LA THÉMATIQUE DES CONTES

   

La fratrie
 La société
 La violence
 Le mariage
Le merveilleux


            La fratrie
               
Si les contes en vers ne mettent pas en scène de frères ou de soeurs, les contes en prose multiplient les fratries et Perrault décline moins les différentes relations entre frères et soeurs que la disharmonie née de leurs différences.
                    Inventaire :
                    La Barbe bleue : deux soeurs et deux frères
                    Le Maître Chat ou le Chat botté : trois frères
                    Les Fées : deux soeurs
                    Cendrillon ou la petite pantoufle de verre : deux soeurs et une demi-soeur.
                    Riquet à la houppe : deux soeurs
                    Le Petit Poucet : sept frères ( et sept soeurs)
                    Des soeurs et des frères différents 
                    Physiquement : 
                   
Hors les deux soeurs de La Barbe bleue, qui sont toutes deux d'une égale beauté, les frères et les soeurs des autres contes diffèrent :  Cendrillon , même en haillons est "plus belle que ses soeurs" ; la cadette du conte Les Fées est "une des plus belles filles qu'on eût su voir" ; mais c'est dans Riquet à la houppe que Perrault exploite au mieux la différence physique des deux soeurs : l'aînée est "plus belle que le jour", la cadette est "extrêmement laide", on la traite même de "guenon", ce qui provoque chez sa mère un immense chagrin, car il n'était pas concevable qu'un enfant, et encore moins une fille soit laide car on pensait que son avenir était compromis et que personne ne voudrait l'épouser.
                   
En ce qui concerne les frères, ce n'est pas la beauté qui diffère, mais la force physique. Ainsi, le Petit Poucet, le benjamin de sept enfants est le plus petit en taille, ce qui lui a valu son surnom mais aussi le plus faible, il "était fort délicat". 
                    Par ailleurs, la dernière place dans la fratrie leur confère d'emblée une position de faiblesse, ainsi le Petit Poucet "avait toujours tort", aussi préférait-il se taire ; quant au cadet du bûcheron du Chat botté, on ne lui laissa pas la choix de l'héritage et on lui imposa de prendre ce qui restait, à savoir le chat, ce qui le mettait dans une situation très précaire. Il est à noter que sur les cinq contes (j'exclue volontairement le cas de Barbe bleue, qui ne met pas en scène de différence entre les deux soeurs, comme on le verra plus loin) qui usent du motif de la différence, trois donnent au cadet la position la plus défavorable ( Maître chat, Les Fées, Le Petit Poucet)
                    Enfin, la loi du nombre est un facteur défavorisant d'autant que les alliances ne se font que par deux, aussi, Cendrillon fille unique se trouve-t-elle en position d'infériorité par rapport aux deux filles de la deuxième épouse de son père. La situation du  frère cadet du Chat botté est d'autant plus précaire que les deux aînés pourront s'associer et ainsi gagner leur vie, le moulin et l'âne sont deux éléments complémentaires pour un meunier, mais le chat n'est d'aucune utilité : "  Mes deux frères, disait-il, pourront gagner leur vie honnêtement en se mettant ensemble ; pour moi, lorsque j'aurai mangé mon chat, et que je me serai fait un manchon de sa peau, il faudra que je meure de faim."
                    Moralement : 
                   
Bien plus que les disparités physiques, ce sont les différences de caractère qui génèrent des conflits et les rivalités, différences qui, on le verra, sont inversées par rapport aux différences physiques. Ainsi les deux soeurs du conte Riquet à la houppe, ont-elles des caractères diamétralement opposés : l'aînée, très belle est très sotte, mais la cadette, très laide, est pleine d'esprit, ce qui lui donne l'avantage dans ses relations  avec autrui : " en moins d'un quart d'heure l'aînée n'avait plus personne auprès d'elle, [...] tout le monde s'était rangé autour de la cadette." Aussi l'aînée aurait-elle " donné sans regret tout sa beauté pour avoir la moitié de l'esprit de sa soeur." Cendrillon est " d'une douceur et d'une bonté sans égale" alors que ses demi-soeurs sont "les plus hautaines et les plus fières". Les trop grandes qualités de Cendrillon ne la servent pas dans un premier temps, au contraire, elles excitent la haine de sa belle-mère car ses filles apparaissaient encore plus "haïssables".  Il en est de même pour la cadette du conte Les fées, sa douceur et son honnêteté sont la cause de la haine que sa mère nourrit pour elle. En effet, sa soeur aînée est "désagréable et orgueilleuse", comme sa mère ;  la cadette renvoie donc à sa mère l'image de ce qu'elle n'est pas, elle ne le supporte pas, c'est pourquoi elle " avait une aversion effroyable" pour elle, en revanche elle était "folle de sa fille aînée", qui se ressemble, s'assemble. En revanche,le Petit Poucet, tenu pour négligeable est "le plus fin et le plus avisé de ses frères". 
                    Des souffre-douleur :
                   
Les plus faibles sont  à la merci des plus forts. Ils doivent faire preuve d'une soumission et accepter tout. Cendrillon, la cadette des Fées, sont corvéables à souhait : la première était chargée " des plus viles occupations de la Maison : c'était elle qui nettoyait la vaisselle et les montées, qui frottait la chambre de Madame, et celle de Mesdemoiselles", la seconde " travaill[ait] sans cesse." Elles ont le statut de servantes, et sont exclues de la vie familiale. La cadette des Fées " mang[e] à la cuisine, Cendrillon dort dans " un grenier, sur une méchante paillasse", elle est privée de  tous les attributs accordées aux jeunes filles nobles, porte des haillons et n'est pas autorisée à aller au bal bien que le fils du roi ait invité " toutes les personnes de qualité", dont Cendrillon fait partie, mais qui est ignorée en tant que telle de par son apparence et ses occupations, sait-on même qu'elle existe ? Leur humiliation dépasse la discrimination affective, elle porte atteinte à leur intégrité en tant que personne. Cendrillon est affublée d'un surnom blessant qui l'identifie à la saleté, "Cucendron" ( = le cul de cendre) et la cadette des Fées n'a même pas droit à un prénom alors que sa soeur est nommée du doux diminutif affectif de " Fanchon". Les soeur de Cendrillon se moquent d'elle et se font un plaisir de lui rappeler sa bassesse : " [...] on rirait bien si on voyait un cucendron aller au Bal"
                    Si le Petit Poucet ne subit pas les mêmes traitements que ses "soeurs de misère", il n'en demeure pas moins qu'il "était le souffre-douleur de la maison" en ce sens qu'on le considérait comme incapable de dire des choses sensées et on ne tenait jamais compte de ce qu'il disait : " on lui donnait toujours tort". Aussi lui confisquait-on implicitement la parole et le réduisait-on à un pantin articulé, et on le négligeait d'autant plus qu'il était malingre.

