LE STYLE EN QUESTION

" [...]le ton adopté pour le récit sera celui de l'observation médicale, [...] sans s'embarrasser du moindre apprêt quant au style."

   Un style dépouillé  

       Un style sobre
           
Des phrases courtes
           
Les phrases nominales : Elles sont récurrentes dans le récit et traduisent le rythme rapide de l'évocation mais aussi le souci de ne dire que ce qui importe.
            " Le cœur humain, beau comme un sismographe. Royauté du silence..."  ( 190) ; " Toujours place du Panthéon, un soir, tard." ( 31) ; " Non : pas même la très belle et très inutile porte Saint-Denis" ( 38) ; 

            Les phrases lapidaires : "
On s'impatient aussi" ( 47) ; " Elle devient rêveuse." ( 49) " Le Commissaire. Les domestiques. Solange. La directrice." ( 53) cette succession de phrases nominales réduites à un seul groupe nominal énumère les personnages sur scène  ou cette autre qui énumère pour ne pas décrire : " Mince, très sobrement vêtue, une robe de couleur foncée, des bas de soie" ( 49); " Le cri, l'inoubliable cri." ( 53) 
            Les phrases juxtaposées
" La minute passe. La fenêtre s'éclaire. Il y a en effet deux rideaux rouges." ( 96) cette succession exprime la chronologie précise des événements et essaie au mieux d'exprimer leur enchaînement rapide. " je lui remets l'argent. Elle pleure. " ( 111) ici, la concision des phrases traduit une quasi simultanéité des actions ou du moins une relation de cause à effet.

            Des phrases interrompues
           
Il n'est pas rare que Breton mette fin à une phrase en usant de l'abréviation "etc" de la locution adverbiale " et cetera " : " mais je trouve odieuses ces généralités sur l'Alsace-Lorraine, à coup sûr cet individu était un bel idiot, etc" ( 75) ici, Breton met fin au discours de Nadja ; " ( [...] Bon, il a des hallucinations auditives. etc ) ( 161) : Breton veut dire que l'on pourrait multiplier à l'envi les exemples de discussions dérisoires entre le psychiatre et son patient ; " [...] nous ne nous donnons pas la joie sans pareille de commettre quelque beau " sacrilège", etc." ( 169) Breton met fin à une énumération de manière arbitraire, parce qu'elle n'apporterait rien de plus à la justification de son attitude.
            Parfois, ce sont les points de suspension laissent la phrase en suspens, avant de la poursuivre : " Vous croyez... vous croyez que l'amour peut faire de ces choses ?" ( 75)
           " Si Dieu le veut, comme dit sœur..." : les points de suspension remplacent le nom oublié " ici un nom quelconque"
            Derrière l'initiale d'un nom, les points de suspensions attestent un non-dit volontaire, par souci de préserver l"anonymat des personnes citées par Nadja : " G..." ( 113) ; " mademoiselle D... ? " ou celui de Najda elle-même. ( 107)
            Enfin, la phrase reste en suspens, telle une incitation à la rêverie : " Royauté du silence..." ( 190)

           
Le refus de l'emphase. 
        
    Même quand la phrase est longue, voire très longue, elle reste simple, les différentes propositions étant le plus souvent juxtaposées ou coordonnées." Moyennant deux francs que je lui donne, puis, pour le faire partir, deux autres francs, il tient absolument à nous laisser toutes ses images, ainsi qu'une dizaine de cartes postales glacées en couleur représentant des femmes. " ( 113) ; 
           
Le style télégraphique : mimétisme du langage spontané
            
" Passage de Solange qui traverse la scène" ( 53) ; " Assez élégante, en noir et rouge, un très seyant chapeau qu'elle enlève..." ( 83) ; " Et ce rien de "déclassé" que nous aimons tant." ( 49)
              

        Les procédés typographiques, sont nombreux et jouent un rôle important et on serait tenté de dire que la multiplicité de ces signes, chargés de sens qu'il faut décoder, contribue à faire du récit de Breton un texte à lire et à voir 
           
