre-douleur. Ainsi, contrarié parce qu'ils se sont égarés dans la campagne et que, surpris par la nuit ils sont contraints de passer la nuit à la belle étoile,il se venge sur Jacques qui n'est pas plus responsable que lui de la situation :" Voilà le maître dans une colère terrible et tombant à grands coups de fouet sur son valet." (42)
                    Jacques s'avère être un valet soumis, il " ne se fit pas prier " pour retourner à l'auberge chercher la montre de son maître ;  il consent à poursuivre l'histoire de son frère et de père Ange, comme le souhaite son maître ; consciencieux, fidèle et dévoué, il s'adresse à son maître avec tout le respect qu'il lui doit, " Je vous prie mon maître" et il le vouvoie.
                    
Une relation conflictuelle modérée : 
                   
L'hôtesse du Grand Cerf rappelle que la relation maître / valet est sous le signe du conflit : " Il faut se méfier des valets ; les maîtres n'ont point de pires ennemis" ( 134) et elle précise que jamais elle n'accepterait de son personnel l'attitude irrévérencieuse de Jacques à l'égard de son maître : " J'ai des valets aussi, mais je voudrais bien qu'ils s'avisassent... " ( 135). 
                    lls ont été rivaux auprès de Denise, certes sans le savoir, mais le maître ne peut s'empêcher de déplorer, non sans mépris, ( "préférer un Jacques" (194 )le choix de Denise pour son valet.
                   
Outre la scène du " tu descendras / Non je ne descendrai pas", encore que cette épreuve de force tourne au jeu et corresponde plutôt à un exercice au cours duquel le maître essaie de se prouver qu'il a de l'autorité sur Jacques ( n'oublions pas que c'est l'hôtesse qui met fin à cette querelle et que si de fait Jacques est contraint de descendre, c'est plus une question de forme qu'une question de légitimité)  , force est de constater que les relations conflictuelles sont rares entre les deux personnages et que le plus souvent c'est Jacques qui rappelle son maître à l'ordre que le contraire. 
                   
Jacques et son maître : une relation une relation cordiale
                     Une relation affective
                   
Si Jacques prétend que certains maîtres sont mauvais et que " l'on compterait peut-être plus de bons valets que de bons maîtres" ( 134), force est de constater qu'il ne se plaint pas du sien, au contraire, il reconnaît qu'il a beaucoup de chance d'avoir un son maître exceptionnel : " Je suis bien aise de savoir que vous êtes humain ; ce n'est pas trop la qualité des maîtres envers leurs valets." ( 104). De fait, le maître console Jacques quand il croit avoir perdu son capitaine ;  non seulement il prend soin de lui quand il est blessé, mais il fait preuve d'une attention extrême, quasi paternelle : " Son maître passa la nuit à son chevet, lui tâtant le pouls et humectant sans cesse sa compresse avec de l'eau vulnéraire." ( 104), il lui impose de se reposer " je veux que tu te reposes" ( 104). Par ailleurs, il s'adresse à lui en des termes très affectueux : il l'appelle " Mon Jacques"," Mon pauvre jacques", " Mon petit Jacques" ( 146), il s'excuse de ses emportements " Jacques, mon ami, ne te fâche pas" ( 70). 
                    Le plus souvent la relation hiérarchique est gommée, ils partagent le même table, " Jacques ordonna le souper de son maître comme pour lui selon l'usage" ( 121), même la plus modeste qui ne leur propose que " du pain noir" et " du mauvais vin" ( 48) la même chambre, même la plus inconfortable et dorment tous deux sur " des lits de sangle" ( 46)et Jacques reconnaît que "pendant dix ans [ils ont vécu] de pair à compagnon " ( 194 = d'égal à égal") même si le maître essaie de s'en défendre " Vous ne savez pas ce que c'est que le nom d'ami donné par un supérieur à un subalterne" ( 194) ( il est intéressant de noter le vouvoiement alors que d'habitude le maître tutoie son valet, tentative de marquer une distance sociale et relationnelle). Les querelles qui les opposent sont rares,brèves,sans conséquences, tournent au jeu ( relire à ce sujet la course poursuite entre les deux personnages page 297) et se terminent par une effusion de tendresse : " à peine eurent-ils passé le seuil de la chambre, que le maître se précipita sur Jacques et l'embrassa" ( 197)
                    
