LE CADRE SPATIO-TEMPOREL

 Le cadre de l'intrigue
 Les lieux de l'action
 
 Un espace labyrinthique
 Une géographie mentale
L'époque
 La durée
 
 

I L'ESPACE

LE CADRE DE L'INTRIGUE
    Dans le roman
    Franz Kafka a choisi de situer l'intrigue de son roman dans un espace urbain indéterminé, même si certains s'accordent à dire qu'il s'agit de la ville de Prague, rien ne permet de l'identifier formellement. Nous savons juste qu'il s'agit d'une grande ville puisqu'on y trouve une cathédrale, des quartiers riches et des quartiers plus populaires, une grand banque, un théâtre, un tribunal. Tous ces lieux sont anonymes, seule la rue dans laquelle se situe le tribunal est identifiée : la rue Saint Jules. 
    Cette intention délibérée de ne pas préciser le lieu de l'action met en évidence l'intention de Kafka de " gommer" en quelque sorte le cadre spatial, de ne pas lui accorder d'importance, ce sont les divers endroits à l'intérieur de cette ville qui ont un rôle. Les lieux n'ont de sens que par rapport à Joseph K et non en tant que repère géographique précis sur une carte. Par ailleurs, c'est conférer à l'intrigue du roman une dimension universelle, le procès de J.K se situe dans cette ville qui pourrait être n'importe qu'elle autre. C'est la situation à laquelle J.K se trouve confronté qui est l'objet du roman et cette situation serait inchangée si elle était située dans un autre espace.
    La ville représente le lieu dans lequel est circonscrit la justice, non seulement parce qu'il y a la présence administrative de la justice ( le tribunal, les juges, les avocats...) mais aussi parce que J.K ne peut échapper à son pouvoir. Comme le lui rappelle son oncle, il est à sa disposition, " Ici tous les moyens sont possibles" ( 130) c'est pourquoi il lui propose de venir quelque temps à la campagne. Par son éloignement de la ville, la campagne représente une distance par rapport à l'appareil judiciaire, c'est forcément d'un effet moins violent " ( 130). Mais J.K voit dans la ville  certes le lieu où il est le plus exposé aux poursuites judiciaires, mais aussi et surtout le lieu où il " y [est] mieux pour [se] défendre." ( 131). J.K décide donc délibérément de ne pas s'éloigner de la ville.
    La seule scène qui se passe hors de la ville, c'est l'exécution de J.K, dans le roman comme dans le film. Au delà des limites de l'espace urbain,
le sort de J.K échappe à toute logique rationnelle. Tout se passe comme si personne ne devait être au courant du sort fatal de K. 

    Dans le film
       Orson Welles a tourné son film dans trois villes différentes de trois pays différents : Paris ( France); Rome ( Italie) Zagreb ( Yougoslavie). Même si on sait que les choix ont été motivés aussi pour des raison financières, ( l'intégralité du film devait au départ être filmée en Yougoslavie, mais le budget était trop conséquent), il n'en demeure pas moins que la diversité des lieux retenus n'est pas sans intérêt. 
    - Séduit par la gare d'Orsay, Orson Welles trouve dans ce lieu tout ce qu'il faut pour matérialiser l'univers labyrinthique dans lequel J.K se déplace. Le huissier à demi-courbé qui arpente les couloirs dans les sous-pentes pour se rendre d'un bureau à un autre. C'est dans cette gare qu'il installe aussi les décors des appartements de J.K et de l'avocat.
    Zagreb sert de décor aux rues, au terrain vague qui se sépare l'immeuble où habite J.K de celui qu'habite Melle Pittl. Welles a choisi ce lieu pour la modernité des immeubles, les grands espaces de l'exposition universelle dans lequel il installe le décor du tribunal et le gymnase qui abrite la cathédrale.
    La place qui se trouve devant le palais de justice de Rome sert de décor à le rencontre de J.K avec sa cousine.
    Orson Welles exploite au maximum la diversité des lieux. Ainsi les scènes d'intérieur de la cathédrale sont tournées dans la gare d'Orsay, alors que la scène devant la cathédrale est tournée en Yougoslavie. De même quelques plans de la scène du tribunal sont tournées à Paris et d'autres à Zagreb. Il s'agit de recomposer un espace, indépendamment de la vraisemblance géographique, qui exprime l'omniprésence de la loi. Par exemple, l'atelier du peintre fait partie des locaux de la justice et tout à fait logiquement, en sortant de l'atelier, J.K se trouve dans les couloirs qui mènent aux bureaux ; le prêtre appartient à la justice, et tout naturellement J.K arrive dans la cathédrale en sortant de chez le peintre de même que dans cette cathédrale derrière un rideau se trouve le bureau de son avocat. Cette absence de frontière entre les différents lieux provoque d'ailleurs une certaine confusion et J.K après avoir demandé à son avocat les raisons de sa présence dans cette église : " Qu'est-ce que vous faites ici [..;] dans cette église ?"  se demande où il est lui-même : " Suis-je moi-même dans l'église [...] ou bien est-ce une dépendance du tribunal ?"