Les parenthèses sont caractéristiques de l'écriture de Breton et répondent à des intentions diverses.
             Parfois, le texte se fait théâtral et les parenthèses peuvent se lire comme un discours didascalique : " ( Avec effroi, fermant le livre) " Oh ! ceci, c'est la mort" ( 84) ;  " ( plaisantant :) Bien sûr ce n'est pas la fortune." ( 100) ; " ( elle ferme les yeux) : Deux, deux quoi ?" ( 87) ; " ( Se retournant vers moi : ) C'est fini. " ( 103)
            La parenthèse assure une fonction métalinguistique : " Les Détraqués, [...] la seule oeuvre dramatique ( j'entends : faites uniquement pour la scène)..." ( 46) ; " Elle se rend, prétend-elle, chez un coiffeur.. ( je dis : prétend-elle, parce que sur l'instant j'en doute...) ( 73)
            Elle anticipe sur les les réactions du lecteur: " Je n'aurais pas eu, je crois celle de fuir. ( ceux qui rient de cette phrase sont des porcs) : " 
            Elle commente : " La fenêtre s'éclaire. Il y a en effet des rideaux rouges.  ( Je regrette, mais je n'y puis rien, que ceci passe peut-être les limites de la crédibilité. Cependant, à pareil sujet, je m'en voudrais de prendre parti : je me borne à convenir que de noire, cette fenêtre est alors devenue rouge, c'est tout.) " ( 96)
            Elle exprime les interrogations de Breton : " [...] sans m'en demander davantage, avec une confiance qui pourrait ( ou bien qui ne pourrait pas ? ...) ( 73) ; " Il n'est plus question que la nuit tombe et se relève ( c'est donc le jour ? )..." ( 45); " 
            Elle nuance  :  " Je l'ai sûrement fait exprès ( quelque peu).." ( 84)
            Elle confirme : " Peut-être aussi, mais ailleurs un chat ( exact)." ( 85)
            Elle est digression : " [..] elle nous fait conduire [...] place Dauphine ( Cette place Dauphine est un des lieux les plus profondément retirés que je connaisse, un des pires terrains vagues qui soient à Paris. Chaque fois que je m'y suis trouvé, j'ai senti m'abandonner peu à peu à l'envie d'aller ailleurs, il m'a fallu argumenter avec moi-même pour me dégager d'une étreinte très douce, trop agréablement insistante et, à tout prendre, brisante. De plus, j'ai habité quelque temps un hôtel jouxtant cette place, " City Hôtel", où les allées et venues à toute heure, pour qui ne se satisfait pas de solutions simples, sont suspectes.) " ( 93, 94) 
            Elle est complément d'information pour souligner les "pétrifiantes coïncidences : " elle souligne que nous sommes venus de la place Dauphine au " Dauphin". ( Au jeu de l'analogie dans la catégorie animale j'ai souvent été identifié au dauphin.) ( 103) ; " Il offre quelques pauvres images relatives à l'histoire de France. Celle qu'il me tend [...] a trait à certains épisodes des règnes de Louis VI et Louis VII ( je viens précisément de m'occuper de cette époque, et ceci en fonction des " Cours d'Amour", de m'imaginer activement ce que pouvait être, alors, la conception de la vie.) ( 112, 113)
            Elle est repère pour le lecteur : " [...] je me rends au bar habituel ( " A la Nouvelle France" ) " ( 109)
            Elle est informative : " Il y a lieu d'insister sur la présence de deux cornes d'animal [...] comme si ce à quoi elles se rattachaient était de nature à masquer obstinément le visage de la sirène ( c'est particulièrement sensible sur le dessin qui se trouve au dos de la carte postale.)..." (146) ; Breton a chaque fois recours à la parenthèse pour préciser le titre du tableau auquel Nadja se réfère : ( Le joueur de Guitare) ; ( L'Angoissant Voyage) ( 149)
           
Elle est argumentative : " [...] toute réclamation, toute protestation, tout mouvement d'intolérance n'aboutit qu'à vous faire taxer d'insociabilité ( car, si paradoxal que ce soit, on vous demande d'être sociable ) .." ( 165)
           
A noter que les pages 55, 57, 58, 59, constituent la plus longue parenthèse dans le récit : elle évoque les interrogations que suscitent encore au moment de l'écriture du récit la pièce " Les Détraqués", vue en 1921 et le lien entre le rêve qu'il vient de faire et cette pièce.
           
