LE NARRATEUR ET LE LECTEUR 

                " Voilà la seconde fois que vous me faites cette question, et la seconde fois que je vous réponds : Qu'est-ce que cela vous fait ?" ( 43)


            I Le choix du dialogue
            II Le statut du narrateur
            III Le statut du lecteur
            IV Narrateur / lecteur, un écho de la relation Jacques / son maître

    Le choix du dialogue 
           
Dans Jacques le Fataliste, Diderot fait intervenir un personnage d'un type nouveau : le lecteur fictif, qui entretient avec le narrateur un dialogue en marge de celui de Jacques et de son maître (voir la fin de cette page) et qui est manipulé par le narrateur au gré de ses intentions tout en faisant croire que c'est lui qui est à la merci du lecteur. La relation des deux personnages est tantôt cordiale, tantôt agressive et force est de constater que ce duo forme un couple étonnant ( au sens étymologique) et que le lecteur est quand même le plus souvent le jouet du narrateur qui lui affirme tout et son contraire. 
            Le dialogue , outre qu'il confère au récit un dynamisme certain, rappelle au lecteur la place privilégiée et essentielle qu"il occupe dans une oeuvre. Il est au centre des préoccupations de l'auteur quand il écrit, même si par ailleurs il ne s'agit pas pour l'auteur de satisfaire uniquement ses attentes. Par ailleurs, la relation entre le narrateur et le lecteur permet à Diderot d'aborder des sujets " en marge" du récit initial à savoir le récit des aventures et des amours de Jacques, et de donner une autre dimension au "roman" qui ne se contente plus de raconter une histoire mais de s'interroger sur l'écriture, de préciser les intentions du narrateur, les rôles respectifs du narrateur et du lecteur.
   
Le statut du narrateur :
        Le refus de la paternité du récit
               
Le narrateur se présente comme n'étant qu'un intermédiaire entre Jacques et le lecteur : " Tout ce que je vous débite là, lecteur, je le tiens de Jacques" ( 203) et il se plaît à rappeler qu' " il n' y a que Jacques qui sache" l'histoire de ses amours ( 246), ce qui lui permet d'interrompre le récit dés lors que Jacques est emprisonné et qu'il ne peut plus être en relation avec lui. Aussi, le narrateur laisse-t-il supposer qu'il est en présence de Jacques et tel un bon secrétaire, il " reproduit à la lettre" ce qu'il entend. Mais pour autant, il s'autorise des ellipses et passe sous silence certains détails que Jacques pourtant avait raconté à son maître : " Je vous fais grâce de toutes ces choses" ( 54) : le narrateur n'est donc pas aussi fidèle et aussi scrupuleux qu'il le dit d'autant qu'il lui arrive de changer le manuscrit, " l'Engastrimute est de moi,[...] on lit sur le texte original : ventriloque" ( 246)
             " Si le mal de gorge de notre ami Jacques dure, et que son maître s'opiniâtre à garder le silence", il joue le rôle de narrateur relais " jusqu'à ce que Jacques guérisse et reprenne l'histoire de ses amours." ( 246)
            A d'autres moments, il invoque d'autres raisons : il ne fait que reprendre un manuscrit déjà existant, manuscrit lacunaire, auquel il ne faut accorder q'un crédit relatif, aussi en est-il réduit à faire des conjectures : " Il parait que Jacques, réduit au silence par son mal de gorge, suspendit l'histoire de ses amours ; et que son maître commença l'histoire des siennes. Ce n'est ici qu'une conjecture que je donne pour ce qu'elle vaut. Après quelques lignes, on lit : ..." ( 247). Par ailleurs, Jacques le Fataliste est attesté comme un ouvrage déjà existant : le narrateur refuse de combler les lacunes du récit car " il y aurait de la témérité à prononcer [...] sur les entretiens de Jacques le Fataliste et de son maître , ouvrage le plus important qui ait paru depuis le Pantagruel de maître François Rabelais" ( 300). 
           