LES LIEUX DE L'ACTION ROMANESQUE
   
Dans le roman :
    Chapitre I : chez Joseph K ( sa chambre, le salon de Mme Grubac, la chambre de Melle Bürstner.); à la banque
    Chapitre II : chez Joseph.K ( sa chambre, la salle à manger de Mme Grubach)
    Chapitre III : à la banque, chez lui, au tribunal
    Chapitre IV : au tribunal
    Chapitre V : à la banque
    Chapitre VI : à la banque, chez l'avocat.
    Chapitre VII : à la banque, chez le peintre Titorelli, retour à la banque
    Chapitre VIII : à la banque, chez l'avocat
    Chapitre IX : à la banque, à la cathédrale
    Chapitre X : chez lui ( sa chambre), une carrière désaffectée à l'extérieur de la ville.
    Ce relevé des différents lieux nous indique que tous les chapitres, excepté le dernier, se passent intra muros et que toutes les actions se passent en intérieur. La ville constitue un lieu fermé, une sorte de prison dans laquelle J.K se débat. De plus nous pouvons constater que J.K évolue dans trois types de lieu différents :
    - L'instance privée ( sa chambre) occupe une place dérisoire.
    - En revanche, l'instance professionnelle est très présente. J.K est très souvent à la banque. 
    - A priori, l'action se situe rarement dans les lieux de l'instance judiciaire : seuls les chapitres III et IV se déroulent au tribunal et encore, dans la chapitre IV, le tribunal est moins le cadre de la justice que de celui de la vie privée de le femme du greffier.
    Nous pouvons conclure dans un premier temps que J.K passe plus de temps à la banque que nulle part ailleurs, contrairement à ce qui se passe dans le film seules deux séquences ont pour cadre la banque ( séquences 2 et 5)
    Mais la distinction des lieux est en fait illusoire. En effet on remarque une absence de frontière entre eux, comme dans le film d'ailleurs. En effet, l'instance judiciaire est omniprésente et parasite tous les lieux. La chambre de J.K, dés l'ouverture du roman est investie par la justice ( les deux inspecteurs et le brigadier) et par l'instance professionnelle ( les trois collègues de la banque). Si de fait J.K est souvent à son bureau, c'est moins pour y travailler que pour réfléchir à son procès  ce qui explique que la banque devienne le point de départ de J.K vers d'autres lieux en rapport avec son procès. 
    C'est à la banque qu'il reçoit un coup de téléphone qui l'informe du jour et du lieu de son interrogatoire.
    C'est à la banque que son oncle l'incite à prendre un avocat pour se défendre ; 
    C'est à la banque qu'il décide de congédier Me Huld :
     C'est à la banque, par l'intermédiaire d'un client qu'il apprend l'existence du peintre ;
     C'est à la banque qu'on lui demande de se rendre à la cathédrale.
     La cathédrale, représente moins l'instance spirituelle que l'instance judiciaire puisque le prêtre "appartien[t]à la justice" ( 273) La cathédrale fait donc partie du tribunal, tout comme l'atelier du peintre.
    De plus on remarque que l'instance privée parasite l'instance judiciaire : la salle d'audience du tribunal sert aussi d'appartement au greffier et sa femme fait la lessive dans une pièce attenante à la salle d'audience. 
    L'air des bureaux des juges est humide en raison du linge qui sèche. 
    Dans la salle du tribunal, au cours de l'interrogatoire de J.K, l'étudiant en droit et la femme du greffier se laissent aller à des jeux amoureux. 
    Me Huld, reçoit J.K et son oncle dans sa chambre à coucher.
    Dans le film
  