Les termes en italique
           
Le choix de cette graphie, en dehors de son usage conventionnel pour nommer le titre d'une oeuvre, a pour but d'accentuer, d'isoler un terme ou une expression pour lui conférer une importance toute particulière :" [...] la plus admirable et la seule actrice de ce temps..." (55) ; " Je n'ai dessein de relater, en marge du récit que je vais entreprendre, que les épisodes les plus marquants de ma vie telle que je peux la concevoir hors de son plan organique" ( 19) Breton précise au lecteur sur son projet d'écriture et attire son intention sur ce que seront ces épisodes à savoir, ceux qui ne relèvent pas d'un arrangement calculé mais ceux qui relève du hasard.
            " Je comprends, du reste, assez mal, je suis trop vaguement." ( 40) les deux termes en italique, outre qu'ils insistent sur le "ridicule" d'aller voir des films sans en connaître le titre, souligne la relation de cause à effet qu'ils entretiennent.
                " [...] la dame, que nous appellerons la dame au gant..." ( 67) : bien que restant anonyme, cette femme acquiert une identification par le jeu de la périphrase ainsi soulignée.
                Le recours à l'italique permet de marquer le point essentiel de la pensée : " L'événement dont chacun est en droit d'attendre la révélation du sens de sa propre vie [...] n'est pas au prix du travail." ( 69) ; " J'adore cette situation qui est, entre toutes, celle où il est probable que j'eusse le plus manqué de présence d'esprit. " ( 45) : c'est la disponibilité totale de son esprit, sans préjugés ni calculs qui est important.
                Elle insiste sur le sens d'un terme : " Quelques jours plus tard, en effet, Nadja, étant venue chez moi, a reconnu  ces cornes..." ( 146) Breton souligne la similitude entre les dessins de Nadja et le masque de Guinée

         
           
Les lignes de pointillés

                     A cinq reprises, Breton a recours aux lignes de pointillés pour interrompre son récit : pages 127, 157, 177, 184, 188. Il est intéressant de noter que ces marques n'existent pas dans la première partie du récit, le passage d'une anecdote à une autre étant uniquement signalé par un blanc typographique.
                 Ces pointillés signalent une rupture dans la linéarité du récit et matérialisent l' ellipse temporelle : c'est le cas précisément de la page 127, qui occulte le récit de la nuit du 12 au 13 octobre. mais plus encore ils marquent le passage de la narration des aventures de Breton avec Nadja, à une réflexion sur sa relation avec Nadja et à un bilan de cette relation. De même à la page 157, on passe de la description des dessins de Nadja à une explication des causes de la rupture entre Nadja et Breton. ( les mêmes constatations peuvent s'adapter aux pages 177 et 188)
                  Page 184, la ligne de pointillés met véritablement fin à l'évocation de Nadja et par là-même à Nadja : c'est à Suzanne seule que désormais s'adresse Breton, les quelques pages qui suivent n'ont pas de véritable lien ( du point de vue narratif) avec ce qui précède.
                   

             
   un style travaillé Loin s'en faut que le style de Breton se réduise à celui d'un procès verbal. Breton écrivain est soucieux de rendre compte le plus  précisément possible "des événements marquants" de sa vie et pour cela, il use de toutes les ressources du langage : ce qu'il refuse ce sont les artifices du langage qui se veut littéraire." Les mots, de par la nature que nous leur reconnaissons, méritent de jouer un rôle autrement décisif. Rien ne sert de les modifier puisque, tels qu'ils sont, ils répondent avec [...] promptitude à notre appel. Il suffit que notre critique porte sur les lois qui président à leur assemblage. La médiocrité de notre univers ne dépend-elle pas de notre énonciation ?" déclare Breton en 1927 dans son Introduction au discours sur le peu de réalité. Breton accorde donc une importance non négligeable à " l'agencement de la phrase", moyen privilégié de délivrer le véritable sens des intentions de l'auteur et de ce fait récuse le style purement objectif du procès verbal au profit d'un style subjectif. Nous donnons ici quelques exemples de procédés récurrents tout au long du récit.

               Breton écrit de longues phrases complexes qui nécessitent une lecture très attentive : 
              
" Elle était forte, enfin et très faible, comme on peut l'être, de cette idée qui avait toujours été la sienne, mais dans laquelle je ne l'avais que trop entretenue, à laquelle je ne l'avais que trop aidée à donner le pas sur les autres : à savoir que la liberté, acquise ici-bas au prix de mille et des plus difficiles renoncements, demande à ce qu'on jouisse d'elle sans restrictions dans le temps où elle est donnée, sans considération pragmatique d'aucune sorte et cela parce que l'émancipation humaine, conçue en définitive sous sa forme révolutionnaire la plus simple, qui n'en est pas moins l'émancipation humaine à tous égards, entendons-nous bien, selon tous les moyens dont chacun dispose, demeure la seule cause qu'il soit digne de servir." ( 168)
                L'indicible est exprimé par une gradation de qualificatifs : " [...] l'amour au sens où je l'entends - mais alors le mystérieux, l'improbable, l'unique, le confondant et l'indubitable amour..." ( 159) ; " Une étreinte très douce, trop agréablement insistante et, à tout prendre, brisante." (93)
                La phrase devient poésie quand elle traduit les métamorphoses de la ville : " Elle glisse, elle brûle, elle sombre dans le frisson d'herbes folles de ses barricades, dans le rêve des rideaux de ses chambres où un homme et une femme continueront indifféremment à s'aimer." ( 182) 
                La métaphore donne à voir une réalité transfigurée : la ville est " un paysage mental" ( 182) ; le regard de la femme aimée se cache " derrière de grands buissons de larmes." ( 187), ; " Je suis la pensée sur le bain dans la pièce sans glace." ( 118) ; " Je suis l'âme errante." ( 82). Breton exprime ainsi le mystère du regard de Nadja : " J'ai vu ses yeux de fougère s'ouvrir le matin sur un monde où les battements d'aile de l'espoir immense se distinguent à peine des autres bruits..." ( 130)
                Le jeu des antithèses, le plus souvent pour exprimer la dualité de Nadja : " Que s'y mire-t-il à la fois obscurément de détresse et lumineusement d(orgueil." ( 73); " elle tient peu mais merveilleusement à la vie." ( 104) ; " ce mélange de légèreté et de ferveur." ( 108) ; "" Nous déambulons par les rues, l'un près de l'autre, ais très séparément." ( 122)