Parfois, le narrateur feint de rapporter le récit de mémoire ce qui justifie certaines incertitudes, " Est-ce Jacques qui profère cet apophtegme ? Est-ce son maître ? " ( 247), mais aussi des oublis, " j'ai oublié de vous dire que Jacques n'allait jamais sans une gourde [...] J'avais encore oublié de vous dire que..." ( 244)
            On serait presque tenté de penser par moment que l'histoire de Jacques relève d'une tradition orale qui aurait été modifiée au cours des années, ce qui expliquerait que plusieurs versions existent : " Après quelques moments de silence ou de toux de la part de Jacques, disent les uns, ou après avoir encore ri, disent les autres" ( 241) ; "Il y a deux versions sur ce qui suivit après qu'il eut éteint les lumières." (188)
            A la fin du récit, narrateur et éditeur se confondent en un seul même " je". : " je relirai ces mémoires et [...] sous huitaine, je vous en dirai mon jugement définitif....L'éditeur ajoute : la huitaine est passée. J'ai lu les mémoires en question..." ( 300) 
        Le choix du point de vue externe
           
RAPPEL :
            La focalisation externe :
le narrateur choisit de se situer "en spectateur" des personnages, et il ne peut dire que ce qu'il "voit"et "entend".
            La focalisation interne :
le narrateur choisit de se mettre dans la situation des personnages, dés lors il peut dire leurs pensées, leurs sentiments,les motivations de leurs actions.
            La focalisation zéro ou le point de vue omniscient :
le narrateur est tel dieu dans la création, il sait tout ce qui concerne les personnages : leur passé, leur présent et leur avenir, il a aussi le don d'ubiquité et peut dire ce qui se passe au même moment dans des lieux différents.
            ATTENTION :
           
Il ne faut pas confondre le choix point de vue du narrateur à l'égard de ses personnages et ce qu'il pense de ses personnages. Le narrateur peut s'arroger le droit de juger ou non : dans le premier cas il sera subjectif, dans le second il sera objectif.
           
De toute évidence,en revendiquant de manière récurrente qu'il ne parle pas en son nom, le narrateur de Jacques le Fataliste adopte un point de vue externe, en ce qui concerne le récit du voyage de Jacques et de son maître, " J'ignore ce qui se passa dans l'auberge après leur départ" ( 51) et le récit des amours de Jacques, " Il n' y a que Jacques qui sache l'histoire de ses amours". Le narrateur suit les deux protagonistes et nous raconte ce qu'ils font : " je le vois, ce pauvre Jacques, le cou entortillé d'un large mouchoir."( 204), et parfois même il est tenté d'intervenir : " Tandis que Jacques vide à terre sa gourde, son maître [...] se dispose à continuer l'histoire de ses amours. Et moi, lecteur, je suis tenté de lui fermer la bouche en lui montrant de loin...." ( 258)  Et comme il ne peut suivre les personnages à la fois dés lors qu'ils sont séparés, il choisit de suivre le maître.
            Le narrateur ne sait pas ce que Jacques pense : " je voudrais bien savoir ce qui se passa au fond de son âme" ( 55) et il partage avec le lecteur fictif la même curiosité : à la question du lecteur, " Et les amours de Jacques ?...", il répond, " Croyez-vous que je ne sois pas aussi curieux que vous ?" ( 202).
        Le refus du point de vue omniscient :
          
  Le narrateur revendique le choix de son point de vue et se justifie de refuser l'omniscience. D'abord parce qu'il se laisserait guider par son imagination et que son projet est de dire la vérité. Ensuite parce que son récit deviendrait invraisemblable comme l'est un roman, or il n'écrit pas un roman, mais " une histoire" et tout ce qu'il est écrit doit être vrai. Ainsi cite-t-il les sources de certaines des anecdotes, telle celle du capitaine de Jacques et de son ami qu'il a entendue raconter par quelqu'un de très fiable puisqu'il s'agit d'un historien. De même quand il précise certain détail oublié par l'hôtesse dans le récit de Mme de La Pommeraye (la restitution du diamant ), il précise qu'il l'a appris " par les voies les plus sûres." (186)
            De plus, le narrateur prétend ne pas être maître de son récit, ce sont les personnages qui le sont. Ainsi, le récit des amours de Jacques ne dépend que jacques, or Jacques a dit  qu' il ne le mènerait pas à terme, donc le récit restera inachevé : " Jacques a dit cent fois qu'il était écrit là-haut qu'il n'en finirait pas histoire" (299), de même, il ne peut empêcher l'hôtesse de faire le récit des aventures de la marquise de La Pomeraye et du marquis Des Arcis : " La voilà remontée, et je vous préviens, lecteur, qu'il n'est plus en mon pouvoir de la renvoyer." (149)
        Un statut ambigu
           
