LE POINT DE VUE  

RAPPEL
   
- Dans un récit on peut trouver trois types de narrateurs qui correspondent à des focalisations différentes ( ou point de vue)
    - La focalisation externe :
le récit est pris en charge par un narrateur extérieur aux évènements qui sont racontés. Il dit ce qu'il voit de l'extérieur, il est observateur de ce qui se passe, rien de plus, il en sait moins que les personnages il s'agit alors d'un récit objectif. Ce narrateur est appelé " hétérodiégétique" ( "hétéro = autre, diégésis = le récit) Exemple : " Le brigadier releva les sourcils, mordit ses lèvres et regarda la main de K." ( 38) 
    - La focalisation interne :
le récit est pris en charge par un personnage de l'histoire ( ici il s'agit de Joseph K.). Tout est vu à travers lui, et il nous communique ses pensées, il s'agit alors d'un récit subjectif. Ce narrateur est appelé " homodiégétique" ( Homo = semblable, même) Exemple : " K fit à peine attention à ces discours ; il n'accordait pas grande importance au droit qu'il pouvait encore posséder sur son linge ; il lui semblait beaucoup plus urgent de se faire éclaircir sa situation ;" ( 26)
    - La focalisation zéro :
le récit est pris en charge par un narrateur omniscient ( appelé dans certains manuel " le point de vue de Dieu") qui sait tout ce qui se passe, partout, il connaît les pensées des personnages, il connaît leur passé et leur avenir. Le Procès n'a pas recours à ce point de vue ( a priori).

    Le Procès est un roman écrit à la troisième personne qui désigne deux narrateurs. Tantôt c'est un narrateur externe qui raconte, tantôt c'est Joseph K. qui non seulement nous dit ce qu'il pense et ce qu'il vit par l'intermédiaire de monologues narrés mais aussi qui nous précise aussi ce qu'il voit et qui lui est extérieur . Ainsi, il nous rapporte longuement les propos de son avocat lorsqu'il explique l'inutilité de son rôle des pages 150 à 161 comme ne témoigne la récurrence des expressions verbales " Disait Mr Huld" ( 154), "Disait-il" ( 150), "ajoutait l'avocat" ( 156)...
     Sans cesse nous passons d'un point de vue à un autre même si toutefois le point de vue de J.K est privilégié. La proximité des points de vue est par moment telle qu' il est difficile de distinguer les deux voix narratives d'autant que dans une même phrase on peur trouver les deux. Ainsi, si dans la phrase suivante la distinction est évidente :
 " Mais ces regards pesaient terriblement à K. ; il regagna sa chambre en hâte, en longeant le mur."( 67)
La première proposition relève du point de vue de J.K , il exprime le malaise qu'il ressent lorsqu'il s'aperçoit que Melle Montag  et le capitaine Lanz discutent ensemble et l'épient en même temps. En revanche, la seconde proposition constate simplement ce que fait K, à savoir la direction qu'il prend, la vitesse de sa démarche, et son attitude, longer le mur ; il s'agit bien de l'intervention du narrateur externe.
    Dans la première phrase du roman, la distinction est plus ambiguë : 
    " On avait sûrement calomnié Joseph K. ,  car,
sans avoir rien fait de mal, il fut arrêté un matin." 
A priori, c'est le narrateur extérieur qui parle et qui nous livre une information, l'arrestation de J.K ; mais comment peut-il savoir qu'il n'est pas coupable ? Cette phrase peut donc être aussi attribuée à J.K.
    La description du vêtement de l'inspecteur qui se trouve dans la chambre de J.K  peut très bien être prise en charge par le narrateur extérieur ou par J.K qui dit précisément ce qu'il voit : la couleur du vêtement, son manque d'ampleur, la ceinture... mais le commentaire sur la commodité du vêtement
" sans qu'on pût cependant bien comprendre à quoi tout cela pouvait servir" ne peut pas appartenir au narrateur extérieur.
    Certaines ambiguïtés laissent penser que parfois se glisse un narrateur omniscient. Ainsi, dans le dernier chapitre, J.K marche à travers la ville accompagné des deux messieurs qui sont venus pour l'exécuter. J.K nous livre ses réflexions à la première personne et au style indirect :
" La seule chose que je puisse faire maintenant, se disait-il, - et le synchronisme des ses pas et de ceux des deux messieurs confirmaient ses pensées - la seule chose que je puisse faire maintenant....." ( 276) Le commentaire entre les tirets ne peut pas appartenir au narrateurs extérieur, pas plus qu'à J.K, puisqu'il s'agit d'un énoncé à la troisième personne ( " ses pensées"), alors qu'il s'exprime à la première personne , ce commentaire ne peut donc, en toute logique qu'appartenir à un narrateur omniscient. 