Séquence 1 : chez lui ( sa chambre, la cuisine de Mme Grubach, le balcon, le couloir, la chambre de Melle Bürstner
    Séquence 2 : à la banque
    Séquence 3 : scène d'extérieur, sur un terre-plein situé entre deux immeubles séparés par une route
    Séquence 4 : à l'opéra, au tribunal
    Séquence 5 : à la banque
    Séquence 6 : chez l'avocat ( chambre de l'avocat, débarras avec Leni)
    Séquence 7 : au tribunal ( dans la salle d'audience, dans les couloirs)
    Séquence 8 :  scène d'extérieur, dans la rue
    Séquence 9 : chez l'avocat ( dans la cuisine, dans la chambre de l'avocat)
    Séquence 10 : chez le peintre
    Séquence 11 : dans la cathédrale
    Séquence 12 : scène d'extérieur ( déambulations dans les rues désertes de la ville jusqu'à un terrain vague)
    Nous retrouvons dans le film les mêmes lieux que dans le roman, à l'exception de l'opéra, mais le film exploite différemment et  davantage la diversité des lieux. En effet, J.K se retrouve régulièrement dans les mêmes lieux ( 2 fois à la banque, 2 fois au tribunal, 2 fois chez son avocat ) et il ne fréquente qu'un lieu par séquence ( dans le chapitre VII du roman, il fréquente 3 lieux, dans le chapitre VI, il en fréquente 2). 
    Nous avons également trois scènes qui se passent en extérieur. Par rapport au roman, Orson Welles en a ajouté deux : l'une par transposition : la discussion avec l'amie de Melle Bürstner n'a pas lieu chez Mme Grubach, l'autre par addition pure et simple puisque cette scène n'existe pas dans le roman : la rencontre de J.K avec sa cousine.
     Orson Welles choisit de nous montrer J.K toujours en mouvement ( à cet égard il est intéressant de noter que J.K est rarement statique), allant d'un lieu à un autre, le plus souvent rapidement ( il court ou  marche vite). 
    De plus, J.K n'est jamais seul. Quand il rentre de son travail il rencontre Melle Pittl qui le rend responsable du déménagement de Melle Bürstner. Même dans la rue il est poursuivi par son procès : sa cousine l'interpelle dans la séquence 8 pour lui demander si son procès progresse ; c'est dans la rue qu'il est arrêté par les deux hommes qui sont chargés de l'exécuter. Aussi, l'idée d'enfermement dépasse-t-elle les limites des habitations pour s'étendre à l'espace plus ouvert des rues et des places. Les rues ne sont pas un échappatoire pour J.K ;  qu'il soit dehors ou dedans, la ville est un piège qui se referme sur lui. 
    Plus que dans le roman peut-être les lieux n'ont pas d'existence objective. Comme nous l'avons montré précédemment ( voir plus haut les explications du cadre de l'intrigue), certains lieux sont présentés comme étant mitoyens ( l'atelier du peintre, la cathédrale, le bureau de l'avocat) comme si J.K était happé, sans pouvoir s'en défendre ( il court en sortant de chez le peintre et la voix du prêtre l'empêche de poursuivre sa fuite), sans pouvoir souffler ( l'enchaînement est très rapide). 
    A la banque, J.K est absorbé par tout autre chose que son travail. Dans la séquence 5, il est intrigué par des cris provenant du débarras et il assiste à la scène de torture des deux inspecteurs qui étaient venus l'arrêter, puis il reçoit la visite de son oncle, enfin il retourne dans le débarras. La banque dés lors n'est qu'un prétexte de mise en espace de situations qui apparemment n'ont pas leur place dans ce lieu mais qui au regard de J.K prennent un sens et ne paraissent pas déplacées. En effet, son oncle lui reproche de salir la réputation de la famille, c'est parce que J.K a déposé plainte contre les inspecteurs pour violation de domicile qu'ils sont torturés. J.K est poursuivi par le sentiment de culpabilité, même sur son lieu de travail.