Qui est-il ? Question qui restera sans réponse puisqu'il se cache derrière un " je" non identifiable, et l'on serait tenté de penser qu'il s'agit de Diderot et dés lors il vaudrait mieux parler " d'auteur-narrateur". Certains indices corroborent cette hypothèse : le narrateur est selon toute vraisemblance un écrivain, comme en témoigne le récit du poète de Pondichéry, venu lui demander conseil ; il est cultivé, il a beaucoup lu et fait référence au patrimoine littéraire français, Rabelais, Molière, mais aussi à des auteurs contemporains de Diderot, Voltaire, Rousseau, l'Abbé Prévost, auteurs qu'il a lus et sur lesquels il porte un regard critique ; comme Diderot, il n'admire que les romans de Richardson, ce qui bien sûr n'est pas sans évoquer l'éloge que Diderot à écrit ; il est partisan du déterminisme et essaie vainement de corriger Jacques quand il confond "fatalisme et déterminisme" ; il est contemporain de Diderot et inscrit son récit dans les années 1765, comme par hasard, date à laquelle Diderot a lu le roman de Sterne, Tristam Shandy et a commencé à écrire Jacques le Fataliste. Enfin, ce narrateur se présente aussi comme l'auteur du livre puisqu'il évoque non seulement les reproches qui pourraient lui être faits mais aussi la postérité de son oeuvre. A deux reprises, il parle en qualité d'auteur : " Tant mieux mon Jacques sera moins lu" (242, c'est moi qui souligne), " Insultez un auteur estimable" (243) 
            Nous avons constaté que le narrateur refuse d'être assimilé au narrateur de roman traditionnel démiurge omniscient mais pour autant le lecteur le prend en flagrant délit d'omniscience et ne manque pas de le lui faire remarquer : " Vous entendez ! Vous n'y étiez pas ; il ne s'agit pas de vous." et le narrateur de reconnaître que le lecteur fictif a raison, " Il est vrai" (119) ; le lecteur lui demande même de se corriger, " Si vous avez vu ! Mais vous n'y étiez pas. Dites si l'on a jamais vu ! - eh bien ! soit" (132). Il arrive que le narrateur lui-même revendique son omniscience. Ainsi, lorsque le narrateur décide d'interrompre le récit des Jacques et propose de poursuivre l'histoire de Gousse, il devance les reproches du lecteur qui pourrait l'accuser de s'être "fourré dans une impasse" et d'essayer de "gagner du temps", il lui dit : " Eh bien, lecteur, vous vous abusez de tout point. Je sais comment Jacques sera tiré de sa détresse" ( 117)
            De plus,il affirme régulièrement son omnipotence. Outre la récurrence de la formule " il ne tiendrait qu'à moi" qui laisse croire au lecteur qu'il ne veut pas l'embarquer dans une histoire invraisemblable mais qui par ailleurs laisse entrevoir qu'il peut user de ces procédés, il rappelle au lecteur qu'il est le maître du jeu " il faut quelquefois que j'aille à la mienne" ( = fantaisie, 101) et il ajoute, " Écoutez-moi, ne m'écoutez pas, je parlerai tout seul." (101) Il exerce sur le lecteur un pouvoir autoritaire, il lui intime des ordres," expliquez-vous" (44), refuse de répondre à ses questions, qui a priori sont légitimes," que vous importe" (41), lui fait des reproches, " Lecteur, vous me prenez pour un automate, cela n'est pas poli." (101) et il le laisse sur sa faim en refusant d'achever le récit, " Et moi, je m'arrête" (299)
            Néanmoins,le narrateur reconnaît avoir des obligations envers son lecteur, il s'excuse de certains oublis " Si je ne vous l'ai pas plus tôt que jacques et son maître [...] avaient logé chez le lieutenant général (...] c'est que cela ne m'est pas revenu plus tôt." (66) et souvent il use de précautions oratoires pour s'adresser à lui : la formule verbale, " Vous permettez" est récurrente.
        Être au service du lecteur
           