                    Des victimes 
                   
Ces personnages, mal aimés, haïs, ne sont aucunement responsables du sort qui leur est réservé. L'origine de la haine qu'ils suscitent est pour le moins arbitraire et injustifiée. Cendrillon est belle, gentille et sage malgré elle, ces qualités sont innées, (tout comme la bêtise de l'aînée de Riquet à la houppe) et même génétiquement attestée puisqu'elle les "tenait de sa mère" ; Le morphologie du Petit Poucet s'explique par les carences alimentaires dues à l'extrême pauvreté de ses parents. Faut-il pour autant les rendre responsables des hasards de la naissance ?
                    Leurs différences génèrent aussi la jalousie, qui génère la méchanceté. L'exception des qualités de Cendrillon rend ses soeurs " plus haïssables" ; la supériorité intellectuelle de la cadette de Riquet à la houppe, efface la beauté de sa soeur, voire nie son existence puisqu'elle est condamnée à être toujours délaissée.
                      Quand des différences, ou physiques ou morales ne peuvent être invoquées, ils sont victimes d'autres raisons, tout aussi arbitraire et non fondées tel l'égoïsme et l'indifférence des deux frères aînées du Chat botté, qui pour mieux léser leur cadet, ne font appel ni à un notaire, ni à un procureur ( ou parce que les frais de justice sont tellement élevés qu'il ne resterait plus rien de l'héritage, comme le laisse supposer cette remarque du narrateur : " Ils auraient eu bientôt mangé tout le patrimoine", ce qui de toute façon ne changerait rien à la situation du cadet) ; ou la mauvaise foi de la mère des deux soeurs des Fées, qui contrariée que le même don n'ait pas été donné à sa fille préférée, loin de remettre en cause le comportement de cette dernière, accuse la cadette : " C'est sa soeur qui en cause, elle me le paiera ; et aussitôt elle courut la battre."
                    REMARQUE :
                    Les sept filles de l'ogre, sont doublement victimes de la supercherie du Petit Poucet d'une part et de l'appétit de leur père.
                    L'aînée des Fées, d'abord en position de privilégiée dans la fratrie, sera à la fin victime, non seulement de l'orgueil de sa mère qui ne supporte pas la disgrâce dans laquelle sa fille est tombée, mais aussi de sa soeur, qui devenue, heureuse et riche, ne s'inquiète pas du sort de sa soeur.

                    La revanche des plus faibles 
           
Chaque conte est construit sur un renversement de situation : le plus faible devient le plus fort, le malheureux est heureux, le pauvre est riche, le mal aimé trouve l'amour... ce qui non seulement évite de céder à une fatalité pessimiste mais encore nourrit l'espoir d'un avenir heureux en dépit des situations initiales défavorables
.    
                   
Le Petit Poucet, qui n'était jamais cru et qui avait toujours tort, s'il parle peu,il sait prendre des initiatives et il agit bien : il sauvera la fratrie des deux situations tragiques dans lesquelles Ils se sont trouvé malgré eux : la première fois il fait preuve de clairvoyance en semant des cailloux, tel un fil d'Ariane, pour pouvoir retrouver le chemin de leur maison, et la deuxième fois, même s'il est irréfléchi en semant des miettes de pain, il réussira par la ruse, à tromper l'ogre, en échangeant les couronnes de ses filles contre leurs bonnets de coton et sa femme, en inventant une histoire de brigands et de rançon à payer pour se faire donner toute la fortune de l'ogre. La deuxième version de la fin du conte proposée par le narrateur, insiste davantage sur la perspicacité du petit Poucet. En effet, il ne rentre au foyer paternel, et profite de l'opportunité des bottes de sept lieues pour gagner de l'argent et s'assurer une renommée. Le plus jeune, il n'a que sept ans, le plus faible, est le seul à pouvoir (savoir ?) travailler et l'avenir de toute la famille repose sur lui. 
                 Le cadet du Chat botté, lésé dans son héritage et condamné à mourir à court terme faute d'avoir de quoi pouvoir travailler, aura la chance d'avoir un chat rusé qui, pour échapper à une mort certaine, va tout mettre en oeuvre pour que son maître ne manque de rien et loin de manquer de tout il deviendra un riche gentilhomme.
                Cendrillon, " ne se sentait pas de joie" quand elle entendait ses soeurs parler de la jeune fille inconnue du bal comme de " la plus belle princesse qu'on puisse voir" et elle savoure sa victoire quand le lendemain elles lui avouent que le fils du roi est amoureux de la belle inconnue et quand ses méchantes soeurs découvrent la vérité, elles s'agenouillent, signe de soumission (mais aussi de repentir) devant celle qu'elles appelaient le " vilain cucendron". De même la cadette des Fées, devenue riche grâce au don de la fée, épouse le fils du roi et sa soeur, rejetée elle aussi par sa mère, mourra " au coin d'un bois"
                Enfin, l'aînée du conte Riquet à la houppe, devenue très intelligente grâce au don de Riquet à la houppe, adulée et convoitée de tous, évince sa soeur qui se retrouve dans la même situation de mépris et de solitude ( d'autant plus d'ailleurs qu'elle est laide) qu'elle vivait auparavant. 
                
                    Des faire-valoir 
                
Pour autant, aussi grande soit la revanche des plus faibles, il convient de remarquer que ces victoires ne génèrent pas de nouvelles rivalités entre les frères et soeurs. Loin s'en faut, les victimes ne sont pas rancunières. le Petit Poucet offre à chacun de ses frères une situation qui les met à l'abri du besoin. Cendrillon continue de vivre avec ses demi-soeurs, mais cette fois-ci dans son palais et de plus elle les marie à de riches princes.
                Par ailleurs il convient de constater que si ces personnages ont acquis un tel statut c'est parce que leur position de victime est à l'origine de la sympathie  du public qui ne peut qu'éprouver de la pitié pour eux mais aussi parce que leur réussite a plus d'éclat et dés lors il suscitent l'admiration.
                Le fait que ce soit le plus jeune et plus faible qui prenne en charge une si nombreuse famille (n'oublions pas qu'il sauve aussi ses parents de la misère) confère au Petit Poucet le statut de chef de famille et des sept frères, nous ne connaissons que lui, lui seul est identifié par un prénom, même s'il s'agit en réalité d'un surnom (l'aîné est une fois nommé "Pierrot") et individualisé par rapport au reste de la fratrie réduite à un nombre ( 6+1). L'extrême bonté de Cendrillon est d'autant plus mise en relief que ses soeurs étaient méchantes, méprisantes et égoïstes. Son pardon et sa générosité la rendent encore plus exemplaire. 
                Dans Le chat botté, il n'est question des frères aînés qu'au début du conte, on ne sait s'ils ont vécu honorablement, leur présence n'est que prétexte à mettre en valeur leur cadet. De même dans Riquet à la houppe, la cadette est évincée du récit dés lors que sa soeur lui a pris sa place.
                Le cas des Fées  est toutefois différent. En effet, non seulement le conte ne se limite pas à montrer que la mal aimée accède à une situation admirable, il insiste aussi sur la triste fin de l'aînée et dés lors, le narrateur invite le lecteur à éprouver de la pitié, considérant que le sort qui lui est réservé par sa mère est tout aussi injuste que celui que la cadette avait d'abord connu : " Pour sa soeur, elle se fit tant haïr, que sa propre mère la chassa de chez elle ; et la malheureuse, après avoir bien couru sans trouver personne qui voulût la recevoir, alla mourir au coin d'un bois."

