LES IMAGES DANS NADJA

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Les dessins de Nadja

Index de l'iconographie

            RAPPEL : Les objectifs de l'objet d'étude, " langage verbal et image" dans lequel s'inscrit l'étude de Nadja, sont précisés ainsi : " permettre aux élèves de comparer langage verbal et langage non verbal et de réfléchir à leurs différences, leurs convergences, leurs complémentarités, leurs interrelations au sein des oeuvres." La réflexion doit essentiellement porter sur " la dimension esthétique", "la dimension argumentative de l'image et sa force émotionnelle", et il convient d' "appréhender les genres visuels et les registres selon les mêmes démarches que celles mise en oeuvre pour les genres textuels."

        GENERALITES L'iconographie occupe une place privilégiée dans le texte de Breton, 48 illustrations dans l'édition de 1963. Les documents visuels sont très variés : on trouve des lieux, des portraits, des dessins, des objets, des tableaux, des statues et instaurent des ruptures dans la narration. Tous, sauf un, le dernier dessin de Nadja, ( 163)  sont accompagnés d'une citation qui renvoie au texte et à sa page, ce qui permet au lecteur d'établir un lien  entre le mode verbal et le mode non verbal et d'opérer un va-et-vient constant entre lire et voir et voir et lire. Par ailleurs, Breton précise le soin particulier, qu'il accorde non seulement au choix des images mais à leur angle de prise de vue : " Je tenais, en effet, tout comme de quelques personnes et de quelques objets, à en ( = des lieux) donner une image photographique qui fût prise sous l'angle spécial dont je les avais moi-même considérés." ( 177): c'est donc la vision précise que Breton a du lieu, de l'objet... qui se donne à voir et non pas la vision personnelle du photographe, il s'agit de donner une vision subjective et non pas réaliste de l'objet photographié. Les images sont "représentations" au sens étymologique, c'est-à-dire, elles rendent présent et sensible ce qui est absent. Or Breton précise qu'elles ont pour objet d'éliminer toute description ( " AVANT-DIRE" de 1962), il ne faut donc en aucun cas leur accorder une fonction illustrative : elles font partie intégrante du texte et comme le texte elles participent au sens et assument différentes fonctions.
       

        LE     REFUS DE LA DESCRIPTION

           La photographie n'est pas redondante du texte, elle exprime ce que ne dit pas le texte : ainsi, Breton évoque-t-il le marché aux puces de Saint-Ouen page 62,sans le décrire, précisant juste que c'est un lieu où il trouve " des objets qu'on ne trouve nulle part ailleurs..", précédant le texte, la photo de cet endroit en montre le décor particulier, lieu ouvert, où des objets hétéroclites, au sol, sans aucun agencement ordonné, attirent le regard des visiteurs. On peut faire la même remarque à propos, par exemple des  reproductions d'images de l'histoire de France. ( 112)
            Parfois même elle donne à voir ce qui ne se réfère pas directement au texte : c'est le cas du dernier dessin de Nadja " l"âme du blé" dont il n'est pas question dans le récit, ou du portrait de Mme Sacco qui ne fait que l'objet d'une note au bas de la page 93.
            En revanche, certains lieux "stratégiques" du récit ne font pas l'objet d'une photographie, telle la place Dauphine qui est non seulement évoquée deux fois ( 93 et 103), mais qui  fait l'objet d'un commentaire de Breton sur la fascination qu'elle exerce sur lui et d'un jeu analogique pour Nadja ( " dauphine / dauphin)
           
La photographie dit autrement : ainsi la photo du " demi- cylindre" ( 61) déniché au marché aux puces, ne correspond que partiellement à la description qui en faite (62, 63) : "  sorte de demi-cylindre blanc irrégulier, verni, présentant des reliefs et des dépressions sans signification pour moi, strié d'horizontales et de verticales rouges et vertes, précieusement contenu dans un écrin, sous une devise en langue italienne, [...] dont à bien l'examiner j'ai fini par admettre qu'il ne correspond qu'à la statistique, établie dans les trois dimensions, de la population d'une ville de telle à telle année, ce qui pour cela ne me le rend pas plus lisible." La forme même n'est pas évidente à la vue de la photo, la "devise" est absente, certes le matériau est tout à fait identifiable, ( lignes, chiffres, noms : " natorum Linea, " Numerus Hominum") mais ce que l'on voit c'est " un objet" sans utilité apparente, une création à part entière. 
            La photographie du " jet d'eau", se trouve sur la page juste avant  la description allégorique qu'en fait Nadja. Elle représente surtout le mouvement de l'eau dans sa double trajectoire ascendante et descendante, or c'est précisément dans ce mouvement que Nadja voit et lit l'union de leurs pensées. 
            Le cas du " Théâtre Moderne" est intéressant. Quand Breton écrit son livre, le théâtre est "détruit" ( 43), il ne peut donc en faire prendre une photo, aussi compense-t-il cette absence par le fac-similé d'une lettre réponse d' un ancien ancien acteur, rédigée sur du papier à en-tête du théâtre ( preuve testimoniale de l'existence de ce lieu) et datée du 19 octobre 1927, donc contemporaine de la rédaction de Nadja. On peut d'ailleurs lire dans cette lettre que " les quelques photos de Revues [qu'il possède] ne coïncident pas avec la triste fin de l'établissement". Cette photographie atteste aussi l'absence de documents plus pertinents, comme le suppose la remarque de la page 177 : " la disparition de presque tout ce qui rapporte à L'Étreinte de la pieuvre". D'ailleurs, à y bien regarder, le destinateur de la lettre refuse de donner le moindre renseignement : " Ne comptez sur aucun renseignement de ma part [..] je n'y ai jamais été régisseur", le destinataire serait-il Breton ? tout le laisse supposer.

