LE POUVOIR  

    Le thème du pouvoir royal est récurrent dans les premières liasses des Pensées ; pas moins de vingt fragments en sont l'objet. Mais si Pascal montre les carences et les abus du pouvoir royal, il n'en demeure pas moins que ce n'est pas dans le but d'interpeller ses contemporains pour renverser le pouvoir : Pascal n'est pas un révolutionnaire, loin s'en faut, il est au contraire très conservateur puisqu'il est convaincu que malgré tout, le pouvoir royal est le seul qui puisse garantir la paix civile.
   
Le roi = un homme comme les autres : à la question "La dignité royale n'est-elle pas assez grande d'elle-même pour celui qui la possède pour le rendre heureux par la seule vue de ce qu'il est ?" (Fg 127), Pascal répond sans nuance : " Un roi sans divertissement est un roi plein de misères". En effet,malgré les prérogatives dues à son rang, tels les gardes, les tambours..., Pascal ne fait pas du roi un être à part. Au contraire, comme ses sujets, il n'échappe pas à la règle commune  il est mortel et victime de tous les incidents de la vie (maladies, soucis domestiques), de plus le pouvoir, les richesses matérielles, ne font pas de lui un homme heureux, la royauté est peut être considérée comme "le plus beau poste du monde" (Fg 126) mais ce n'est qu'une illusion car sa charge et ses responsabilités sont telles qu'il a bien plus de motifs que n'importe quel autre homme d'être malheureux ("les révoltes") aussi plus qu'un autre il a besoin d'être diverti pour ne pas penser : " il ne manque jamais d'y avoir auprès des personnes des rois un grand nombre de gens qui veillent à faire succéder le divertissement à leurs affaires et qui observe,t tout le temps de leur loisir pour leur fournir des plaisirs et des jeux en sorte qu'il n'y ait point de vide". En ce sens, la personne politique du roi se distingue des "rois chrétiens"  qui eux ne craignent pas la mort puisqu'elle est l'aboutissement de leur quête, vivre en Dieu, ils ont juste besoin d'éviter de penser aux soucis du royaume.
    Par ailleurs, le roi, comme tout le monde, est incapable de rester concentré en dépit des circonstances qui l'entourent et Pascal, non sans ironie, souligne que le plus petit bruit, tel "le bourdonnement d'une mouche"  le rend incapable de poursuivre sa réflexion, " sa raison [est] en échec"(Fg 44), ce qui n'est pas sans avoir des conséquences qui pourraient être graves : " il est incapable de bons conseils."

        Le pouvoir héréditaire :dans le fragment 28, Pascal dénonce l'incohérence du pouvoir héréditaire :"On ne choisit pas pour gouverner un vaisseau celui des voyageurs qui est de la meilleure maison." Par le jeu de la métaphore, Pascal explique que la responsabilité du gouvernement d'un pays devrait être confiée à celui qui est compétent, or force est de constater que les rois se succèdent de père en fils sans autre considération que l'hérédité ( Montaigne ne manquait pas de ridiculiser ce principe en faisant remarquer qu' "un enfant de cinq ans" était roi ! Les Essais, I, 31 ; en fait il s'agissait de Charles IX qui avait 12 ans, mais cela ne change rien au problème !)). Le principe d'hérédité, devenu une coutume est alors considéré comme un droit naturel de sorte que le roi n'a nul besoin de démontrer son pouvoir, il lui est acquis : " le monde qui ne sait pas que cet effet vient de cette coutume croit qu'il vient d'une force naturelle"

        
  Le pouvoir par la force : aussi, le pouvoir du roi n'est -il pas légal en droit, c'est une usurpation, le fait d'un coup d'éclat de sa force, mais la force lui a donné une légitimité : " les rois s'établissent par la force " (Fg 41) Aussi Pascal distingue-t-il le pouvoir de la justice . En effet,  les rois, bien que pouvant être aussi incompétents que les juges, sont respectés sans faire appel à l'imagination de leurs sujets suscitée par les apparences, ils n'ont pas besoin d'avoir recours aux "déguisements" : "ils ne sont pas masqués d'habits extraordinaires pour paraître tels" (Fg 41); " Le chancelier est grave et revêtu d'ornements car son poste est faux et non le roi. Il a la force, il n'a que faire de l'imagination." (Fg 80)Mais cette force, souligne Pascal, repose sur la faiblesse du peuple et ne durera que tant que le peuple sera faible ( ce n'est pas la révolution de 1789 qui le démentira) et croira à la puissance du roi parce qu'il est pipé. Le pouvoir royal illustre donc "la loi du pus fort".
    Par ailleurs, au nom de la force ("On appelle juste ce qu'il est force d'observer" Fg 78), Pascal constate la supériorité du pouvoir sur la justice en rappelant l'échec de la Fronde : " de là vient l'injustice de la Fronde qui élève sa prétendue justice contre la force" (Fg 78)
    MAIS, pour autant, le fragment 23 nuance ce point de vue. En effet, Pascal constate que sans apparat, seul, le roi inspire " le respect et la terreur", mais précise-t-il c'est parce qu'on a l'habitude de le voir "accompagné de gardes, de tambours et de toutes les choses qui ploient la machine", c'est donc parce que l'imagination a été frappée dans un premier temps et qu'elle a fait croire que la fonction du roi était assimilée à toutes ses apparences extérieures, imagination toute puissante qui fait que désormais "on ne sépare point dans la pensée leurs personnes d'après leurs suites qu'on y voit d'ordinaire jointes" (Fg 23). Dés lors ce qui différencie le juge du roi, c'est que le second a  réussi ce tour de force de faire que le paraître soit devenu l'être, alors que le premier n'a jamais réussi à convaincre de leur être sans le paraître.