Aussi le narrateur affirme-il être au service du lecteur, " Il faut que j'aille sans doute à votre fantaisie" ( 101, "sans doute" = sans aucun doute et non pas " peut-être"). Il reconnaît que c'est de lui que dépend ou non le succès de son entreprise, " puisqu'on écrit pour vous, il faut ou se passer de vos applaudissements, ou vous servir à votre goût" (204). Dés lors le narrateur doit se soumettre aux attentes du lecteur et lui concéder des histoires d'amour puisqu'il ne s'en lasse pas.
            Le narrateur soumet au lecteur des choix : pour l'objet du récit " en avez-vous assez du maître ; et son valet ne venant point à vous, voulez-vous que nous allions à lui ?" ( 63) ou pour le déroulement de certaines situations : "de ces deux versions, demain, après-demain, vous choisirez, à tête reposée, celle qui vous conviendra le mieux."( 188). Dés lors le lecteur fictif est libre d'écrire le récit à sa guise, et le narrateur n'est là que pour lui faire des propositions. L'issue des amours de Jacques ne dépend d'ailleurs que du lecteur, le narrateur lui octroie le rôle de narrateur relais : " reprenez son récit où il l'a laissé et continuez-le à votre fantaisie" (299)
            Il ne doit pas ennuyer son lecteur, aussi lui "fait-il grâce" (54) de certains détails et il doit avoir le souci de la concision, " en disant autrement que lui, j'ai été moins vrai, mais plus court." (287)
        Déranger le lecteur
           
Mais
le narrateur, en anticipant sur les questions du lecteur fictif, en se livrant à de multiples digressions, empêche le lecteur de faire une lecture linéaire des aventures et des amours de Jacques ; il se perd dans les méandres des différents récits et de ce fait ne peut adhérer à la fiction. De plus, ces remarques intempestives sur les goûts du lecteur, sur ses erreurs, l'obligent à s'interroger sur sa manière de lire, ce qui a priori n'est pas ce que recherche un lecteur quand il entreprend de lire un roman.
            Le narrateur ne se contente pas de déranger le lecteur dans ses habitudes littéraires mais aussi dans son comportement moral. Au lecteur qui juge obscène le récit des frasques sexuelles de Jacques avec Suzanne et Marguerite, Il reproche une pudeur affectée et son hypocrisie : " Vilains hypocrites, laissez-moi en repos. F...tez comme des ânes débâtés. [...]  je vous passe l'action, passez-moi le mot." (243). 
        Faire des reproches au lecteur
           
Le narrateur reproche au lecteur de l'importuner avec ses questions : " Toujours des questions" ( 44)
            Il lui reproche d'être capricieux, comme un enfant ( comme par exemple le fils de Desglands, cf page 277), et de réclamer avec insistance : " Non, non, l'histoire du poète de Pondichéry" ( x 3, 74)
            De plus le lecteur ne sait pas ce qu'il veut," dites les amours de Jacques, ne dites pas les amours de Jacques ; ... je veux que vous me parliez de l'histoire de Gousse " (101) et le narrateur de perdre patience, " j'en ai assez" ( 101)et il invite le lecteur à être raisonnable, " Il faut sans doute que j'aille quelquefois à votre fantaisie ; mais il faut quelquefois que j'aille à la mienne" ( 101) : en aucun cas le désir du lecteur ne doit être une tyrannie ; il faut que le narrateur garde un espace de liberté.
            Ses requêtes intempestives le retardent et nuisent à la linéarité de son récit : " Toujours des questions. Vous ne voulez donc pas que Jacques continue le récit de ses amours ?" (44)
        Guider le lecteur
                   