                    Cas particulier : les frères et soeurs dans le conte de La Barbe bleue  
               
Ce conte est le seul qui mette en scène une fratrie unie et solidaire
. En effet, le choix du mari est proposé aux deux jeunes soeurs et la cadette choisit d'épouser Barbe bleue, non pas pour évincer sa soeur, mais parce qu'elle s'est laissé éblouir par les richesses du gentilhomme et aveugler par la perspective d'une vie faite uniquement de plaisirs. Aucune rivalité donc entre elles, aucune jalousie et le conte ne parle plus de cette soeur, au point qu'on oublie qu'elle existe, de même qu'il n'est pas fait référence à ses deux frères. Mais, dés lors qu'elle est en danger, la soeur réapparaît et soutient sa soeur. A son poste de guet, elle lui permet de gagner du temps et à chaque fois qu'elle répond négativement à la fameuse question " Anne, ma soeur Anne ne vois-tu rien venir", elle s'arrange pour faire patienter le mari violent. Ses frères arrivent à temps pour lui sauver la vie en tuant l'ogre. L'harmonie de cette fratrie est telle que loin d'être ingrate,la jeune soeur, veuve et riche, s'occupe d'abord de faire la fortune de ses frères et soeurs avant que de penser à elle. 
                

        La société
           
Le but des contes n'est pas de faire le portrait et la satire de la société à l'inverse des Fables de La Fontaine qui, outre la peinture de l'homme en général offrent aussi celle de la société du dix-septième siècle. Même si de fait Perrault actualise les contes du passé en glissant çà et là quelques remarques sur son époque tels l'allusion au grade qui s'achetait et qui ne résultait pas de la bravoure au combat comme on peut le lire dans La Barbe bleue : la jeune femme remercie ses frères, respectivement " Dragon" ( celui qui combattait en première ligne) et " Mousquetaire" (celui qui combattait à cheval) de l'avoir délivrée de son mari cruel en consacrant une partie de son héritage à l'achat de " Charges de capitaine" ; de même la famine qui aggrave la situation matérielle des parents du petit Poucet peut faire référence aux disettes du dix-septième siècle. On peut aussi lire une une certaine satire du mariage, mariage d'intérêt et non pas mariage d'amour ( cf la partie consacrée au mariage), de l'importance de l'argent, la cadette est aveuglée par les biens de La Barbe bleue et oublie de s'interroger sur le sort de ses précédentes femmes ; satire aussi des femmes qui sont très attachées à leur beauté et à leurs apparences ; dans Griselidis, Perrault dresse un portrait très péjoratif de la femme ( lire à ce sujet le passage qui leur est consacré dans l'étude des personnages).
            Dans les contes de Perrault, l'image de la société est très "schématique", elle ne présente que les deux classes sociales extrêmes : la noblesse avec son cortège de rois, de reines, de princes et de princesses et le peuple, très pauvre.. L'opulence et l'extrême pauvreté ( mourir de faim) créent le décor social des contes. Le vaste palais richement décoré de Peau d'Âne s'oppose à la triste cabane dans laquelle s'entassent les parents et les sept enfants du Petit Poucet. Le riche banquet du mariage de Riquet à la houppe s'opposent au modeste morceau de pain sec du Petit Poucet. Il suffit pour s'en rendre convaincre de juxtaposer deux gravures de Gustave Doré : celle qui montre le père et la mère du Petit Poucet, désemparés dans leur masure et celle du bal de Cendrillon. Seul le conte de La Barbe bleue, met en scène un roturier, mais il s'agit d'un riche propriétaire terriens ( faut-il voir ici une allusion à la montée de la bourgeoisie ?).
            Le peuple : est composé de petits artisans ( bûcheron, meunier), de domestiques ( Cendrillon, servante sous son propre toit, Peau d'Âne, embauchée comme "souillon" ( = valet de cuisine ; de "souiller" car ces valets accomplissaient des tâches où ils se salissaient)  dans une ferme, et du monde rural ( Griselidis est bergère). 
                Il est caractérisé par sa très grande précarité matérielle : les parents du Petit Poucet n'ont plus de quoi nourrir leurs enfants ; le meunier laisse à ses trois enfants un héritage si modeste que le cadet doit sa survie à la ruse de son chat ;Griselidis doit faire preuve d'économie pour survivre, elle conduisait " son troupeau, / D'une main sage et ménagère. Le travail est difficile, le bûcheron des Souhaits ridicules est " las de sa pénible vie", Cendrillon et Peau d'Âne accomplissent les tâches ménagères les plus fatigantes,  peu rentable, et de surcroît les riches ne leur pas ce qui leur est dû ( cf Le petit Poucet).
               
Le peuple, vit à l'écart de la société, dans des endroits solitaires et reculés, Griselidis, le petit Poucet, vivent dans une cabane au milieu de la forêt, ce n'est que parce que le roi s'égare qu'il découvre Griselidis ; il est victime de l'indifférence des riches, Peau d'Âne en fait la triste expérience, elle qui est rejetée de partout ; il est méprisé par les riches, Cendrillon n'est pas invitée au bal parce que le jeune prince n'avait invité que les demoiselles de bonne famille, Peau d'Âne vit " dans un coin au fond de la cuisine". Même le Chat botté dédaigne les paysans et leur impose de mentir. Et si Jupiter n'avait pas prêté une oreille attentive à la plainte du bûcheron, de toute évidence, il aurait mis fin à ses jours.
               Mais le peuple incarne les plus grandes vertus. Il supporte les souffrances de sa situation et ne se révolte pas contre le destin ( sauf le bûcheron des Souhaits ridicules") Griselidis, contrairement aux femmes de la noblesse, "coquettes et caquettes", est sage et patiente ; Le petit Chaperon rouge est une fillette obéissante ; la cadette des Fées, Cendrillon sont courageuses et serviables.
            Les rois : Perrault nous donne une image stéréotypée des rois, des reines et de leur progéniture. Toujours beaux, élégants, richement vêtus,  passant leur temps à organiser des fêtes, ou à aller à la chasse. Cette société oisive vit dans le luxe et l'opulence. Seul Riquet à la houppe se distingue par sa laideur, mais le don de la fée répare ce handicap et lui restitue l'atout manquant à sa naissance. Aussi les personnages modestes envient-ils leur sort. Peau d'Âne, destituée de son statut de princesse, envie la demoiselle qui épousera le beau prince qu'elle a aperçu, Cendrillon voudrait aller au bal et être parée comme une princesse. Le Maître Chat met tout en œuvre pour élever son maître dans la société ; le petit Poucet, se met au service du roi et fait sa fortune et celle des ses parents et de ses frères.
            Mais la frontière entre les riches et les pauvres n'est pas infranchissable. En effet, Peau d'Âne, de riche princesse adulée, servie, comblée, va connaître les affres de la misère du peuple. Elle troque ses belles robes contre une peau d'âne puante qui provoque la répulsion de tous, mais c'est sous cette apparence qu'elle gagne le coeur du prince. Que lui importe qui elle soit, d'où elle vienne, seul compte l'amour qu'il éprouve pour elle. De même Cendrillon a séduit le prince par sa beauté et son élégance mais c'est à la servante en  haillons qu'il retrouve qu'il fait sa demande en mariage. Le statut social, dans les contes, n'est pas une valeur, s'il est élevé, ni un handicap, s'il est modeste. Le hasard des rencontres, la ruse et la débrouillardise, la bonté, le courage sont des atouts bien plus importants que la richesse.
         Les contes font rêver parce qu'ils veulent faire croire que l'ascension sociale est toujours possible et en ce sens, Perrault nous éloigne vraiment de la réalité sociale de son temps : la réussite sociale ne dépendait pas du mérite individuel mais de la naissance et la frontière entre les pauvres et les riches était quasi insurmontable ; l'heure de la revanche sociale n'a pas encore sonnée.