        Le pouvoir arbitraire et absolu : Pascal constate que non seulement le but du roi n'est pas le bonheur de son peuple, mais la satisfaction de sa concupiscence, mais encore qu'il décide seul : "Quand il est question de juger si on doit faire la guerre et tuer tant d'hommes [...] c'est un homme seul qui en juge" (Fg 55). Dés lors, les ministres sont des fantoches qui ne sont pas écoutés " les rois qui ont la force ne suivent pas la pluralité (=majorité) de leurs ministres" 

        Le problème de la reconnaissance du pouvoir : Pascal envisage trois attitudes dans le fragment 83 :
    - celle du peuple, qu "honore les grandes personnes" et reconnaissent comme un droit légitime la naissance
    - celle des demi habiles, qui "les méprisent disant que la naissance n'est pas un avantage de la personne mais du hasard" et qui remettent en cause l'absolutisme, lui préférant un pouvoir parlementaire où les décisions seraient prises à la majorité: " la pluralité est la meilleure voie" (Fg 78)
    - celle des habiles, qui les "honorent, non par la pensée du peuple mais par la pensée de derrière", comprenons que les habiles sont bien conscients que le pouvoir du roi est un abus mais comme il est le garant de la paix civile, c'est une raison suffisante pour ne pas souhaiter le renverser.
    Si de fait les demi habiles ont sans conteste raison, il n'en demeure pas moins qu'au regard des conséquences (guerre civile), ils ont tort, selon Pascal qui donne l'avantage à l'opinion du peuple (" opinions saines") puisqu'elle garantit la paix. ce qui lui fait dire que "la puissance des rois est fondée sur la raison et la folie du peuple" (Fg 24). en d'autres termes, le peuple a raison de juger selon l'extérieur, selon la coutume et de soumettre à la force ( "on ne veut pas que j'honore un homme vêtu de brocatelles [...] Eh quoi il me fera donner les étrivières si je ne le salue pas" Fg 82), mais il est déraisonnable (fou) de juger ainsi car il est abusé par son imagination, or l'imagination "contrôl[e] et domin[e] la raison"... 

        Un pouvoir à préserver :   de plus, Pascal nous explique qu' en dépit d'une légitimé contestable ( hérédité, coutume, force), le pouvoir du roi n'est pas en danger car il protège du "plus grand des maux, les guerres civiles". En effet, changer les critères d'accession au trône, prendre par exemple, ce qui semblerait le plus justifié, les valeurs personnelles, aurait pour conséquence les revendications personnelles de tous ceux qui se jugeraient les mieux placés pour exercer cette fonction, ce qui entraînerait des rivalités qui entraîneraient des affrontements, ce qui est contraire l'ordre public. De plus, comment juger le plus "objectivement" possible des aptitudes de l'un plutôt que de l'autre ? Impossible puisque tout laisse à penser que celui qui parviendrait à convaincre serait celui qui aurait été le plus habile, le plus éloquent, le plus élégant,le plus flatteur... bref celui qui parlerait le mieux à l'imagination de son auditoire. Aussi Pascal préconise-t-il de ne rien changer puisque jusqu'alors le pouvoir n'a pas été contesté et quand bien même il l'a été, comme ce fut le cas pendant la Fronde (= tentative de limiter le pouvoir royal) ce faut en vain : " Le mal à craindre d'un sot (par exemple Charles VI) qui succède par droit de naissance n'est ni si grand, ni si sûr" (Fg 87)
C'est pourquoi, comme en matière de justice, Pascal soutient qu'il ne faut pas déciller les yeux du peuple et le laisser prendre pour vrai ce qui faux, aussi injuste cela puisse être : "il faut obéir aux supérieurs non parce qu'ils sont justes mais parce qu'ils sont supérieurs. par là voilà toute sédition prévenue" (Fg 62) (c'est le triomphe de la tautologie !)