Une relation pédagogique
                   
Entre les deux personnages s'instaure une relation de maître à élève réciproque. En effet, le maître participe à la formation morale de son valet et lui donne une leçon sur le rôle de la consolation. Ainsi, lorsque jacques croit avoir croisé le corbillard qui conduisait son capitaine au cimetière, son maître lui adresse  un discours de circonstance dans lequel Jacques ne se reconnaît pas vraiment et malgré les demandes réitérées d'explications le maître refuse et invite jacques à "trouver tout seul" le sens de son discours. Il essaie de lui faire comprendre que c'est  moins le sens du propos qui est efficace que "le divertissement" qu'il procure ( "divertissement au sens pascalien du terme à savoir, "se détourner de") : " Jacques, il m'a paru que vous m'écoutiez avec attention [...] Vous pleuriez : si je vous avais entretenu de l'objet de votre douleur, qu'en serait-il arrivé ? Que vous eussiez pleuré bien davantage et que que j'aurais achevé de vous désoler. Je vous ai donné le change et par le ridicule de mon oraison funèbre et par la petite querelle qui s'en est suivie. A présent, convenez que la pensée de votre capitaine est aussi loin de vous que le char funèbre qui le mène à son dernier domicile." ( 86) Jacques lui demande de lui expliquer ce qu'il entend par "pressentiment symbolique" et le maître d'avoir recours à une anecdote populaire pour illustrer ses propos.
                    A d'autres moments, c'est Jacques qui joue le rôle de l'éducateur. Il se sert de la fable de La gaine et du coutelet  pour démontrer que l'infidélité est un principe naturel et le maître joue le rôle de l'élève et pose des questions : " Dis-moi ce que tu as essayé" demande-t-il à Jacques pour comprendre les difficultés d'être cohérent avec sa philosophie fataliste alors qu'il ne peut s'empêcher d'être victime de ses sentiments.
                    Cette relation maître / élève est telle que Jacques n'hésite pas à faire remarquer à son maître qu'il est un mauvais exemple et que s'il l'interrompt dans le récit de ses amours c'est parce que lui-même l'a fait à plusieurs reprises : " LE MAÎTRE . - tu te plains d'avoir été interrompu, et tu interrompt. / JACQUES. - C'est l'effet du mauvais exemple que vous m'avez donné." (264)
                     Un couple indissociable et harmonieux
                  
Le maître n'existe pas sans son valet et réciproquement : cet état de dépendance mutuelle est rappelé à plusieurs reprise dans l'oeuvre de Diderot, par le narrateur, par Jacques et par le maître :  " Jacques et son maître ne valent rien séparés" (97) ; " L'un ne va jamais sans l'autre [...] tout le monde dit Jacques et son maître" ( 195) ; " tant que je vivrai il sera mon maître et je serai son serviteur" ( 197) ;" je sais que vous ne pouvez vous passer de moi" (198) ; " La maître ne savait que devenir sans Jacques" ( 63).
                    Dans le récit ils ne sont séparés que deux fois : la première lorsque Jacques doit retourner à l'auberge où ils ont passé la nuit pour aller rechercher la bourse et la montre qu'ils ont oubliées( des pages 62 à 68) ; la seconde, lorsque le cheval de Jacques l'éloigne du chemin pour le mener aux fourches patibulaires ( des pages 97 à 103). De même, la seule fois où ils ne partagent leur repas, c'est lorsqu'ils sont en compagnie de Des Arcis, qui lui respecte la hiérarchie sociale et ne prétend pas dîner avec son secrétaire : " Le maître de Jacques et le marquis Des Arcis soupèrent ensemble. Jacques et le jeune homme furent servis à part." ( 202)
                 Le maître joue le rôle de souffleur à la demande de jacques qui ne sait plus où il en est resté dans le récit de ses amours : " Je vous prie, mon maître,  pour cette fois-ci, et pour toutes les autres, de ma remettre sur la voie." ( 122) ;de même,lorsque Jacques est réduit au silence en raison d'un mal de gorge, c'est le maître qui prend le relais dans la conversation et il raconte à son tour l'histoire de ses amours.
                    Enfin, le maître se porte garant de son valet, " Le maître promit du silence pour Jacques" ( 136) et dés lors l'hôtesse peut continuer le récit des amours de Mme de La Pommeraye.
                  