       
La violence
       
Les contes, généralement définis comme merveilleux, féeriques, invitent au rêve et nourrissent l'imaginaire et les jeux du jeune public mais paradoxalement, ils sont violents. En effet, aucun conte ne fait l'économie d'une forme d'une violence ( même Riquet à la houppe, la fin de non recevoir qu'adresse la jeune fille à sa demande en mariage en raison de la laideur du prince est aussi une forme de violence) et le plus souvent, cette violence est injustifiées ou du moins les causes ne sont recevables : la faim de l'ogre ou de l'ogresse, la suspicion du mari de Griselidis, la jalousie de la belle-mère de Cendrillon, la cruauté gratuite de La Barbe bleue ( on ne sait rien des motivations qui le poussent à tuer ses épouses), le désir incestueux, la colère du bûcheron des Souhaits ridicules.. Seules la mort de La Barbe Bleue, est justifiée par la légitime défense et celle de l'ogresse qui préfère se jeter dans le chaudron meurtrier plutôt que d'affronter son fils.
            Les différentes formes de violence
           
Violence physique : cette forme de violence est quasi omniprésente dans les contes et donne des exemples, de la simple menace, le père du Petit Poucet menace de battre sa femme, à l'exécution ;  de la violence la moins grave, telle la piqûre de la princesse ( on sait qu'elle n'est pas mortelle), à la plus grave, la mort de la victime. On meurt beaucoup dans les Contes de Perrault : les 7 filles de l'ogre, le Petit Chaperon rouge et sa grand-mère, la mère de la Belle au bois dormant, l'ogresse, La Barbe bleue, ses femmes, sans compter l'âne aux écus d'or ; Parmi toutes ces morts, une seule est naturelle, celle de la mère de la Belle au bois dormant, les autres sont pour la plupart des crimes (les 7 filles de l'ogre, le Petit Chaperon rouge et sa grand-mère, La Barbe bleue, ses femmes), un suicide ( l'ogresse). Ces morts sont très violentes , les victimes sont égorgées, ( les filles de l'ogre et les femmes de La Barbe bleue), dévorées ( Le Petit Chaperon rouge, sa grand-mère°. Les illustrations de Gustave Doré mettent en évidence la violence physique : il montre l'ogre, un énorme couteau à la ceinture, tirant sans ménagement un des enfants de dessous le lit où il était caché et les autres enfants terrifiés suppliant de leurs mains jointes ou de leurs regards l'agresseur ; une autre gravure illustre le parricide : les fillettes endormies, les unes à côtés des autres, leur père derrière elles de sorte qu'il ne peut en aucun cas s'apercevoir de sa méprise, avec son couteau s'apprête à égorger une des fillettes, son regard exprime le plaisir sadique.
            Certains personnages échappent à la mort, grâce à la complicité et à la ruse du cuisinier en ce qui concerne la Belle au bois dormant et ses enfants, et grâce l'arrivée, à point nommé, des deux frères de l'épouse de La Barbe bleue.
           
Violence morale : Cendrillon, la cadette des Fées, le Petit Poucet, sont méprisés, et deviennent les souffre douleur de toute la famille ; Peau d'Âne est victime du désir incestueux de son père,mais aussi de l'indifférence de ceux à qui elle demande l'hospitalité : " A tous passants elle tendait la main, / Et tâchait pour servir de trouver une place. / Mais les moins délicats et les plus malheureux / La voyant si maussade et si pleine d'ordure, / Ne voulaient écouter ni retirer chez eux / Un si sale créature." ; Griselidis est victime du harcèlement moral de son mari, harcèlement en crescendo qui lui inflige des souffrances de plus en plus grandes. D'abord, il l'agresse en tant que femme en lui supprimant ses toilettes, ses bijoux et en la confinant dans ses appartements, puis en tant que mère, il lui retire son enfant, elle qui mettait son point d'honneur de mère à la nourrir, enfin en tant qu'épouse, il la répudie sous prétexte qu'elle a été incapable de lui donner un fils.
           
Violence verbale :
                L'emploi de certain termes blessent : ainsi lorsque Griselidis apprend que sa fille est morte ; quand le Petit Poucet entend son père dire qu'il va les " abandonner" dans la forêt ; le verbe "épouser" employé par le père emplit l'âme de Peau d'Âne "de mille chagrins". Bien plus encore, Les insultes, sont des attaques méprisantes : l'aînée du conte Les Fées est traitée de " guenon" par sa mère ; Cendrillon est un diminutif de " Cucendron", la femme de l'ogre est " une vieille bête", celle du bûcheron des Souhaits ridicules est " une maudite pécore", Peau d'Âne est "une noire taupe", ou encore le manque de courtoisie des propos de l'aînée des Fées, " Est-ce que je suis venue ici, lui dit cette brutale orgueilleuse, pour vous donner à boire ?"
                Violence verbale insidieuse, qui se cache derrière des propos en apparence aimables. Ainsi, La Barbe bleue attise la curiosité de sa jeune épouse en lui précisant exactement où se trouve le cabinet interdit et en lui donnant la petite clé qui dans la gravure de Gustave Doré devient une très grosse clé que la jeune femme regarde avec insistance et qu'elle s'apprête à saisir de ses deux mains, signes de l'attirance irrésistible pour l'objet défendu.
                La mauvaise foi, argument de prédilection du mari de Griselidis, qui, par exemple, lui retire sa fille sous prétexte qu'elle pourrait avoir une mauvaise influence sur elle : " Il faut que vous l'ôte [...] / Pour lui former les moeurs et pour la préserver / de certains mauvais airs qu'avec vous l'on peut prendre.", alors qu'en réalité c'est juste pour mettre à l'épreuve ses vertus. 
                Les menaces terrifiantes du Chat qui exerce par deux fois un chantage odieux sur les paysans  : " si vous ne dites au roi que le pré que vous fauchez appartient à Monsieur le Marquis de Carabas, vous serez tous hachés menu comme chair à pâté." La Barbe bleue fait entrevoir les pires sanctions en cas de désobéissance : " S'il vous arrive de l'ouvrir, il n'y a rien que vous ne deviez attendre de ma colère."
                Le mensonge peut être considéré comme une violence verbale dés lors qu'il est un instrument pour nuire. La Barbe bleue tend un piège à sa femme en lui faisant croire qu'il est absent pour six semaines ; le loup feint de vouloir rendre visite à la grand-mère pour satisfaire son appétit ; le mari de Griselidis invente la mort de leur fille pour éprouver ses sentiments maternels. 
                L'annonce d'un malheur ; la vieille fée, vexée de ne pas avoir été invitée au baptême de Cendrillon lui prédit une blessure mortelle.
               
