LA TABLE DES MATIERES
I Quelle structure pour le recueil ?
La structure des Fleurs du Mal a été très précisèment commentée par Baudelaire et ses défenseurs, et l'ordre suivant lequel les poèmes sont classés ne peut être changé sans porter atteinte au sens du recueil. Ainsi, BARBEY d'AUREVILLY, Dans un article qu"il rédige pour défendre Baudelaire contre les attaques de la justice, déclare :
" Les Fleurs du Mal ne sont pas à la suite les unes des autres comme tant de morceaux lyriques (...). Elles sont moins des poésies que'une oeuvre poétique de la plus forte unité. Au point de vue de l'art et de la sensation esthétique, elles perdraient beaucoup à n'être pas lues dans l'ordre où le poète, qui sait bien ce qu'il fait, les a rangées. Mais elles perdraient bien davantage au point de vue de l'effet moral ..."
Par ailleurs, Baudelaire avait écrit à Vigny, en 1861 : " Le seul éloge que je sollicite pour ce livre est qu'on reconnaisse qu'il n'est pas un album et qu'il a un commencement et une fin."
Les Petits poèmes en prose,n'obéissent pas à une rigueur architecturale et ne font qu'interroger le lecteur. En effet, parus à titre posthume deux ans après sa mort, le classement des cinquante poèmes du recueil ne semble pas correspondre à un ordre voulu par leur auteur. Certes, un sommaire autographe a été retrouvé mais était-il une ébauche ou définitif ? Le classement s'organisait de la façon suivante :
"Choses parisiennes"
" onéirocritée " ( récit de rêves et de cauchemars)
" Symboles et Moralités"
Par ailleurs, ce classement n'était pas achevé puisque Baudelaire avait ajouté : " Autres classes à trouver". De toute évidence, l'architecture du receuil n'était pas clairement définie.
De plus, si on lit attentivement la dédicace à Arsène Houssaye, on remarque que Baudelaire nous donne des consignes de lecture et que l'absence d'ordre est volontaire:
" Mon cher ami, je vous envoie un petit ouvrage dont on ne pourrait dire, sans injustice, qu'il n'a ni queue ni tête, puisque tout, au contraire, y est à la fois tête et queue, alternativement et réciproquement. Considérez, je vous prie, quelles admirables commodités cette combinaison nous offre à tous, à vous, à moi et au lecteur. Nous pouvons couper où nous voulons, moi ma rêverie, vous, le manuscrit, le lecteur sa lecture ; car je ne suspends pas la volonté rétive de celui-ci au fil interminable d'une intrigue superflue. Enlevez une vertèbre, et les deux morceaux de cette tortueuse fantaisie se rejoindront sans peine. Hachez-la en nombreux fragments, et vous verrez que chacun peut exister à part. Dans l'espérance que quelques-uns de ces tronçons seront assez vivants pour vous plaire et vous amuser, j'ose vous dédier le serpent tout entier. " ( c'est moi qui souligne)
Ce début de dédicace, se présente à la fois comme une définition du recueil et un mode d'emploi pour la lecture : la métaphore du "serpent", la périphrase "tortueuse fantaisie", pour désigner l'ouvrage, la référence à la "tête et la queue" de l'animal rampant pour nommer le début et la fin du recueil et souligner que le premier poème peut devenir le dernier, préciser la particularité du ver de terre qui peut non seulement survivre à une amputation d'un de ses segments mais encore ressouder ses segments, pour expliquer que le lecteur peut ne pas lire un poème ou interrompre sa lecture quand il veut sans pour autant porter atteinte à l'intégrité du recueil car chaque poème est autonome et peut exister sans être rattaché aux autres poèmes, met en évidence le principe qui domine le recueil, à savoir : LA DISCONTINUITE.
La discontinuité ne nécessite pas une lecture suivie : le lecteur lit au gré de son désir et de son plaisir, il est libre de créer l'ordre qu'il veut et en ce sens, Baudelaire fait du lecteur un acteur qui, en quelque sorte, participe à la création du recueil. L'absence d'ordre génère un ordre possible ( différent selon chaque lecteur) ; l'absence de construction linéaire permet toutes sortes de compositions possibles : en ne faisant pas de la linéarité une contrainte de lecture, Baudelaire met en évidence le souci de liberté qui préside à l'écriture des Poèmes en prose.