                Quelques exemples

   Une scène de première rencontre conventionnelle ?

   Le texte : pages 72,73

        [...] Tout à coup, alors qu'elle est peut-être encore à dix pas de moi, venant en sens inverse, je vois une jeune femme, très pauvrement vêtue, qui elle aussi ma voit, ou m'a vu. Elle va la tête haute, contrairement à tous les autres passants. Si frêle qu'elle se pose à peine en marchant. Un sourire imperceptible erre peut-être sur son visage. Curieusement fardée, comme quelqu'un qui ayant commencé par les yeux n'a pas eu le temps de finir, mais le bord des yeux si noirs pour une blonde. Le bord, nullement la paupière ( un tel éclat s'obtient et s'obtient seulement si l'on ne passe avec soin le crayon que sous la paupière. Il est intéressant de noter, à ce propos, que Blanche Derval, dans le rôle de Solange, même vue de très près, ne paraissait en rien maquillée. est-ce à dire que ce qui est très faiblement permis  dans la rue mais est recommandé au théâtre ne vaut à mes yeux qu'autant qu'il est passé outre à ce qui est défendu dans un cas, ordonné dans l'autre ? Peut-être.) Je n'avais vu de tels yeux. Sans hésitation j'adresse la parole à l'inconnue, tout en m'attendant, j'en conviens du reste, au pire. Elle sourit mais très mystérieusement, et, dirai-je, comme en connaissance de cause, bien qu'alors je n'en puisse rien croire. [...] Nous nous arrêtons à la terrasse d'un café proche de la gare du Nord. Je la regarde mieux. Que peut-il bien passer de si extraordinaire dans ses yeux ? Que s'y mire-t-il à la fois obscurément de détresse et lumineusement d'orgueil ? C'est aussi l'énigme que pose le début de confession qu'[..] elle me fait..."

   Cette scène correspond à première lecture à la très canonique scène dite de " première rencontre" : elle a lieu, par hasard, subitement, chacun voit d'abord l'autre puis les regards se croisent, on cesse de voir pour regarder,( le champ lexical de la vue domine le passage) on se parle enfin...  Pour autant cette première rencontre est déjà placée sous le signe du mystère : la démarche de Nadja, le port de sa tête, son étrange maquillage, son sourire, son regard, ses paroles mêmes désignent déjà Nadja comme un être différent et énigmatique. La dualité de cette femme est déjà lisible dans l'expression antithétique " obscurément de détresse et lumineusement d'orgueil ". Par ailleurs, la longue parenthèse qui d'une part précise la qualité du maquillage et d'autre part le compare à  celui de l'actrice Blanche Derval, renvoie le lecteur à son portrait ( p. 56) pour voir le regard de Nadja.

    Une page lyrique

. La fin de Nadja, écrite sous l'emprise  d' émotions très fortes, de bouleversements profonds est une véritable incantation lyrique : p 185, 186