           
Ces différentes formes de violence sont combinatoires, l'une n'exclut pas l'autre, au contraire :la violence morale de La Barbe Bleue, précède la violence verbale de ses cris, " Descends vite, criait La Barbe bleue, ou je monterai là-haut", qui précède la violence physique. On peut constater une violence en chaîne : la violence morale paternelle a pour conséquence la violence verbale des paysans  qui ont accueilli Peau d'Âne : " les Valets [...] / Ne faisaient que la tirailler, / La contredire et la railler."; la violence de l'abandon imposée aux sept frères est à l'origine de la rencontre avec l'ogre....
           
La violence feinte : Peau d'Âne feint d'être capricieuse et à quatre reprises elle assujettit son père à ses désirs, mais c'est une réponse à la violence du désir du père, elle s'en sert comme d'une arme de défense, mais en vain, le désir est si fort que rien ne lui résiste. Le mari de Griselidis feint d'être accablé par le chagrin par la mort supposée de sa fille pour ne pas éveiller de doute chez son épouse.
           
La violence de la nature  : la forêt est le lieu de tous les dangers, on y rencontre le loup, on y perd les enfants. Si la Petit Chaperon rouge, inconsciente du danger, batifole et cueille des framboises, des fleurs et joue avec les papillons, les sept enfants du bûcheron, vivent la forêt comme une véritable agression : la nuit renforce leur peur, la pluie qui les " perce jusqu'aux os", ajoute à leur inconfort et rend difficile leur progression : " Ils glissaient à chaque pas et tombaient dans la boue."
            Les enjeux de la violence pour le conte
           
La violence = l'affirmation de soi :
            Comme dans la fable, c'est par la violence que prétend s' imposer "la raison du plus fort" ( qui dans les contes n'est jamais la meilleure). Le mari de Griselidis ne veut en aucun cas être dominé par sa femme, il veut une épouse " d'une obéissance achevée qui n'ait point de volonté", aussi la violence exercée à l'encontre de sa femme est-elle un moyen de s'imposer comme le maître souverain du couple, ce qu'elle a bien compris puisqu'elle se soumet sans condition à toutes ses volontés : " Vous êtes mon Époux, mon Seigneur et mon Maître" ( la majuscule en dit long sur l'autorité du mari et n'est pas sans rappeler celle d'Arnolphe à l'égard d'Agnès dans L'École des femmes). Le Chat botté, craignant de ne pas âtre pris au sérieux ( qui prétendrait écouter un chat ?), use du pire des chantage ; Gustave Doré insiste sur l'efficacité du chantage à la mort, en montrant tous les paysans, mais aussi les animaux, prosternés en signe de soumission, en cercle autour du chat qui pavane avec arrogance. 
           
La récurrence du verbe "falloir" , des verbes d'interdiction,et des impératifs  témoignent de ce besoin de dominer : " Il faut mourir" (2fois), " Je vous défends"(2fois), " Ne manquez pas", " descends" (3fois) La barbe bleue à sa jeune épouse) ; " Il faut que je vous l'ôte", " Il faut que l'inquiétude", " Il faut vous retirer" ( le mari à Griselidis) Souvent aussi les agresseurs ont recours, pour imposer leur autorité aux cris ( La Barbe bleue, le père du Petit Poucet) 
           
La violence = un motif nécessaire autour duquel s'organise le schéma narratif du conte. En effet, dans la plupart des cas, l'agression est l'élément perturbateur ( dans Cendrillon, Les Fées, Le Petit Poucet, et dans une certaine mesure Le Maître Chat, la violence est présente dés la situation initiale)et, dans tous les cas, elle génère les actions du héros, pour lutter contre elle et y remédier ; la situation finale est marquée par un retour à une situation calme, l'agresseur a été anéanti.
                Prenons l'exemple de Peau d'Âne :
               
S.I : Peau d'Âne vit heureuse et en harmonie avec son père dans un joli palais
                E.P / La mère meurt et le père décide d'épouser sa fille
                Actions : Peau d'Âne est contrainte de fuir pour échapper à l'inceste ; elle travaille comme souillon dans une ferme ; 
                E. E : elle rencontre un beau prince qui veut l'épouser
                S.F : Le danger de l'inceste est écarté et c'est en par tendresse paternelle que le père assiste au mariage de sa fille.
            La violence est donc au service de la dynamique du conte ( sauf dans le cas du Petit Chaperon rouge) : le héros doit agir s'il ne veut pas être dominé par la violence. Dans le cas de La belle au bois dormant, l'agression de la belle-mère relance le conte ( on pourrait presque parler de deux contes en un), puisque le bonheur de la Belle est mis en danger par les appétits de sa belle-mère. Par ailleurs,elle permet des renversements de situation : la jeune fille bafouée devient riche et  épouse un beau prince ( Les Fées).
            La violence permet donc de valoriser le héros : en le mettant en danger, la violence lui impose de se surpasser pour sauver sa vie : le Petit Poucet fait preuve de clairvoyance et de ruse, le Chat botté, craignant d'être mangé par son maître, fait preuve d'une audace extraordinaire. Le héros doit faire preuve de courage, de patience pour surmonter les obstacles, il doit prendre son destin en main. Par ailleurs, ses qualités sont d'autant plus mises en valeur que la violence est importante : la patience de Griselidis est de plus en plus exemplaire au fur et à mesure de la progression de l'acharnement de son mari. Dés lors, les personnages suscitent l'admiration du lecteur et leurs qualités sont finalement  reconnues de tous ( " Des Peules réjouis la complaisance est telle / Pour leur prince capricieux, / Qu'ils vont jusqu'à  louer une épreuve si cruelle / A qui d'une vertu si belle, / Si séante au beau sexe, et si rare en tous lieux, On doit faire un parfait modèle" Griselidis) au point que le personnage est identifié à elles : Griselidis = la patience ; Cendrillon = la bonté ; Peau d'Âne = la droiture ; Le Petit Poucet = le rusé, le salvateur de la famille. 
           