UN ESPACE LABYRINTHIQUE

   
Des accès difficiles
    Dans le roman, la ville est un lieu où il n'est toujours facile de se repérer. Dés lors, le thème de l'errance est récurrent.
     Le tribunal auquel J.K doit se rendre est situé dans les faubourgs de la ville, lieu qu'il ne connaît pas pour ne pas avoir eu l'occasion de s'y rendre avant son procès. Il a peu d'indications précises : il sait juste que le tribunal se situe à tel numéro ( qu'il ne nous donne pas d'ailleurs) rue Saint Jules. Si malgré tout il trouve sans grande difficulté la rue, les choses se compliquent de plus en plus au fur et à mesure qu'il approche de l'immeuble qui abrite les bureaux du tribunal. En effet, c'est un dimanche et la rue est envahie par des femmes qui vont faire leurs courses, aussi doit-il se frayer un chemin à travers " des échoppes de fruits, de viande ou de légumes" ( 71). De plus, il éprouve des difficultés à identifier l'immeuble qui n'est pas reconnaissable à un signe distinctif et qui se fond dans l'unité architecturale de la banlieue. Une fois arrivé enfin au lieu dit, comme " on ne lui avait pas précisé la situation du bureau" ( 72), il ne sait quel escalier emprunter et c'est au hasard qu'il en choisit un des trois. Sa progression est retardée par des enfants qui jouent aux quilles sur les paliers. Puis " ce fut arrivé au premier étage que ses vraies recherches commencèrent." ( 73) J.K , enquête de porte en porte, d'étage en étage, à la recherche d'un soi-disant menuisier. Arrivé au cinquième étage, il décide de renoncer mais se ravise et finalement il est introduit par la femme du greffier dans la salle d'audience. 
    A chaque fois que J.K se rend dans un endroit qui ne lui est pas familier, il est confronté à des escaliers, à des portes et à des couloirs qui sont autant de sujets d'interrogations. Ce n'est jamais à l'extérieur qu'il éprouve des difficultés, bien que le peintre habite dans une direction diamétralement opposée à celle du tribunal, autre faubourg de la ville qu'il ne connaît pas, il y parvient sans encombre. 


    De véritables labyrinthes
    Les lieux sont de véritables dédales et
La peur de s'y perdre est récurrente chez J.K. On a l'impression que hors de la banque ou de la pension de Mme Grubach, l'espace est dépourvu de repères et J.K ne sent pas en sécurité ; ou du moins ce sont des lieux qui lui sont hostiles et qui lui apparaissent étranges. la chambre du peintre donne sur " un long couloir [...] Des bacs couraient de chaque côté [...] K.  titubait plutôt qu'il ne marchait." ( 207)
    Le thème du labyrinthe domine Le château, roman dans lequel K, l'arpenteur, cherche en vain d'accéder au château ; tous les chemins qu'il emprunte, toutes les personnes qu'il côtoie et qui sont susceptibles de le conduire au château, ne font en fait que l'éloigner de son but. Dans Le Procès, l'image du labyrinthe est moins dominante, mais pour autant elle exprime les tribulations de J.K.
     La définition de "labyrinthe"dans le dictionnaire est la suivante : " édifice composé d'un grand nombre de chambres et de passages disposés de telle sorte qu'une fois engagé, on ne peut en trouver l'issue ; route compliquée et irrégulière avec de nombreux passages au travers desquels il est difficile, sans guide, de trouver un chemin." Cette définition correspond tout à fait à l'immeuble dans lequel se trouve les bureaux du tribunal ou à celui dans lequel se situe la mansarde du peintre. De fait, sans guide J.K ne peut se repérer dans ces lieux. 
    - Sans la femme du greffier, J.K aurait rebroussé chemin avant d'atteindre la salle d'audience du tribunal.
    -
Lorsqu'il se rend chez le peintre Titorelli, il est aussi confronté au dédale des escaliers et sans les fillettes, il se serait sans doute égaré.
    -Quand il veut quitter le tribunal, le jour où il n'y a pas de séance, il insiste auprès du greffier pour qu'il le raccompagne : " venez avec moi, dit K.; montrez-moi le chemin, autrement je me tromperai ;  il y en a tant !" ( 107)
    - enfin, quand il veut sortir de la cathédrale, il implore l'aide du prêtre : " [...] je n'arrive pas à me retrouver tout seul dans ce noir." ( 272)