    Privilégier le point de vue de J.K, c'est faire en sorte que le lecteur ne s'intéresse qu' à lui. Les autres personnages n'ont d'existence que lorsqu'ils sont en relation avec J.K et sitôt qu'ils n'ont plus de rôles à jouer par rapport à lui, ils disparaissent du récit. Il en est de même des lieux. Nous ne connaissons de la ville dans laquelle se situe l'action, que les lieux où se trouveJ. K. Ainsi n'est-il plus question de Mme Grubach, de Melle Bürstner, de Melle Montag, du capitaine Lanz...dés lors que la pension dans laquelle il habite n'est plus le décor des investigations de J.K( et c'est ainsi pour tous les autres lieux, le tribunal, la maison de l'avocat...)
   
A la limite, on pourrait presque dire que tous les personnages sont des personnages "protatiques" ( = des personnages prétextes) et que leur véritable fonction est de renvoyer J.K à lui-même. Par exemple, J.K prend le prétexte de s'excuser auprès de Melle Bürstner du désordre qui a été occasionné dans sa chambre ( désordre dont elle ne peut se rendre compte puisqu'elle était absente et que par ailleurs tout a été remis en ordre de sorte qu'elle dit : " Je ne peux pas trouver trace de désordre" ( 51 ) ce qu'il en veut en fait, c'est lui parler de son arrestation et de son innocence, il veut revivre la scène du matin comme pour se persuader qu'il n'a pas rêvé et satisfaire un désir sensuel. 
    On peut  aussi s'interroger sur le véritable sens de la présence de l'avocat, Maître Huld, qui revendique son inefficacité, ( " La défense n'est pas, en effet, [...] expressément permise par la loi ; la loi la souffre seulement, et on se demande même si le paragraphe du Code qui semble la tolérer la tolère réellement." 152). Il semble que son véritable rôle soit de permettre à J.K de se prendre en main et de chercher par lui-même et en lui-même de quoi il pourrait être coupable. 
   
Le point de vue de J.K s'exprime par le biais de "monologues narrés" tel le long monologue délibératif du chapitre VII qui s'étend sur trois pages ( 163 à 166 de " Il était absolument nécessaire que K intervint lui-même " jusqu'à "il lui avait permis de prendre des décisions qui pouvaient être très utiles) au cours duquel il s'interroge sur la nécessité de se charger de sa défense, ou dans cet autre monologue narratif où il mesure toute l'importance que son procès a pris pour lui depuis qu'il a congédié son avocat. ( 170, 171).
   
Parfois, il exprime ses sentiments à la première personne au style indirect libre : " J'ai toujours voulu dans le monde mener vingt choses à la fois, et pour comble dans un dessein qui n'était pas toujours louable........ Je suis heureux qu'on m'ait donné ainsi ces deux messieurs à demi muets qui ne comprennent rien et qu'on m'ait laissé le soin de me dire à moi-même ce qu'il faut." ( 276)
   
Pour autant, nous ne connaissonspas  toutes les pensées de J.K et il apparaît que le choix de la troisième personne exprime une certaine distance de J.K par rapport à sa situation. J.K s'exprime dans un ton neutre très proche de l'information objective, comme s'il parlait d'un autre que lui-même. Ainsi, quand il est convoqué à son interrogatoire, il a une réaction qui ne traduit pas véritablement d'émotion : " Il raccrocha le récepteur sans rien répondre quand on lui communiqua cette information ; il était décidé à se rendre là-bas ; c'était certainement nécessaire ; le procès se nouait et il fallait faire face à la situation ; il fallait que ce premier interrogatoire fût aussi le dernier. Il restait là pensivement près de l'appareil quand il entendit derrière lui la voix du directeur adjoint..." ( 68, 69). 
  
En choisissant de confier le récit à un narrateur extérieur et à Joseph K, Kafka interdit au lecteur d'en savoir plus que le personnage de son roman. Comme J.K, le lecteur progresse à tâtons dans un système judiciaire labyrinthique et sans issue, il reste avec les mêmes interrogations, les mêmes incertitudes que J.K ; il n'aura pas d'explications, peut-être tout simplement parce qu'il n'y a pas d'explication rationnelle à donner bien plus que parce que l'œuvre de Kafka est inachevée.
   
Notons enfin que dans le film, Orson Welles ne privilégie pas le point de vue de J.K.  Certes de nombreuses scènes sont vues à travers son regard, telle la scène de l'arrestation au point que l'on peut hésiter en voyant les premières images de J.K dans son lit, s'il rêve ou s'il est éveillé, mais il n'est pas rare que ce soit lui qui soit vu, comme c'est le cas lorsque le prêtre l'appelle dans la cathédrale ( J.K est vu de dos, c'est la voix du prêtre qui le fait se retourner)