La violence est au service de la moraleelle est au service du triomphe du bien sur le mal : Griselidis retrouve l'amour et la confiance de son mari, la vertu de Peau d'Âne a raison des intentions incestueuses de son père.... La fin des contes rend justice aux victimes : le Petit Poucet, dénigré, jugé " encombrant", voire inutile, uniquement sur le paraître défavorable de son corps malingre, est reconnu pour ce qu'il est vraiment, un fils plein d'esprit, de bon sens,astucieux, actif. Les jugements a priori sont donc condamnés ; Peau d'Âne fait  triompher la vertu ; Cendrillon, répond à la violence par la bonté.
            On peut aussi considérer que la violence illustrée, sous différentes formes et dans des circonstances différentes, permet de mettre en évidence les différents types de réactions possibles en fonction d'un certain type d'agression :supporter, accepter, refuser, fuir pour se protéger, agir. Perrault donne en quelque sorte un code de conduite à tenir, et comme l'agresseur est toujours puni, ( sauf dans Le Petit Chaperon rouge, contrairement à la réécriture des frères Grimm), tout laisse à penser que ce sont des méthodes efficaces.
                 Les enjeux de la violence pour le lecteur
           
La violence = susciter l'émotionla peur, ( CR, PP, BB, Bbl), à ce sujet il est bon de rappeler que Perrault, dans l'édition de 1695, notait en marge du dialogue final entre la fillette et le loup fin dans le Petit Chaperon rouge : " On prononce ces mots d'une voix forte pour faire peur à l'enfant comme si le loup l'allait manger"  ( la peur est l'effet recherché aussi par Gustave Doré dans l'illustration de l'égorgement des fillettes ou dans celle de la découverte des enfants sous le lit); la pitié pour la victime ( tous les contes, mais peut-être davantage, C, G, F, PA) ( Gustave Doré nous montre Peau d'Âne seule, abandonnée au bord de la rivière), la colère et la révolte face à l'injustice, ( CR, C, F)  : même si le conte laisse entrevoir la férocité future évidente des petites ogresses, " Elles n'étaient pas encore fort méchantes mais elles promettaient beaucoup car elles mordaient déjà les petits enfants pour en sucer le sang" les sept filles de l'ogre apparaissent comme les victimes innocentes de la précipitation et de la gloutonnerie de leur père.
           
La violence = faire réfléchir : en montrant d'une part,les conséquences, souvent tragiques, pour celui qui subit mais aussi pour celui qui est à l'origine de la violence, et d'autre part, en insistant sur les circonstances dérisoires de la violences, Perrault invite le lecteur à s'interroger sur ses propres réactions. Par exemple, il n'existe pas de fratrie qui ne connaisse, à un degré plus ou moins important, des rivalités. Des contes tels, Cendrillon, Les Fées, permettent de discuter avec le jeune lecteur sur sa propre situation.
           
La violence = aider à gérer sa propre violence : de nombreuses études ont démontré que le spectacle de la violence dans les films et autres dessins animés destinés à un jeune public, était un mal nécessaire car il permettait au jeune enfant de se libérer de sa propre violence par personnage interposé, en d'autres termes, le cinéma, la télévision, comme le théâtre, ont un effet de catharsis sue le spectateur.  C'est ce qu'explique, entre autre, Bruno Bettelheim dans Psychanalyse des contes de fées et il s'élève contre les parents qui refusent de raconter des contes à leurs enfants ( ou contre ceux qui gomment tout ce qu'a d'effrayant le conte) sous prétexte qu'ils font peur.  selon lui, la violence est inhérente à l'enfant ( comme à toute personne), " le jeune enfant aime ses parents avec une intensité incroyable de sentiment et, en même temps les déteste" ( 187), donc les contes lui perlent de lui, le renvoient à lui-même mais lui donne aussi des explications à sa haine, et des solutions. Dés lors, la violence des contes est nécessaire au bon développement psychologique de l'enfant : l'agresseur du conte est son alter ego aussi " Les adultes, en ne parlant pas de ce monstre, en le laissant caché dans son inconscient, empêchent de broder des fantasmes autour de lui à partir des contes de fées qu'il pourrait connaître. Sans ces fantasmes, l'enfant est empêché de connaître mieux ce monstre et il est privé de suggestions qui lui permettraient d'apprendre à le maîtriser. En conséquence, l'enfant est sans défense, livré aux pires de ses angoisses. Si notre peur d'être dévoré se matérialise sous la forme d'une sorcière, il est facile de s'en débarrasser en la faisant rôtir dans un four." 
            Par ailleurs, l'enfant est en proie à de multiples conflits, qu'il ne sait ou ne veut exprimer, ce qui accentue le mal être qu'ils génèrent. Les contes lui permettent alors de nommer, de matérialiser leur peur, dés lors, il se familiarise avec et il apprend à l'apprivoiser. Aussi, la méconnaissance des enfants par les parents qui les considèrent comme des petits " anges de douceur", est-elle responsable de leur mauvais jugement sur les contes qui sont considérés comme des incitateurs à la violence : " Les parents qui ne veulent croire que leur enfant a des désirs de meurtre et a envie de mettre en morceaux choses et gens croient que leur petit doit être mis à l'abri de telles pensées. En interdisant à l'enfant de connaître des histoires qui lui diraient implicitement que d'autres enfants que lui ont les mêmes fantasmes, on lui laisse croire qu'il est le seul être au monde à imaginer de telles choses. Il en résulte que ses fantasmes prennent pour lui un aspect effrayant. En outre, en apprenant que d'autres que lui ont les mêmes fantasmes, l'enfant sent qu'il appartient à l'humanité et cesse de craindre que ses idées destructrices ne le mettent au ban de la société."
            
 

        Le mariage.
          
Le conte inaugural du recueil met en scène un jeune prince misogyne, qui est contre le mariage, car ce n’est pour lui que source de tracas tant les femmes sont peu fiables. Bien plus, il condamne le mariage car il a un effet négatif sur les femmes. En effet, selon lui avant que de se marier, les jeunes filles ne sont que " vertu, que bonté, / Que pudeur, que sincérité" mais sitôt mariées elle deviennent " d'humeur chagrine", " "dévotes outrées", " coquettes, caquettes", " infidèles, " précieuses", joueuses" et de surcroît imposent leur loi à leur mari. Pourtant tous les contes évoquent le mariage, et pour la plupart des jeunes lecteurs, le conte rime non seulement avec mariage, comme si le mariage était le but du conte, mais aussi avec mariage heureux. Or force est de constater que la lecture des Contes de Perrault, dément cet a priori.

Les différentes situations envisagées dans les contes :
   
         Le mariage n’est pas la quête du héros
   
             Si le mariage est l’issue heureuse de la plupart des contes ( Griselidis, Peau d’Âne, La Belle au bois dormant, Le Maître Chat, Les Fées, Cendrillon, Riquet à la houppe), force est de constater qu’il n’est pas le centre des préoccupations du héros, pas plus que l’objet de sa quête. Cendrillon veut aller au bal, Peau d’Âne veut échapper à l’inceste, le Chat botté veut épargner sa vie et s’il met tout en œuvre pour pallier la précarité de la situation matérielle de son maître, il ne songe pas à le marier. La rencontre amoureuse, est la conséquence de la quête initiale du héros : c'est parce que cendrillon parvient à aller au bal, qu'elle rencontre un prince... dés lors, le mariage devient la quête du héros secondaire ( le prince)
           
Le mariage devient l’objet de la quête
               
Le mariage devient la quête du héros secondaire ( le prince) : Peau d'Âne apercevant le jeune prince envie simplement la jeune femme qu'il épousera, mais ne pense pas un instant à l'épouser : " Que bienheureuse est la Belle / A qui son coeur est engagée" ; Cendrillon ne prend d'abord qu'une revanche muette sur ses soeurs.  Dans les deux cas, l’intrigue du conte évolue vers la quête amoureuse de l'héroïne à partir du moment où la quête du prince devient obsessionnelle et qu'elle fait l'objet d'une recherche acharnée, même si Peu d¨Âne a volontairement fait tomber sa bague dans le gâteau destiné au prince et si Cendrillon est au courant par ses soeurs que le prince est amoureux de la belle inconnue du bal.
            