    Tel Thésée pour vaincre le Minotaure, J.K a besoin d'un fil d'Ariane pour se déplacer dans un univers spatial qui lui est étranger et qui met quelque part sa vie en danger. En effet, qu'il s'agisse du tribunal; de l'atelier du peintre, de la cathédrale, ces trois lieux ont en commun un rapport étroit avec son procès et c'est de ces lieux que J.K attend le verdict, la sentence.
    Par ailleurs, on peut considérer que l'espace du roman est un labyrinthe judiciaire dans lequel J.K se débat. Persuadé de son innocence, il va se débattre dans les méandres judiciaires pour prouver qu'il n'est pas coupable. Plus il "progresse", plus il s'égare, et quand enfin il décide de s'occuper seul de son procès, il se heurte à l'impossibilité de pouvoir faire quoique ce soit puisque ne sachant pas de quoi on l'accuse. Il ne peut même pas fournir la première pièce de son dossier à savoir la requête. J.K se trouve dans une situation inextricable, seule la mort le délivre et devient la seule issue de sortie. 
    Orson Welles traduit parfaitement cet univers labyrinthique : pour cela il suffit d'étudier, par exemple la séquence 5 lorsque J.K est au tribunal mais aussi la scène où l'on voit le greffier déambuler, à demi-courbé dans les couloirs dédaléens des greniers du tribunal.
  