Les éditeurs ont choisi arbitrairement et approximativement l'ordre de parution des poèmes dans les différentes revues entre 1855 et 1867 ( approximativement car les deux premiers poèmes publiés en 1855 " Le crépuscule du soir" et " La solitude" occupent respectivement la XXIIème et la XXIIIème place, tandis que le poème inaugural du recueil " L'Etranger" a été publié en 1862)
On peut enfin tenter d'opérer un "regroupement" thématique : les thèmes du spleen, de la ville, des pauvres, de la femme, du poète, du rêve, du temps, du voyage ... sont récurrents et peuvent regrouper plusieurs poèmes.
Ainsi peut-on proposer le tableau suivant :
La condition du poète I ; III ; V ; VII ; IX ; XIV ; XXVII ; XXXVI ; XXXVIII Les femmes II ; XI ; XIII ; XXV ; XLII ; XXXVIII ; XLIII L'enfance XV ; XIX ; XX XI Les pauvres XIV ; XIX ; XXVI ; XXVIII ; XXX ; XLIX La solitude V ; X ; XII ; XXIII ; XXIV Le spleen I ; VI ; X ; XII ; XXI ; XXIII ; XLV ; XLVIII ; Le voyage XVI ; XVII ; XVIII ; XXIV ; XLI Le temps XXII ; XXXIII ; XXXIV ; XXXIX La satire de la société IV ; VIII ; XX ; XXIII ; XL ; L Les foules et la ville I ; IV ; IX ; XII ; XIII ; XIV
La diversité des titres permet de préciser les différentes sources d'inspiration des poèmes et force est de constater qu'elles sont très nombreuses. On peut opérer le repérage suivant :
- Des lieux tels : " le port" ; " un hémisphère dans une chevelure" ; " N'importe où hors du monde"
- Des animaux tels : " Les bons chiens" ; " Le chien et le flacon" ;
- Des circonstances telles : " Les projets" ; " L'invitation au voyage" ; " Les vocations"
- Des objets tels : " Le miroir" ; " La corde " ; " La fausse monnaie" ; " Les fenêtres" ; " L'horloge" ; " Le gâteau" ; " Le joujou du pauvre"
- Des moments tels : " A une heure du matin" ; " "Le crépuscule du soir" ; " Déjà"
- Des astres tels : " Les bienfaits de la lune" ; " La soupe et les nuages"
- Des êtres humains : c'est la catégorie la plus représentée et la plus diversifiée :
- Les hommes : " Un plaisant" ; " le galant tireur"
- Les femmes : " Les veuves" ; " La femme sauvage et la petite maîtresse" ; " Portaits de maîtresses"
- Les enfants : " Le joujou du pauvre" ; " Le gâteau"
- Les vieux : " Le désespoir de la vieille" ; " Le vieux saltimbanque"
- Les beaux : " La belle Dorothée" ; " Le fou et la Vénus"
- Les laids : " Le mauvais vitrier" ; " Les tentatations ou Eros, Plutus et la gloire"
-Les pauvres : " Les yeux des pauvres" ; " Assommons les pauvres" ; " Le joujou du pauvre"
- Les étrangers : " L'étranger"
- Les métiers : " Le mauvais vitrier" ; " " Le joueur généreux"
- Les artistes : " Le "confiteor" de l'artiste" ; " Le désir de peindre"
Les poèmes en prose offrent une représentation de l'humanité à travers toutes les catégories sociales, économiques, professionnelles et culturelles. Le recueil est une véritable fresque du paysage humain qui se rencontre à Paris dans cette deuxième moitié du dix-neuvième siècle.
Autant de titres qui attestent que le "moi" du poète n'est pas au centre du recueil en tant que sujet. Les Petits poèmes en prose résultent du regard du poète sur le monde et sur la société de son époque. C'est un des aspects particuliers de ce recueil de poèmes qui montre la rupture avec Les Fleurs du Mal. ( cf : les différents rôles du poète ). Baudelaire dit moins son désespoir que celui des autres , il devient en quelque sorte le porte-parole des souffrances d'autrui.
De même que Baudelaire n'a pas laissé de consignes précises pour la structure du recueil, il n'a pas précisé le choix définitif du titre. seules quelques indications ont permis aux éditeurs de privilégier tel titre plutôt que tel autre.
Les choix possibles
Le titre initialement prévu par Baudelaire, en 1861, était : Poèmes nocturnes, en hommage sans doute au Gaspard de la nuit, d'Aloysius Bertrand. C'est sous cette bannière que sont parus dans la revue Le présent, les premiers poèmes en prose : " Le Crépuscule du soir" et " La solitude"
Petits poèmes en prose apparaît pour la première fois en 1862, dans la revue "La presse" lors de la publication de 20 poèmes dont :" L'étranger", " Le Confiteor de l'ariste", " Le gâteau"...