Le mariage est la quête d’un personnage autre que le héros éponyme
            Seuls trois contes ont pour situation initiale un projet de mariage : il s’agit de : Griselidis, Peau d’Âne, La Barbe bleue ; à ce sujet, il est intéressant de noter que ces projets, qu’ils soient réalisés ou non, sont à l’origine de tourments pour la jeune femme : Griselidis endure tous les maux possibles, Peau d’Âne doit lutter pour échapper à l’inceste, la jeune épouse de la Barbe bleue échappe de peu à la mort. Le mariage comme une fin en soi, n'est pas de bonne augure, tout laisse à penser que seul le hasard est un atout favorable pour une idylle heureuse.
           
Le mariage en situation :
            Les deux contes qui mettent en situation des couples mariés depuis longtemps, insistent sur la disharmonie du couple. La femme du bûcheron dans Les Souhaits ridicules, s’emporte contre la stupidité de son mari, lequel maudit sa femme ; la mère  du Petit Poucet n’est pas d’accord avec la décision de son mari d’abandonner les enfants et, en proie aux remords, elle se repend de l'avoir écouté. Faut-il en conclure que l'amour ne résiste pas au temps ou aux circonstances de la vie ? L'exemple du père de Peau d'Âne aurait tendance à le confirmer car s'il est désespéré de perdre son épouse, et s'il se défend de vouloir chercher à se remarier, " Je n'y songerai de ma vie", force est de constater qu'il est vite consolé puisque " Au bout de quelques mois / Il voulut procéder à faire un nouveau choix"
          
            Les raisons qui président au mariage :
            
L’intérêt matériel
            La jeune fille qui épouse La Barbe Bleue, alors qu’elle éprouvait pour lui de la répulsion et qu’elle le craignait, est motivée par des considérations vénales, de même le père de l’époux de La belle au bois dormant, qui n’a épousé une ogresse qu’en raison " de ses grands biens " ; le prince qui épouse la cadette du conte Les fées, est davantage attiré par le capital que représente la jeune fille que par sa personnalité : " Le fils du roi en devint amoureux, et considérant qu'un tel don valait mieux que tout ce qu'on pouvait donner en mariage à une autre, [...] l'épousa." ; les sentiment qui animent  la cadette qui épouse Riquet à la houppe sont suspects ( elle avait oublié sa promesse ),et  on est en droit de se demander si elle l’aurait épousé s’il ne s’était s’agit d’un riche prince.
            
L’intérêt social : s’assurer une descendance pour succéder au trône ( Griselidis), dés lors le mariage est une nécessité absolue, raison d'état oblige.
            
L’intérêt personnel : ou l’incapacité de vivre seul ( le père de Peau d’Âne, et on peut le supposer, celui de Cendrillon) ; ou la  nécessité d’assouvir ses instincts violents ( La Barbe bleue)
            
L’amour en question : 
                Rares sont les contes qui voient triompher une véritable histoire d'amour réciproque car si dans, Griselidis, Peau d'Âne,Cendrillon, La Belle au bois dormant, Les Fées, Le Maître Chat, Riquet à la houppe, on assiste à des mariages heureux, la relation amoureuse entre les deux partenaires n'est pas toujours idyllique. En effet, à l'exception de  Cendrillon, de La Belle au bois dormant, de Peau d'Âne, qui partagent avec leur mari un amour réciproque, les autres héroïnes sont malheureuses en amour. 
        Si le prince croit avoir trouvé en Griselidis la femme idéale, il est très vite rattrapé par ses soupçons, son amour ne résiste pas à ses craintes, et la belle histoire d'amour se transforme en cauchemar pour Griselidis qui doit endurer les pires souffrances en tant que femme, épouse et mère. Mais elle devient le parangon de la femme amoureuse qui  accepte les épreuves, quelles qu'elles soient ( même la répudiation), sans jamais cesser de donner des preuves de tendresse à son bourreau de mari : " [...] il fut traité / Avec douceur, avec caresse, / Et même avec tendresse." Le mariage dans ce conte n'est qu'une mise à l'épreuve, de tourments en crescendo mais c'est le seul conte qui nous donne une véritable leçon d'amour : le pouvoir de l'amour de Griselidis est tel qu'il réussit à vaincre tous les soupçons de son mari. En revanche, certaines histoires d'amour sont tragiques : La Barbe bleue dupe sa jeune épouse pour mieux assouvir ses instincts violents, et elle échappe de peu à la mort ; le père de Peau d'Âne éprouve pour sa fille un amour interdit, aucune considération morale ne vient tempérer son désir, aussi est-il la cause de la rupture entre le père et la fille.
           
Le mariage source de tous les malheurs : La Belle au bois dormant connaît un bonheur parfait pendant quatre ans, entre son mari et ses deux enfants, aussi longtemps que son mariage est gardé secret, mais dés lors que le Prince devenu roi à la mort de son père, est obligé de rendre public son mariage, il met en danger ses enfants et sa femme. Pour Griselidis aussi les joies du mariage sont éphémères puisque rapidement son mari, dubitatif quant à sa sincérité, lui fait endurer les pires tourments.

           
L'amour : un topos littéraire
           
L'amour fait partie intégrante des contes, c'est devenu un motif identifiant du genre, traduit par la formule quasi proverbiale, " Ils furent heureux et eurent beaucoup d'enfants."

            Le schéma de la naissance de l’amour est immuable : une rencontre par hasard, au cours d'une promenade, à un bal, au détour d'une cours de ferme, au retour de la chasse, un coup de foudre immédiat et réciproque, un seul regard suffit à enflammer le coeur des amants, sauf pour le cas de la future épouse de Riquet à la houppe ( seul mariage différé ), le mariage est conclu très rapidement, ( La Belle au bois dormant épouse son prince le soir même de leur rencontre) et clôt le conte, sauf dans le cas de Belle au bois dormant. L'amour est toujours présenté de façon hyperbolique : le prince aime La Belle au bois dormant "plus que lui-même", le prince amoureux de Peau d'Âne éprouve une passion telle qu'il en tombe malade : " [...] nuit et jour il soupire ; / Il ne veut plus aller au Bal / [...] / Il hait la chasse, il hait la comédie, / Il n'a plus d'appétit, tout lui fait mal au coeur, / Et le fond de sa maladie / Est une triste et mortelle langueur."; sous les haillons et la crasse, la prince sait déceler la beauté ineffable de la jeune fille, car dans tous les cas, c'est la beauté exceptionnelle de la jeune fille, indépendamment de son origine sociale, qui séduit ; le Prince est un salvateur qui offre à la jeune fille un avenir heureux qui la venge de son passé malheureux. Dés lors, l'amour est présenté comme le remède infaillible qui rétablit la victime à sa juste place : Peau d' Âne vit à nouveau comme une princesse, conformément à sa naissance, Cendrillon retrouve ses droits, ou comme le moyen de s'élever dans la société, Griselidis, modeste bergère, devient reine.
           