Le narrateur propose un véritable mode d'emploi de lecture pour un lecteur avisé, il le guide :
           
Dans ses choix : le narrateur met en garde le lecteur contre certains choix narratifs qu'il pourrait regretter : ou parce que cela retarderait le récit des amours de Jacques " Si vous voulez suivre Jacques, prenez-y garde ; la recherche de la bourse et de la montre pourra devenir si longue et si compliquée [...]et adieu les amours de Jacques", ou parce qu'il risque de s'ennuyer : " Si [...] vous prenez le parti de faire compagnie à son maître, vous serez poli, mais vite ennuyé." ( 62)
            Dans sa lecture : pour savoir faire la différence entre ce qui est vrai et ce qui est faux, le lecteur doit être " circonspect" : ce n'est pas parce qu'une histoire paraît rocambolesque qu'elle n'est pas vraie, la nature est si diversifiée ! ( cf page 98)
            Aussi se disculpe-t-il si le lecteur ne sait pas faire preuve d'esprit critique et se fourvoie en prenant " le vrai pour le faux" et inversement : " Vous voilà bien averti et je m'en lave les mains." (98)
            Dans ses jugements : avant que de juger un personnage il faut que le lecteur s'assure qu'il a bien pris en compte tous les éléments, et quand le lecteur s'écrie à la fin du récit de l'hôtesse, " Ah ! la femme horrible ! oh ! l'hypocrite ! oh ! la scélérate !" , il l'invite à rectifier son jugement et à considérer Mme de La Pommeraye comme une femme blessée, non comme une femme vénale et  méchante, puisqu'elle a rendu le diamant que le marquis lui avait offert.
            Le narrateur anticipe sur les pièges dans lesquels le lecteur pourrait  tomber. Ainsi, il le détrompe quand il croit, que Jacques a retrouvé le cheval de son maître : " Vous allez croire, lecteur, que ce cheval est celui qu'on a volé au maître de Jacques, vous vous tromperez"
        Faire la satire du mauvais lecteur
           
Sous prétexte de faire des reproches au lecteur fictif, le narrateur dresse le portrait du mauvais lecteur, celui qui est accoutumé à lire des romans invraisemblables et trop plein de l'imagination de leur auteur. 
            Ce lecteur est conformiste : du point de vue littéraire, il s'insurge contre les entorses à la tradition romanesque et réclame des repères spatio-temporels, des descriptions ; dans ses goûts, il ne veut lire que des histoires d'amours, " Vous êtes au conte d'amour depuis que vous existez, et vous ne vous en lassez point." (205) ; du point de vue moral, il est choqué par le récit du dépucelage de Jacques, " Comment un homme de sens, qui a des moeurs, qui se pique de philosophie, peut-il s'amuser à débiter des contes de cette obscénité" (242), par l'emploi de certains termes qui choquent la bienséance convenue, alors qu'il admet  tout naturellement l'emploi de termes bien plus "immoraux" tels " tuer, voler, trahir" (243). Ce lecteur représente l'esthétique classique et le narrateur ne manque de se moquer de lui : " Et vous allez-vous ?" (83)