    " Toi qui de tout ce que j'ai dit n'aura reçu qu'un peu de pluie sur ta main levée vers " LES AUBES". [...] Toi qui, pour tous ceux qui m'écoutent, ne dois pas être une entité mais une femme, toi qui n'est rien tant qu'une femme, malgré tout ce qui m'en a imposé et m'en impose en toi pour que tu sois la Chimère. Toi qui fait admirablement tout ce que tu fais et dont les raisons splendides sans confiner pour moi à la déraison, rayonnent et tombent mortellement comme le tonnerre. Toi la créature la plus vivante qui ne parais avoir été mise sur mon chemin que pour que j'éprouve dans toute sa rigueur la force de ce qui n'est pas éprouvé en toi. Toi qui ne connais le mal que par ouïe-dire. Toi, bien sûr, idéalement belle. Toi que tout ramène au point du jour et que par cela même je ne reverrai peut-être plus." 
    Le lyrisme est omniprésent dans ces lignes qui participent à la fois de l'éloge, du dithyrambe, de l'hymne, de la litanie. l'importance capitale de la femme aimée est souligné dans chaque phrase, sa présence énergétique s'impose.L areprise anaphorique de " Toi", le choix des métaphores, des adjectifs, de la comparaison, " les raisons splendides... rayonnent et tombent mortellement comme le tonnerre.", les précisions métalinguistiques, "pas une entité, mais une femme... rien  tant qu'une femme", la récurrence de " tout", le superlatif, "la plus vivante", sont autant autant d'éléments qui font de la femme aimée le parangon de la femme idéale, de l'amour idéal, qui sait combler toutes les attentes de l'auteur.

    Un récit anecdotique p. 31, 33

           "Toujours place du Panthéon, un soir, tard. On frappe. Entre une femme dont l'âge approximatif et les traits aujourd'hui m'échappent. En deuil, je crois. Elle est en quête d'un numéro de la revue Littérature, que quelqu'un lui a fait promettre de rapporter à Nantes le lendemain. Ce numéro n'est pas encore paru mais j'ai peine à l'en convaincre. Il apparaît bientôt que l'objet de sa visite est de me "recommander" la personne qui l'envoie et qui bientôt venir à Paris, s'y fixer? [...] Mais qui me donnait-on charge ainsi, plus que chimériquement, d'accueillir, de conseiller ? Quelques jours plus tard, Benjamin Péret était là."
    Ce paragraphe relève d'un style " neutre", sans artifices stylistiques, l'essentiel est de rendre compte des circonstances fortuites précises de temps, de lieu, qui ont présidées à la rencontre de Benjamin Péret. phrase nominales, phrases courtes, concision extrême, font penser à une prise de notes prises " sur le vif". Aucun détail superflu ( âge, physionomie de la visiteuse), incertitude sur son état, " " en deuil, je crois", tout ce qui est retenu c'est la futilité de l'excuse et la conséquences  de la visite de l'inconnue qui constitue la chute du paragraphe, formulée dans une phrase très lapidaire, " Quelques jours plus tard, Benjamin Péret était là"

    L'art de l'incise p. 65

        Breton vient d'évoquer la proposition qu'il avait faite à la Dame au gant, de faire don à la " Centrale surréaliste", rue de Grenelle, d'un de ses gants bleus.
      
  "Je ne sais ce qu'alors il put alors y avoir pour moi de redoutablement, de merveilleusement décisif dans la pensée de ce gant quittant pour toujours cette main. Encore cela ne prit-il ses plus grandes, ses véritables proportions, je veux dire celles que cela a gardées, qu'à partir du moment où cette dame projeta de revenir poser sur la table, à l'endroit où j'avais tant espéré qu'elle ne laisserait pas le gant bleu, un gant de bronze qu'elle possédait et que depuis j'ai vu chez elle, gant de femme aussi, au poignet plié, aux doigts sans épaisseur, gant que je n'ai pu m'empêcher de soulever, surpris toujours de son poids et ne tenant à rien tant, semble-t-il, qu'à mesurer la force exacte avec laquelle il appuie sur ce quoi l'autre n'eût pas appuyé."
       
Pas moins de sept incises dans cette longue phrase, pour dire les effets produits par ce gant et pour le décrire. cette structure enchâssée permet de faire un va et vient entre le passé du souvenir et la permanence du ressenti.

   La phrase parenthétique p. 161

        Il doit y avoir tout de même des différences à cause [...] des personnes qui vous interrogent, [...] comme le professeur Claude à Saint-Anne, avec ce front ignare et cet air buté qui le caractérisent ( " On vous veut du mal, n'est-ce pas ? - Non, monsieur. -  : Il ment, la semaine dernière il m'a dit qu'on lui voulait du mal." ou encore : " Vous entendez des voix, eh bien, est-ce que ce sont des voix comme la mienne ? - Non, monsieur. - Bon, il a des hallucinations auditives." etc), ( à cause) de l'uniforme abject ni plus ni moins que tous les uniformes, de l'effort nécessaire, même, pour s'adapter à tel milieu car c'est après tout un milieu et, comme tel, il exige dans une certaine mesure qu'on s'y adapte."
        Entre parenthèses, Breton imagine deux dialogues entre le psychiatre et son patient pour attester, le non-sens de ces questionnements, puisque c'est le médecin qui a toujours raison. La parenthèse vaut preuve.