             Jacques et son maître : une relation inversée
                   
Jacques n'est pas toujours disposé à se laisser faire et à subir les insultes et autres réprimandes injustifiées de la part de son maître et il n'hésite pas à user de chantage, ce qui le place en position de supériorité : " Tout doux, monsieur, je ne suis pas d'humeur aujourd'hui à me laisser assommer  ; je recevrai le premier coup, mais je jure qu'au second je pique des deux et je vous laisse là" ( 68) ; le chantage s'avère efficace puisqu'il fait " tomber subitement la fureur de son maître, et [parle] d'un ton radouci." ( 68). 
                    Dés lors que les ordres de son maître sont arbitraires il refuse de s'y soumettre. Ainsi lorsque le maître veut que Jacques s'en aille, sans raison apparente si ce n'est qu'il considère qu'il a outrepassé ses droits en revendiquant son intégrité ( " un Jacques, monsieur, est un homme comme les autres" 194), il lui tient tête " vous vous échauffez inutilement, Jacques restera où il est, et ne descendra pas." ( 195)
                    Jacques a bien compris qu'il est indispensable à son maître, " Je vous suis essentiel" ( 198), il invite son maître à admettre cette loi de dépendance du maître par rapport au valet : " soumettez-vous à la foi d'un besoin dont il n'est pas en votre pouvoir de vous affranchir;" ( 198). En d'autres termes, non seulement Jacques est libre de quitter son maître mais la réciproque est impossible et c'est le maître qui doit se soumettre à son valet : " Il fut arrêté que vous auriez le titre, et que j'aurais la chose." ( 198), le principe de réalité, contraire au principe formel, s'impose ce qui lui confère une supériorité qu'il a bien l'intention de faire valoir selon son gré, aussi propose-t-il que leurs relations soient régies par une chartre qui lui donne tous les avantages : " J'abuserai de ces avantages toutes et quantes fois que l'occasion s'en présentera;" ( 198). Jacques ose même aller plus loin dans son raisonnement : quand le maître admet qu'il est en position de dominé et qu'il revendique alors la place de Jacques, qui est de fait plus enviable, Jacques n'hésite pas à lui dire qu'il n'en a pas l'étoffe et ce qui est possible pour jacques ne l'est pas pour lui : " Vous perdriez le titre et vous n'auriez pas la chose." ( 199).
                    Le constat de Jacques est sans appel : " Jacques mène son maître" ( 199), constat corroboré par le maître " Ce drôle-là fait de moi tout ce qu'il veut" (264). Diderot revisite, réinvente la relation maître / valet et Jacques de souligner que dés lors les choses ne seront plus comme avant : " Nous serons les premiers dont on l'aura dit ; mais on le répétera de mille autres qui valent mieux que vous et moi." ( 199)
                    De plus, le valet est plus sensé que le maître et c'est Jacques qui démontre à son maître ses erreurs de jugement. Par exemple, il lui prouve qu'il n'y a pas de relation de cause à effet entre le fait de connaître celui qui écrit le grand rouleau et le fait de savoir ce qui va se passer : " A quuoi cela servirait-il ? En éviterais-je pour autant le trou où je dois m'aller casser le cou ?" ( 50)
                    D'ailleurs le maître reconnaît la supériorité intellectuelle de son valet et voit en lui, "un sage", "un philosophe" proche de Socrate( 107).