    Le statut du lecteur 
       
Un personnage d'un genre nouveau : le lecteur fictif n'est identifié qu'à sa fonction, comme le maître de Jacques et nous ne savons rien de lui, ni physiquement, ni socialement, ni moralement, mais ce qui interpelle davantage c'est que nous ignorons tout de sa raison d'être : que fait-il là ? pourquoi est-il là ?comment a-t-il rencontré le narrateur ? Et le lecteur que nous sommes de se poser les mêmes questions que celles que le lecteur fictif pose au narrateur dés l'incipit. Questions qui, elles aussi, tout à fait logiquement, restent sans réponses. Par ailleurs, le narrateur s'adresse bien à un lecteur, qui est près de lui, puisqu'il entretient avec lui un vrai faux dialogue puisque le le narrateur ne se contente pas d'anticiper sur ses questions donc de les supposer, mais lui donne la parole, ce qui n'est pas sans poser question. En effet, cela suppose que l'oeuvre est lu en même temps qu'elle s'écrit, en aucun cas le narrateur n'est en train de lire ce qu'il a écrit sinon il s'adresserait à un auditeur. Le lecteur réel ne s'y trompe pas, le lecteur fictif n'est que la représentation fictionnelle de lui-même. Dés lors nous pouvons penser que Diderot considère que toute œuvre fictionnelle est dialogique, c'est à dire qu'elle dépasse le stade de la narration et qu'elle interroge le lecteur. Diderot donne au lecteur le statut de seul véritable narrataire de l'œuvre, " On écrit pour vous", en témoigne aussi les quelques 48 apostrophes au lecteur : lire, c'est établir un dialogue avec un auteur. Dés lors, le lecteur est un actant à part entière du livre, bien avant Sartre ( cf Qu'est-ce que la littérature"), Diderot assigne au lecteur un rôle capital dans l'existence du livre et de ce fait il lui arroge des droits, celui de dire quand il n'a pas compris ou quand il n'est pas d'accord, mais aussi des devoirs.
        Ses obligations
           
" Tout auditeur qui me permet de commencer un récit s'engage d'en entendre la fin." (101), dés lors le lecteur doit se soumettre au rythme de la narration du lecteur, " Je vous ai dit premièrement ; or dire un premièrement c'est annoncer au moins un secondement." (101)
            Il ne doit pas être irrévérencieux envers le narrateur : " Lecteur, vous me traitez comme un automate, cela n'est pas poli." (101)
            Il doit faire confiance au narrateur et ne pas douter de la validité de ses propos : 
        Un faire valoir du narrateur
           
Par l'intermédiaire du lecteur fictif, le narrateur se justifie des ses choix et si l'on était tenté de lui reprocher certaines description, lui qui les fait condamner par Jacques et son maître, il précise que c'est uniquement pour céder à quelque caprice du lecteur, " Allons, passons encore l'opération chirurgicale." (54)
            Mais aussi il anticipe sur les critiques qui pourraient lui être faites et répond par avance à ses éventuels détracteurs  que c'est peine perdue puisque la réception de son livre lui importe peu : " cette histoire intéressera ou n'intéressera pas : c'est le moindre de mes soucis." ( 258)  et qu'il n'accorde aucun crédit à la critique car seul compte l'avis du lecteur, le seul vrai juge d'un ouvrage. De plus, il considère que son livre, quand bien même il serait jugé "mauvais", ne serait pas nuisible, " Point de livre plus innocent qu'un mauvais livre". Bien plus, il conteste que l'on remette en cause la qualité de son oeuvre, il se lance dans un véritable plaidoyer pro domo, récusant les atteintes à la bienséance, tant en raison de certains récits qu'en raison d'un certain lexique, " je ne me sens pas plus coupable, et peut-être moins, quand j'écris les sottises de Jacques, que Suétone quand il nous transmet les débauches de Tibère." (242) et sans modestie il affirme que Jacques le Fataliste est " l'ouvrage le pus important qui ait paru depuis le Pantagruel de maître François Rabelais" (300). Excusez du peu !
        Remettre en cause le narrateur
           
Au fur et à mesure que le récit progresse, le lecteur fictif prend de plus en plus d'assurance, il est même à l'affût de la moindre défaillance du narrateur, il sait être sans concession pour lui, ce qui n'échappe pas au narrateur qui constate sa "sévérité de critique" (286)
           
Nous avons vu qu'il le prenait en flagrant délit d'omniscience mais il sait aussi lui faire remarquer les entorses à son principe, la vérité, rien que la vérité : il lui conteste le terme "hydrophobe" : " - Jacques a dit hydrophobe ?...non lecteur, non ; je  confesse que le mot n'est pas de lui." (286)
           
Il juge le récit du narrateur : " Votre Jacques n'est qu'une insipide rhapsodie de faits les uns réels, les autres imagés, écrits sans grâce et distribués sans ordre." (242)
   