UNE GEOGRAPHIE MENTALE
   
 
    L'espace géographique dans lequel J.K déambule symbolise la démarche de J.K qui le conduit de de l'extérieur de soi à l'intérieur de soi. En effet, les limites entre les lieux et le personnage s'estompent progressivement : " la matérialité du monde est submergée par l'envahissement de l'espace intérieur" ( Entique Seknadje dans Welles et Kafka, le procès d'adaptation). Où qu'il aille J.K est confronté à la réalité de son procès. Temps et espace sont tout entier perçus à travers le prisme de son procès. Non seulement il ne peut plus penser à rien d'autre, mais il n'est plus capable d'envisager l'espace et le temps indépendamment de son procès : ainsi, lorsqu'à la banque il réfléchit sur la nécessité de congédier son avocat, il constate qu'" Il avait donc passé deux heures, un temps énorme, un temps précieux à rêvasser " ( 166) au lieu de travailler, et s' il se demande pourquoi " il gaspillait le meilleur de ses heures de travail à s'occuper de ses affaires privées" ( 166) c'est par un sursaut de conscience professionnelle très fugitif puisque tout de suite après cette réflexion, il est incapable de se concentrer sur les requêtes de ses clients : " [...] l'idée avait absorbée son attention, mais, hélas ! pour fort peu de temps ; il n'avait pas tardé à cesser d'écouter." (167). La banque cesse d'être le lieu de l'instance professionnelle, il est entièrement envahi par l'instance privée et judiciaire.
    J.K se déplace dans les différents lieux à la quête de lui-même bien plus qu'à la recherche d'une réponse administrative à ses interrogations. Dans le film, Orson Welles fait dire à J.K lors de sa rencontre avec Melle Pittl ( séquence 3) " Pourquoi faut-il que je m'arrange toujours pour me mettre dans mon tort sans même avoir compris comment " cette remarque montre à quel point J.K ne sait pas qui il est. Il semble être inconscient de ce qu'il fait ou du moins de ne pas mesurer les conséquences de ses actes. Il lui faut donc chercher à comprendre et la réponse ne peut être qu'en lui-même.
    Son déplacement dans l'espace est une véritable déambulation mentale : face aux difficultés à trouver la porte d'entrée du tribunal, il a envie de renoncer et il commence à redescendre l'escalier, mais poussé par une force inconsciente, il remonte les marches, puis il hésite à nouveau, et finalement, poussé par la jeune femme, " il entra tout de même" ( 75). Ces hésitations, traduisent en fait l'appréhension de J.K de se retrouver devant se juges. A cet égard, il est intéressant de remarquer, qu' il feint de chercher un menuisier dénommé Lanz, parce qu'il ne veut pas dire qu'il a rendez-vous avec le juge. Bien qu'il se dise innocent, il craint, inconsciemment d'être coupable.
    Sitôt qu'il est hors des lieux familiers, J.K se sent mal, il respire mal et suffoque, que ce soit, au tribunal ou dans l'atelier du peintre. La sensation d'étouffement est certes causée par un air insalubre ( humidité du linge qui sèche, absence d'aération, chaleur excessive sous les toits) mais néanmoins ell
e est accentuée par la sensation d'enfermement. Le malaise physique traduit son mal être psychologique : il a l'impression d'être enfermé, d'être pris dans un piège : " Plus il s'enfoncerait dans ces lieux, plus son malaise s'aggraverait." ( 109) D'ailleurs, la secrétaire du tribunal ne se méprend pas sur les cause du malaise de J.K : " Ne vous inquiétez pas de ce malaise, dit-elle, il n'a rien d'extraordinaire ici ; on éprouve presque toujours une crise de ce genre quand on met les pieds ici pour la première fois." ( 108) 
    Chez le peintre, il se sent de plus en plus mal : " la sensation d'être complètement isolé de l'air dans cet endroit lui causait un vertige." (196) Mais la fenêtre ne peut s'ouvrir, loin de matérialiser l'ouverture sur l'extérieur ( comme c'est le cas pour les autres personnages du roman : les deux vieillards qui regardent ce qui se passe chez K, les hommes en bras de chemise qui regardent dans la rue), elle rappelle à J.K l'impossibilité d'échapper à sa situation. L'intérieur devient dés lors un lieu où il ne sent pas en sécurité et l'extérieur est le lieu où il pense pouvoir échapper à l'emprise de son procès. Aussi, trouver la sortie, devient pour J.K une question de survie. 
   Comme la fenêtre, la porte joue un rôle particulier. Outre celle de sa chambre qui marque les limites de son intimité, intimité violée par les inspecteurs contre lesquels il porte plainte, la porte peut représenter  un obstacle pour J.K dans l'immeuble du tribunal, ( elles sont toutes semblables et il ne sait laquelle il doit pousser). Mais surtout la porte, lui permet d'accéder à un monde différent du sien et de se confronter à autrui. 
    La porte du monde de la loi, ouverte d'abord, puis qui se ferme quand l'homme de la campagne va mourir, symbolise la transgression possible devenue impossible et représente allégoriquement la liberté de l'homme. Comme lui, J.K peut ouvrir ou ne pas ouvrir les portes, mais le plus souvent les portes qu'il ouvre( celle du tribunal, de la maison du peintre, de la cathédrale, de la maison de son avocat) ne lui apportent aucune solution et l'enferment au contraire davantage dans une spirale infernale.
    L'escalier est aussi le moyen d'accéder à un autre monde. En effet, J.K doit le plus souvent emprunter des escaliers pour se rendre aux rendez-vous qui concernent son procès. Il hésite entre trois escaliers au bas de l'immeuble du tribunal, puis il montre cinq étages. Pour accéder à la mansarde du peintre, il emprunte un escalier " démesurément haut", qui est "étroit, très long et tout droit" Ces escaliers le font accéder à des mondes qu'il ne connaît pas: celui du monde judiciaire et celui du monde artistique( même si la chambre du peintre fait partie intégrante du tribunal). Métaphoriquement, la porte et les escaliers le renvoient à lui-même, à sa culpabilité. Aussi, pour échapper à cette situation les escaliers sont un échappatoire. Quand il quitte le tribunal après son premier interrogatoire pour ne pas avoir à répondre au juge " il descendit à tout allure l'escalier." ( 87)