            LES FONCTIONS DE L'ICONOGRAPHIE

       Dés lors que l'image n'illustre pas mais qu'elle dit,  nous appliquons à l'image, langage non verbal, quatre des  fonctions du langage verbal, selon Jacobson. ( la fonction phatique, de part le type même du support de la communication, ne trouve pas sa place : en aucun cas les images n'ont pour but de vérifier " si le circuit fonctionne" , ou "de s'assurer que l'attention du destinataire ne se relâche pas". )
           
Fonction référentielle, n'est pas à considérer dans sa fonction cognitive : il ne nous semble pas opportun de considérer les photographies des lieux parisiens comme des documents dont la seule fonction serait de donner une connaissance précise du Paris de 1927. Certes, les lieux représentés permettent de suivre l'itinéraire des déambulations de Breton, mais ce qui importe plus, c'est d'authentifier le cadre de son récit, les photographies situent le récit dans le réel. En ce sens, les images participent, au même titre que l'écriture, au but que Breton assigne à toute oeuvre, à savoir faire de son livre " une maison de verre où l'on peut voir à toute heure qui vient [lui] rendre visite..." ( 18). C'est ainsi que défilent  toute une série de portraits, ceux de ses amis Eluard, Péret, Desnos, et ceux de personnes qui l'ont marqué, Mme Sacco, Blanche Derval, le professeur Claude.
            De plus, les lieux choisis ne sont pas des lieux illustres, ils appartiennent plutôt aux bas-fonds, ou ne sont pas les fleurons de l'architecture parisienne. Ce choix reflète la ville telle que l'aimaient les surréalistes, confère en quelque sorte des lettres de noblesse à ces quartiers délaissés, mais on peut aussi considérer que donner à voir la banalité quotidienne, c'est refuser toute emphase et toute surenchère de l'image sur le texte qui ne doit pas " s'embarrasser [...] du moindre apprêt quant au style. Ainsi texte et image participent au " dénuement" et se fondent pour rendre compte d'un " document pris sur le vif." ( 6)

           
Fonction expressive ou émotive " vise à une expression directe de l'attitude du sujet à l'égard de ce dont il parle"  " Jakobson, Essais de linguistique générale). Breton veut " donner une image photographique [...] prise sous l'angle spécial dont [il] les avait [ lui-même] considérés" ( 177) Même si Breton n'est que modérément satisfait du résultat obtenu, l'étude des cadrages, est intéressante en ce sens qu'ils expriment les émotions de Breton. 
            Nous empruntons au lexique de l'image filmique la distinction des différents plans pour cadrer les personnages :
            Plan moyen : cadre le personnage en entier
            Plan américain : cadre le personnage jusqu'à mi-cuisse
            Plan rapproché : cadre le visage et la poitrine
            Gros plan : cadre uniquement le visage
            Très gros plan, ou insert : cadre un détail particulier
       
Les portraits de Péret et de Breton et de Blanche Derval sont proches du gros plan et mettent l'accent sur le visage, visage très souriant de Péret, l'ami fidèle, légèrement incliné vers l'avant, ce qui donne  au portait un certain "élan", comme le fut son "irruption" dans la vie de Breton. Le visage de Blanche Derval , légèrement de profil, le regard fixe, insiste sur le maquillage des yeux : " Un tel éclat  s'obtient et s'obtient seulement si l'on ne passe avec soin le crayon que sous la paupière." ( 72)
       
Ceux d'Eluard, et du professeur Claude sont des plans rapprochés et laissent voir jusqu'à la taille, et les mains. La photographie du professeur Claude, laisse voir  ses bras croisés, son regard droit, un vague sourire arrogant, un grand front, et confirme l'antipathie de Breton pour ce psychiatre au " front ignare et [ à] l'air buté." (161)Ce qui frappe chez Eluard, c'est son regard vers le haut qui découvre largement le blanc de l'œil ce qui lui donne un air mystérieux.
       