En 1864, le journal Le Figaro publie 5 poèmes ( " La corde", " Le joueur généreux", " Ennivrez-vous", " Les vocations", " Un cheval de race" ), sous le titre " Le Spleen de Paris"
Le dernier titre envisagé, Petits poèmes lycanthropes, met l'accent sur le mal-être profond du poète et aussi sur son rejet de la vie en société ( ce que certains appelaient "la misanthropie de Baudelaire" ). En effet, la lycanthropie est une forme aiguë de la mélancolie et désigne aussi le comportement "sauvage" de l'homme, tel celui du loup.
D'autres titres tels Le promeneur solitaire, Le rôdeur parisien.... ont été envisagés par Baudelaire, mais aucun poème n'a été publié sous ce titre.
Quel choix ?
Les éditeurs ont privilégié Petits poèmes en prose, titre qui met l'accent sur la particularité générique. Choisir de présenter le recueil sous son aspect formel, c'est présenter Baudelaire comme un novateur ( Alosysius Bertrand restait inconnu pour le grand public), c'est donner de l'importance à cette nouvelle forme poétique et, par là même, interpeller le lecteur en soulignant la rupture avec Les Fleurs du Mal.
Le sous-titre Le Spleen de Paris informe sur la source de l'inspiration poétique, ce que confirme une lettre que Baudelaire adressait à Victor Hugo : " [...] J'ai essayé d'enfermer là-dedans toute l'amertume et toute la mauvaise humeur dont je suis plein". Par ailleurs, on sait que l'auteur préférait ce titre et qu'il l'utilisait beaucoup plus souvent que le précédent. Dans une lettre, en 1866,il écrivait :
" Je suis assez content de mon Spleen. En somme, c'est encore Les Fleurs du Mal mais avec beaucoup plus de liberté et de raillerie"
De fait, le terme "spleen" fait directement référence à la première partie des Fleurs du Mal ( " Spleen et Idéal"), et "de Paris" semble faire écho à la deuxième partie du recueil en vers : " Tableaux parisiens". On pourrait alors penser que les Petits poèmes en prose sont une "suite" des Fleurs du Mal, comme le laissait supposer un journaliste du Figaro, en 1864 : " Le Spleen de Paris est le titre adopté par M.C Baudelaire pour un livre qu'il prépare et dont il veut faire un digne pendant aux Fleurs du Mal."
Enfin, l'épilogue du recueil en prose est une invocation à Paris qui en dit long sur l'attachement irrésistible du poète à cette ville :
" [...] comme un paillard d'une maîtresse,
Je voulais m'enivrer de l'énorme catin
Dont le charme infernal me rajeunit sans cesse.
[...]
Je t'aime, ô capitale infâme ! [...] "
Le terme SPLEEN n'apparait jamais dans les poèmes mais il exprime toute la mélancolie, le mal-être, l'ennui, le dégoût de la vie, les souffrances morales et affectives du poète. Certes, Baudelaire n'a pas inventé ce terme pas plus qu'il n'a été la premier à l'utiliser ( Diderot l'appelait " les vapeurs anglaises"). Terme anglais d'origine grecque, il désigne la rate, siège de la bile noire qui était considérée comme responsable de la mauvaise humeur, d'une certaine langueur. Pour Baudelaire, le spleen est une fatalité qui s'attache à la condition humaine et rien ne peut en délivrer l'homme ( on se souvient des multiples remèdes que l'auteur a essayé de trouver, en vain, dans Les Fleurs du Mal ).
Poème LXXVIII des Fleurs du Mal : SPLEEN ( dernier poème d'un groupe de 4 ayant le même titre)
" Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l'horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;
Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l'espèrance, comme une chauve-souris,
S'en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;
Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D'une vaste prison imite les barreaux,
Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux
Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.
- Et de longs crbillards, sans tambour ni musique,
Défilent lentement dans mon âme ; L'Espoir,
Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir."
Mais, s'il est vrai que les thèmes de l'ennui et de la ville sont récurrents dans l'ouvrage, on ne peut pour autant en conclure que Paris domine, au contraire, nombre de poèmes n'ont rien de spécifiquement parisien et Paris joue plus souvent le rôle de décor que celui de personnage.
Le titre retenu est-il contestable ? Qu'importe. Il ne trahit pas Baudelaire ; il a le mérite de retenir le point commun entre tous les poèmes : leur forme.