II LE TEMPS

L'EPOQUE
Dans le roman, aucun élément ne permet de dater les événements racontés et aucune référence historique ne peut, par déduction, situer l'action dans une époque précise. Quelques petits indices que nous sont donnés ça et là :  " la paix régnait partout ! " ( 27), l'arrestation de J.K ne relève donc pas de circonstances particulières dans un contexte de guerre ; J. K est prévenu par téléphone qu'il doit se rendre au tribunal, ce qui nous invite à penser que l'histoire se passe au début du vingtième siècle. On peut émettre deux hypothèses :
    - L'époque de la fiction est contemporaine du temps de l'écriture ( 1914)
    -L'époque de la fiction est " intemporelle" : ce qui arrive à J.K peut passer n'importe quand.
Dans le film, Orson Welles, par le choix des décors, inscrit le Procès dans les années 50 / 60. 
    Ces décors traduisent la modernité tant au niveau de l'architecture qu'au niveau des " accessoires" et de la technologie : ainsi, les immeubles de la séquence 3, les néons et les machines à écrire, la configuration même du bureau de la banque, l'ordinateur.
    Outre les décors, certaines scènes illustrent les angoisses de la société des années 60 /
    - la présence,  sur une place, de nuit, lorsque J.K quitte l'opéra pour se rendre au tribunal à la séquence 4, d'hommes et de femmes décharnés, avec autour du cou un numéro qui n'est pas sans rappeler, par leurs attitudes et leurs regards,  les déportés victimes du nazisme, mais aussi tous ceux qui furent victimes du stalinisme en URSS dans les années trente, fait référence aux camps de concentration et rappelle non seulement cette tragédie mais aussi la menace toujours possible d'une telle horreur.
    - De même, le champignon atomique après l'explosion de la dynamite qui tue J.K, n'est pas s'en rappeler la catastrophe atomique d'Hiroshima (le 6 / 08 / 1945 ) et la menace nucléaire qui plane sur le monde.
    - Les immeubles de type HLM illustrent la transformation de l'espace urbain en lieu anonyme, excentré par rapport à la ville, et donnent une image négative de ces " Habitations à loyer modéré" : 
   
Pour Orson Welles, Le Procès est aussi un moyen de mettre en garde contre les dangers du monde moderne  : La guerre, le totalitarisme, la déshumanisation par l'uniformisation et la mécanisation, les conséquences tragiques du progrès. D'ailleurs il déclarait à propos de ses intentions en acceptant de tourner ce film : " je voulais peindre un cauchemar très actuel : un film sur la police, la bureaucratie, la puissance totalitaire de l'Appareil, l'oppression de l'individu dans la société." et quand on lui demandait de justifier la présence des vieillards décharnés, il affirmait qu'après la deuxième guerre mondiale, Kafka n'aurait pas écrit Le Procès de la même façon.
     
 LE TEMPS OBJECTIF
    Dans le roman, on ne peut absolument pas inscrire la fiction dans une époque précise, pourtant, dans le roman, Kafka n'est pas sans faire référence au temps. 
    J.K est un personnage très ancré dans le temps et ses journées s'organisent autour de repères normés : à 8 heures, chaque matin, on lui porte son petit-déjeuner, ce qui explique qu'il soit désorienté le jour de son arrestation d'abord parce qu'Anna est en retard . A 9 heures il est à la banque ce qui explique qu'il s'inquiète du contre-temps que représente la présence des inspecteurs. Le temps est réglé immuablement semble-t-il et l'emploi du temps précis de J.K l'inscrit dans un rapport au temps tout ce qu'il y a de plus normal et de plus banal. Ainsi, on ne lui a pas précisé à quelle heure il doit se présenter au tribunal mais il pense qu'il doit y être pour 9 heures. Dans le film, le rapport au temps est mis en relief par un plan rapproché du réveil, qui indique 6 H 14, posé sur la commode dans la commode dans la chambre de J.K , et qui anticipe sur la parole de J.K " Il est 6H14" . Par ailleurs J.K a toujours peur d'être en retard (et supporte mal que les autres soient en retard : il sait que Melle Bürstner rentre tard du théâtre mais quand elle arrive vers 23 H 30, il lui fait remarquer implicitement qu'elle est en retard et qu'il l'attend depuis deux heures.) Il a peur d'être en retard au bureau, au tribunal, à la cathédrale et comme par hasard, le juge lui reproche d'avoir 1H30 de retard.
    Dans le roman, il est assez facile, dans les premiers chapitres du moins, de suivre la chronologie des événements : J.K est convoqué un dimanche au tribunal ( chapitre III), " dix jours après son arrestation", ce qui nous permet de déduire qu' il a été arrêté un jeudi ( chapitre I). Il rencontre Melle Montag le dimanche qui suit son arrestation, ( chapitre II), il se rend spontanément au tribunal, le dimanche qui suit le premier interrogatoire. le chapitre VIII a lieu six mois après le début, et le dernier chapitre un an après le début.
    Mais il apparaît que les repères temporels sont plus à considérer comme des "indications de repères" dans l'évolution de la narration et qu'il ne faut pour autant leur accorder une attention scrupuleuse ni une importance capitale. En effet, au regard des références atmosphériques on s'aperçoit que le cycle des saisons n'est pas rigoureusement observé : le début du roman se déroule vraisemblablement en été puisque les hommes sont aux fenêtres " en bras de chemise" ( 71, chapitre III) ;  nous sommes en hiver au chapitre VII : " Un jour d'hiver, la neige tombait ..." ( 149) or dans ce même chapitre, quelques pages plus loin, l'industriel fait cette remarque à J.K :  " Vilain automne"( 171)
    C'est que la perception du temps de J.K évolue au fur et à mesure que le roman progresse. en effet, au début, il ne prend pas très au sérieux son arrestation puisqu'il est persuadé qu'il est innocent et qu'il ne peut donc s'agir que d'une erreur. Il continue de vivre selon des repères temporels " normaux" jour de travail, jour de congé ; heure du petit-déjeuner, heure d'arrivée au travail... Mais progressivement cette perception objective du temps mesurable, identifiable, selon des normes communes à tous et à lui en particulier, va disparaître et se transformer en perception subjective, dés lors que le temps ne sera mesuré et ne prendra de sens que par rapport à son procès. Nous n'aurons plus de précision sur le jour de la semaine, " Un jour", pas plus que sur l'heure, " Un après-midi - c'était l'heure du courrier " ( 124) mais seulement des indications sur la durée écoulée depuis le début du procès : " six mois", "un an". De même, tout le temps de J.K est occupé par le procès, ses journées, ses démarches, ses aller et venues ne sont rythmées que par l'idée de son procès.