Narrateur / lecteur, un écho de la relation Jacques / son maître 
      
Jacques le Fataliste est un roman à quatre voix qui se font entendre alternativement par groupe de deux, ce qui n'est pas sans donner au rythme de l'oeuvre une certaine régularité. Mais ce qui nous intéresse ici plus particulièrement c'est de montrer qu'entre le couple formé par Jacques et son maître et  celui formé par le narrateur et le lecteur, il existe des phénomènes d'écho qui ne peuvent pas être le fruit du hasard. Au contraire, il apparaît que Diderot a voulu instaurer entre les deux dialogues un parallélisme qui rend compte d'une ressemblance, (on pourrait presque parler de gémellité), entre d'une part Jacques et le narrateur, et d'autre le maître et le lecteur, mais ce rapport s'inverse parfois.  Les préoccupations, les attitudes, des uns et des autres se répondent. 
            Le narrateur lui-même établit une correspondance parfaite entre le maître de Jacques et le lecteur, le présentant comme un " Homme passionné, comme vous, lecteur ; homme questionneur comme vous, lecteur ; homme importun comme vous, lecteur ; [...] il questionnait pour apprendre et pour redire comme vous lecteur." (84). De fait le maître et le narrateur se trouvent dans la même situation :  le maître aime écouter, le lecteur aussi et le récit est fait tout exprès à leur demande,  mais ce sont Jacques et le narrateur qui mènent le dialogue, d'ailleurs, ni le maître, ni le lecteur ne connaîtront la fin des amours de Jacques
            En effet, Jacques n'aime pas être interrompu, les questions du maître sur le frère de Jacques le dérangent, " Il me semble que vous prenez à tâche de me fourvoyer" (77),le narrateur non plus, " Dites les amours de Jacques, ne dites pas les amours de Jacques..." (101)
            Mais par ailleurs Jacques s'autorise le droit de quitter le récit de ses amours pour entreprendre celui de son capitaine, tout comme le narrateur  rejette les requêtes du lecteur pour finir l'histoire de Gousse, par exemple. Et le maître et le lecteur, avec la même impatience, de réclamer incessamment " Et les amours de Jacques ?"
            Comme le narrateur, Jacques n'aime pas les contes, hors les siens ; en revanche le maître et la lecteur ont "un furieux goût pour les contes" (185)
            Le lecteur commet les mêmes erreurs que le maître, il anticipe top vite et mal sur la suite des événements : le maître croit que Jacques est tombé amoureux de la première paysanne chez qui il a été recueilli (45) ; le lecteur croit que le cheval qui arrive est celui qui a été volé au maître de Jacques ( 76) Tous deux sont victimes de leur attachement au schéma traditionnel de l'intrigue romanesque qui use de coïncidences trop faciles.
            Parfois la similitude s'inverse et la maître et le narrateur tiennent un même discours. Ainsi, le maître remet-il en cause le jugement de Jacques et l'invite à une plus grande objectivité, " Ne sois ni fade panégyriste, ni censeur amer ; dis la chose comme elle est." (89). Tout comme le narrateur reproche au lecteur  d'avoir jugé trop vite Mme de La Pommeraye, " Point d'exclamation, point de courroux, point de partialité : raisonnons." (186). On peut à ce sujet mettre en parallèle les avis des uns et des autres au sujet de la marquise :" Jacques.- Votre Mme de La Pommeraye est une méchante femme. / Le Maître. - Jacques, c'est bientôt dit. sa méchanceté, d'où lui vient-elle ?" (173) ; le lecteur : "Ah! la femme horrible !...." le narrateur :  " Point d'exclamation, point de courroux,..." (186).
            Le maître revendique sa place de dominant et le droit d'interrompre son valet "tant qu'il lui plaît et n'en être pas interrompu." (264), dés lors Jacques doit se soumettre aux désirs de son maître comme le lecteur à ceux du narrateur ; et le narrateur de revendiquer la place de maître, " Jacques suivait son maître comme vous le vôtre" (84). Mais tous deux sont bien obligés d'admettre qu'ils sont manipulés : le maître par Jacques, " Ce drôle-là fait de moi tout ce qu'il veut." (265) ; le narrateur par le lecteur, " Il faut que j'aille à votre fantaisie"