Les deux portraits de Desnos, correspondent à un plan américain. Négligemment couché, comme surpris par le sommeil, d'abord les yeux clos, puis mi-ouvert, regard hagard, dans le décor de l'intimité d'une chambre. c'est l'abandon de Desnos qui est surtout mis en évidence. De plus cette photo est une preuve avant tout , elle dit l'indicible puisque Breton regrette de ne pouvoir exprimer réellement l'état dans lequel il se trouvait et il en appelle à d'autres témoignages : " Il faudrait que l'un de ceux qui ont assisté à ces innombrables séances prît la peine de les décrire avec précision, de les situer dans leur véritable atmosphère." ( 36)
   
         
           
Fonction impressive ou conative : plus complexe à adapter au langage non verbal puisqu'elle se définit par l'injonction. Pour autant, dans la mesure où les images sont insérées dans la narration, elles s'imposent à la vue du lecteur, qui doit arrêter sa lecture pour prendre le temps de les regarder. Par ailleurs, elles sont destinées au seul lecteur et non pas au destinateur / narrateur qu'est Breton et elles sont là pour produire un effet, donc cette fonction peut paraître légitime.

           
Fonction poétique c'est-à-dire ici, non pas l'art de dire, mais l'art de montrer. Dans son sens étymologique, "poésie" veut dire "création", et c'est bien de cela qu'il s'agit : l'image est création d'un univers différent de celui que nous enregistrons machinalement. Les dessins de Nadja en sont un exemple éloquent, ils traduisent ses émotions, sa vision de la réalité. c'est aussi vrai des photographies. A ce sujet Breton, dans un entretien avec J.J Sweeney, disait que la photographie ne devait pas être une copie du réel : " Il ne faut pas pratiquer pour autant un art de l'imitation de l'objet. Créer un monde nouveau en instituant entre les éléments représentés, un nouvel ordre : c'est la voie qui donne à l'esprit tout son essor." Ainsi la photographie recrée-t-elle l'objet, en l'arrachant à sa réalité première, elle le fait accéder à une autre dimension, et lui confère une fonction esthétique, et ce n'est pas par hasard si les photos de Nadja sont signées des plus grands artistes  de l'époque : Man Ray, J.A Boiffard ( qui d'ailleurs a été remercié par Breton pour la " médiocrité" de ses clichés), Henri Manuel. Prenons par exemple le photomontage des "Yeux de fougère" : cette représentation métonymique de Nadja, par la quadruple répétition du regard en très gros plan, montre comment elle exerça une fascination Breton  ( " Je n'ai jamais vu de tels yeux" ( 73) )et restitue la seule chose dont peut-être Breton garde le souvenir ( obsédant ?).
             De plus, on peut considérer que certaines de ces photographies comme surréalistes, à la façon des " ready made " de Marcel Duchamp. Ainsi, extraite de son contexte utilitaire, la feuille de papier statistique, matériau de base du demi-cylindre, devient par la transformation de sa forme plane initiale, une création artistique qui photographiée, devient un autre objet. Il en est de même pour le "Gant de femme aussi..." à l'origine, gant de Bronze, auquel la photo retire toute pesanteur et ne laisse apparaître que la souplesse du mouvement du poignet et la finesse des doigts, au point qu'il serait aisé de le confondre avec un gant de cuir.

            La fonction argumentative de l'image ne peut être retenue. la fonction argumentative caractérise le plus souvent  l'image publicitaire, dont le but est de persuader le consommateur des vertus du produit et le lui faire acheter. Il est vrai que deux photographies sont publicitaires : " L'Etreinte de la pieuvre" ( 39) et " L'affiche lumineuse de" Mazda" ( 156) mais ce n'est pour leur valeur publicitaires qu'elles ont été retenues par Breton.
chez 
             " L'Etreinte de la pieuvre", présente le résumé du "cinquième épisode", or Breton nous parle du " huitième et dernier épisode" qu'il a vu. Cette photo a donc la connotation affective du souvenir, d'autant que la légende " Ce film, de beaucoup, celui qui m'a le plus frappé..." rappelle toute la fascination de Breton pour ce film.
            " L'affiche lumineuse de " Mazda",  doit sa présence pour deux raisons : la première, que parce qu'elle fait écho à un autoportrait de Nadja : " Elle s'est plu à se figurer sous l'apparence d'un papillon dont le corps serait formé d'une lampe " Mazda" ( Nadja) vers lequel se dresserait un serpent charmé" ( 155). La présence de l'affiche publicitaire provoque un "trouble" à Breton, elle est un rappel du souvenir de cette femme. La deuxième raison parce que d'une certaine façon, cette lampe est la représentation métaphorique de Nadja : placée sur les grands boulevards, lieux privilégiés de l'errance de Nadja, elle s'impose à la vue du passant par son rayonnement, comme le regard de Nadja s'est imposé et a fasciné Breton. Enfin la relation Mazda / Nadja dépasse la paronymie, et se fait symbolique : lumière / espérance...

    En guise de conclusion

" L'image est une pure création de l'esprit
Elle ne peut naître d'une comparaison mais du rapprochement de deux réalités plus ou moins éloignées.
Plus les rapports des deux réalités rapprochées seront lointains et justes, plus l'image sera forte - plus elle aura de puissance émotive et de réalité poétique..." Pierre Reverdy,
cité dans Manifeste du surréalisme.
Ces propos ne résument-ils pas les intentions de Breton et n'éclairent-ils pas sur la place de l'iconographie dans Nadja ?