LA DUREE
  
Nous avons déjà évoqué le problème de la durée dans l'étude comparée des structures respectives du roman et du film par rapport au rythme du déroulement de l'intrigue.
    Dans le roman, la durée de la fiction est clairement précisée et s'étend sur un an très exactement, du jour de son trentième anniversaire à la veille de son trente et unième anniversaire. Par ailleurs, nous avons de temps en temps des indications qui nous précisent des " durées intermédiaires". Ainsi, la visite de J.K à son avocat, se situe six mois après son arrestation : " Votre procès n'a que six mois, n'est-ce pas ?" ( 220) lui demande Me Huld. Aussi pouvons en déduire que les chapitres I, II, III, IV, V, VI, VII, VIII, se déroulent sur six mois et que les chapitres IX, X se déroulent aussi sur six mois. Le traitement de la durée insiste sur une certaine accumulation, voire une accélération des événements d'abord, puis sur un ralentissement, et un enlisement de la situation jusqu'à son dénouement final.
    De plus, nous pouvons mesurer la durée exacte de certains chapitres. Généralement la durée des chapitres est courte le chapitre I dure un jour, du matin 8 heures, au soir après 23H30 ; le chapitre II, le chapitre III et le chapitre IV ( mais aussi le chapitre VII) durent aussi un jour, et plus précisément, il s'agit d'un dimanche ( celui qui suit son arrestation, un semaine plus tard, le jour du premier interrogatoire, une semaine plus tard, le jour où J.K se rend au tribunal sans y être convoqué.) 
    La durée de certains chapitre est encore plus courte, le chapitre VI ne couvre qu'une après-midi ( visite de l'oncle à la banque, puis visite à Me Huld. En revanche, le chapitre V s'étend sur deux jours ( mais présente le même motif, celui de la scène de "torture" infligée aux deux inspecteurs venus arrêter J.K )
    Ces différentes indications mettent en évidence que bien que la durée globale de la fiction soit assez longue, Kafka a choisi de rendre compte d' une durée resserrée sur quelques jours et les ellipses narratives entre chaque moment précis sont, à cet égard, tout à fait significatives, elles sont de moins en moins précisées ( 3 jours entre le chapitre I et le chapitre II, une semaine entre le chapitre II et le chapitre III, ..., puis, imprécision totale : " l'un de ces soirs" ( chapitre V) ; " Un après-midi" ( chapitre VI), " Un jour d'hiver" ( chapitre VII). Le temps s'étire lentement, avec seulement ponctuellement quelques événements particuliers ( la visite de l'oncle, le rendez-vous avec le peintre, la visite de la cathédrale...)