LE CHOIX DU TITRE
Jacques le Fataliste et son maître
Le titre d'un ouvrage crée, ce que Philippe Hamon appelle " un horizon
d'attente" c'est à dire que le lecteur fait des conjectures sur le
contenu de l'oeuvre qu'il va lire. Le titre n'est pas gratuit et entretient avec
l'oeuvre un lien étroit ( contrairement à Umberto Ecco qui veut que le titre
n'ait aucun rapport avec le contenu du livre, pour ne pas "
embrigader", ni guider le futur lecteur et le laisser libre de son
choix et de sa lecture) En choisissant comme titre Jacques le fataliste et
son maître, Diderot introduit :
Les personnages principaux
:
Le procédé n'est certes pas nouveau et nombreux sont les titres de romans
( mais aussi de contes, de nouvelles, de pièces de théâtre) qui choisissent
de mettre en évidence le ou les personnages éponymes.
Le thème du maître et du valet :
On constate que le valet est identifié par un prénom ( absence de patronyme)
alors que le maître est identifié par sa fonction ce qui permet de conclure que
Jacques occupe la place de valet ( cf le déterminant possessif " son")
En nommant Jacques en premier, Diderot semble lui donner un ascendant sur
son maître, ce qui augure d'une relation inversée entre les deux personnages,
en effet, selon la convention littéraire et sociale, le maître domine le valet ; dés lors la conjonction
" et" a pour valeur sémantique la notion de succession et
plus particulièrement d'ordre et prend le sens de
"puis". A ce sujet il est important de constater que le plus
souvent le titre du roman de Diderot se réduit à " Jacques le
Fataliste" et omet de mentionner " et son maître", ce qui en dit
long sur la place qu'occupe Jacques dans le roman.
Ou bien la conjonction de
coordination établit entre les deux personnages un rapport d'association
et prend le sens de " avec", dés lors le maître et le valet sont
présentés comme étant un couple indissociable : " Jacques vivra
tant que son maître vivra, et même après qu'ils seront morts tous deux, on
dira, Jacques et son maître." ( 195) .
On peut également comprendre qu'il
existe entre les deux personnages une certaine complémentarité : " Tu es
mon serviteur quand je suis malade ; mais je suis le tien quand tu te portes
mal" ( 104) ( à noter la structure en chiasme qui corrobore la
réciprocité). Il est à noter que les deux sens ne sont pas
vraiment contradictoires et peuvent se superposer. Enfin, "et" peut
instaurer une mise en rapport de l'un par rapport à l'autre et d'introduire
l'annonce de relations conflictuelles : " - Tu descendras / - Non je
ne descendrai pas" ( 195). (se reporter au chapitre : la
relation maître / valet)
Le thème de la fatalité
:
le
substantif" Fataliste", bien plus que de caractériser la philosophie de Jacques l'identifie
à cette philosophie ; la majuscule à " Fataliste" permet d'établir
une équivalence parfaite : Jacques = le fataliste. En d'autres termes, Diderot
indique que dans le roman son personnage sera dominé par ce système de
pensée, assimilé à lui, à savoir que l'homme n'est pas libre et que tout ce
qui lui arrive est " écrit d'avance" et que ce thème dominera le
roman. Aussi peut-on imaginer que le roman aura pour objet moins les aventures
du valet et de son maître qu'une réflexion, voire un débat sur le fatalisme,
d'autant que le maître lui, a priori, ne partage pas les idées de son valet et
n'est pas, a priori, le porte-parole d'un système de pensée particulier.
Par ailleurs, on peut considérer que Jacques
est le porte-parole de Diderot qui déclare de façon péremptoire dans la Lettre
à Landois, en 1756 : " Le mot liberté est un mot vide de sens, il n'y
a point et il il ne peut y avoir d'être libres."
Le titre est-il justifié ?
La relation maître / valet est de fait au
centre du roman de Diderot et nous constatons que Jacques et son maître forment
un couple indissociable : " [...] Jacques et son maître ne sont bons
qu'ensemble et ne valent rien séparés", rarement en disharmonie, et même
si Jacques a un ascendant incontestable sur son maître, il n'en demeure pas
moins qu'il revendique sa place de valet : " Restons comme nous sommes,
nous sommes fort bien tous deux ; et que le reste de notre vie soit employé à
faire un proverbe." ( 199)
Jacques
est fataliste et ne cesse de répéter, tel un refrain, en toutes circonstances
: " C'était écrit là -haut" sur " un grand
rouleau"; le destin, orchestré par "l'auteur du grand rouleau",
mène l'homme qui ignore tout de ce qui l'attend, aussi ne peut-il que se
soumettre docilement et subir les événements.
Pour
autant, si Jacques soutient avec véhémence sa théorie, force est de constater
que dans les faits il en est tout autrement et que, loin de supporter
passivement et impassiblement les événements, il se rebelle et ne peut
s'empêcher de croire qu'il est libre et peut changer le cours des choses.( à
ce sujet, lire les contradictions de Jacques)
En
fait dans son roman, Diderot démontre davantage l'importance du déterminisme
et explique que les événements s'enchaînent comme "les maillons d'une
gourmette", selon un principe de relation de cause à effet : ainsi, dés
le début du livre, Jacques insiste sur les conséquences " du coup de
feu" dont il a été victime : " et Dieu sait les bonnes et les
mauvaises aventures amenées par ce coup de feu. elles se tiennent comme les
chaînons d'une gourmette. sans ce coup de feu, par exemple, je crois que je ne
serais jamais tombé amoureux." ( 42)