Le merveilleux  
           
Définition de Littré : " qui tient de la merveille" c'est à dire  qui provoque l'admiration comme par exemple les sept merveilles du monde ;  " ce qui dans un récit s'éloigne du cours ordinaire des choses" c'est à dire tout ce qui est extra-ordinaire, aussi bien les personnes que les actions, que les lieux...  ;  "la présence et l'intervention d'être surnaturels comme les fées..."
                Au sens littéraire le substantif "merveilleux" caractérise
une oeuvre dans laquelle interviennent du surnaturel, des éléments féeriques, des opérations magiques, des événements miraculeux propres à enchanter le lecteur" ( Le dictionnaire portatif du bachelier). On distingue le merveilleux chrétien ( anges, démons, saints miracles) du merveilleux païen ( fées, sorcières, elfes...). Les contes bien sûr appartiennent à cette deuxième catégorie. Le merveilleux est la condition sine qua non du conte ; bien plus, le substantif " conte" exerce sur le futur lecteur un effet magique, c'est une invitation à s'affranchir du réel . Ainsi, le merveilleux étant absent dans Griselidis ( si ce n'est sous la forme de l'extra- ordinaire de la rencontre du roi et de la bergère, et des qualités exceptionnelles de Griselidis), Perrault l'inscrit dans le genre des nouvelles et non des contes.
                Remarque : Le merveilleux est différent du fantastique dans la mesure où l'apparition de l'irrationnel n'est nullement justifiée, elle est acceptée comme allant de soi par le lecteur. Dans le fantastique, le surnaturel est justifié a posteriori de sorte qu'on hésite toujours entre la réalité et l'irréalité du phénomène, ce qui suscite l'angoisse et la peur. 
                Le merveilleux dans les contes de Perrault :
                -  les personnages surnaturels tels fées, les ogres, le nain ( qui prévient la jeune fée que la princesse s'est piquée le doigt ou mythologique, Jupiter,                     - des animaux hors du commun, le Chat botté, le loup qui parlent et se conduisent comme des humains, l'âne aux écus d'or
                - des personnages aux qualités hors du commun, Griselidis, Cendrillon, le Petit Poucet,
   
             - des objets, la baguette magique, les bottes de sept lieues, la clé du cabinet interdit, le moyen de locomotion de la jeune fée, " un chariot tout de feu, traîné par des dragons", la malle de Peau d'Âne ; une barbe bleue. 
                - Mais aussi des situations : l'arrivée providentielle des deux frères de la jeune épouse de La Barbe bleue qui sauvent leur soeur ; le sommeil de La belle et de tout le personnel du château, qui dure cent ans ; la fatigue de l'ogre, contraint se s'arrêter pour se reposer et comme par hasard à l'endroit même où se trouvaient le Petit Poucet et ses frères ; même le roi le s'étonne pas de recevoir à sa cour, un chat botté !
                Le merveilleux ouvre donc les portes d'un monde totalement en rupture avec la réalité du lecteur et il adhère sans se poser de questions. Bien plus, c'est ce qu'il recherche quand il lit un conte. Le merveilleux est donc quelque part un besoin pour le lecteur, il lui permet de s'évader de sa quotidienneté. Plus encore, il lui permet de rêver. En effet, le conte, en corrigeant toutes les imperfections, ( le laid devient beau), les injustices sociales ( le pauvre devient riche ; le méchant est puni et la victime est récompensée), ou affectives ( la mal aimée est adulée et épouse un beau prince), nourrit le rêve secret de chacun en un monde bon et juste. En outre, même s'il sait que tout ce qu'il lit relève de la plus grande invraisemblance, le lecteur se prend à espérer que le conte devienne réalité. 
                Mais pour autant, Perrault prend quelques distances avec le merveilleux :
                - il n'hésite pas à remettre en cause le pouvoir des fées :  la marraine de Peau d'Âne connaît mal les effets la passion humaine et elle conseille mal sa filleule ; la jeune fée ne peut que nuancer le mauvais sort jeté par la méchante fée ... ( lire à ce sujet le passage consacré aux fées dans le chapitre " Les personnages") ;  l'effet magique est temporaire et la pauvre Cendrillon en fait l'expérience et regrette d'autant plus sa situation de servante : c'est une illusion que de croire que la félicité est pérenne ( c'est bien le sens de l'expression populaire " vivre un conte de fée")
                -  il met brutalement un terme à l'enchantement : le chat botté n'est pas féerique tout au long du conte, quand l'ogre se transforme, à sa demande, en lion, il est retrouve son statut de chat normal et " il fut si effrayé de voir un lion devant lui, qu'il gagna aussitôt les gouttières, non sans peine et sans péril, à cause de ses bottes qui ne valaient rien pour marcher sur les tuiles." ;  le gentil loup qui feint d'être aimable et serviable, redevient l'animal carnassier, tel que nous le connaissons dans la réalité. La Belle au bois dormant, se réveille certes au bout de cent et n'a pris une ride, mais sa robe est démodée, ce qui prête à sourire ; le merveilleux aurait été que la princesse se réveillât dans une robe au goût du jour.
                -  il se sert du merveilleux comme d'un outil pour justifier la trop grande invraisemblance de certaines situations : pour que le petit Poucet puisse marcher sans être gêné par les bottes, par définition trop grandes pour lui, Perrault précise au lecteur que "les bottes étaient fées" c'est-à-dire qu'elles ont le pouvoir de s'adapter à la pointure de celui qui les chausse ; pour prouver la faute de l'épouse de La barbe bleue, il fallait une preuve irréfutable, aussi la clé devient elle fée et les traces de sang indélébiles.
                - le pouvoir du merveilleux est dérisoire : ce n'est pas à la jolie demoiselle que le prince a vu au bal mais à la pauvre servante, vêtue de haillons qu'il fait sa demande en mariage. En d'autres termes, le merveilleux n'est pas ce qui séduit, ne fait pas de miracles, seule la vraie nature de la personne est digne d'intérêt. Le merveilleux dans le cas de Cendrillon, comme dans celui de Peau d'Âne, n'a été qu'un moyen d'attirer l'attention. La fin du conte de Riquet à la houppe, émet un doute sur l'efficacité du don fait par la fée à la cadette : " Quelques uns affirment que ce ne furent point les charmes de la fée qui opérèrent, mais que l'amour seul fit cette métamorphose."i
                - le merveilleux ruine les effets d'attente : dans La Belle au bois dormant, le lecteur sait exactement quel sera le sort de la princesse, puisque la fée l'a clairement annoncé tout au début du conte, le jour de son baptême. Aussi, aucun suspens n'est ménagé et quand seize ans plus tard elle se pique le doigt, le lecteur n'est pas surpris ( et ne craint pas pour sa vie puisque la jeune fée a transformé la promesse de mort en un long sommeil), pas plus que lorsque juste cent ans plus tard comme par hasard passe un beau prince... Bien plus, toutes le précautions prises par le père, interdire de filer, interdire d'approcher du château, sont  inutiles puisqu'on sait que la princesse se piquera le doigt   puisque la fée fait pousser une végétation telle que personne ne peut même apercevoir le château.