LES MORALITÉS
" Les gens de bon goût [...] ont été bien aises de remarquer que ces bagatelles n'étaient pas de pures bagatelles, qu'elles renfermaient une morale utile..." ( La Préface)
Un
but didactique revendiqué :
Dans la préface, comme dans l'épître dédicatoire ( les contes "
renferment une morale très sensée")des contes en prose, Charles Perrault
insiste sur le but didactique des contes et va même
jusqu'à juger ses contes bien plus moraux que ceux des Anciens, " Je
prétends même que mes fables méritent mieux d'être racontées que la plupart
des contes anciens", contes qui affichent selon lui une morale contestable,
voire dangereuse, ainsi, " Toute la moralité que l'on peut tirer de la
Matrone d'Éphèse est que souvent les femmes qui semblent vertueuses le sont le
moins, et qu'ainsi il n'y en a presque point qui le soient véritablement".
Dés lors ce récit serait selon Perrault une invitation à l'hypocrisie et à
"faire croire qu'en manquant à leur devoir [les femmes] ne font que suivre
la voie commune". En revanche, la réécriture qu'il propose dans Griselidis,
offre un modèle de patience et de vertu qui sera récompensé par le pardon du
mari et le respect de tous.
Il affirme que ses contes sont
exclusivement au service de la morale, dans le respect de la tradition orale des
contes des grands-parents qui ont toujours eu " grand soin que leurs contes
renfermassent une moralité louable et instructive." Dés lors, le conte
n'est qu'un moyen et s'inscrit tout à fait dans l'esthétique classique " plaire
et instruire", revendiquée par La Fontaine et Molière, entre autres
contemporains de Perrault : " le récit enjoué [....) n'avait été choisi
que pour les ( = les moralités) entrer plus agréablement dans l'esprit et
d'une manière qui instruisît et divertît tout ensemble."
Les contes, comme l'apologue, sont
donc des récits allégoriques qu'il faut décoder pour accéder au sens, les
personnages représentent une idée, ainsi Barbe Bleue est la cruauté, le mari
de Griselidis, la méfiance, Cendrillon, la bonté... , le loup du Petit
Chaperon rouge, représente les hommes qui séduisent les jeunes filles sous
des déguisements hypocrites et dont il faut se méfier ( la moralité exprime
de manière très explicite la lecture allégorique du conte : " On voit
ici que de jeunes enfants, / Surtout de jeunes filles / Belles, bien faites, et
gentilles / Font très mal d'écouter toute sorte de gens...") ; le Chat botté, la
ruse...
Pour autant, si le titre choisi pour
l'édition de 1697, Histoires ou Contes du temps passé avec des moralités, met
en évidence le but édifiant des contes, force est de constater
que ces " moralités" ne sont pas sans poser questions au lecteur, car
si de fait dans un premier temps, comme Perrault l'explique dans sa préface, on
constate que " la vertu est récompensée et le vice puni", il n'en
demeure pas moins que certains contes ( presque tous en réalité), offrent un
autre point de vue.
Des moralités
explicites :
Dans les contes en prose, la
morale est explicite, toujours située à la fin du récit, ( comme le
pratiquait d'ailleurs les Anciens, ce qui n'est pas banal pour qui défend le
parti des Modernes !) Elle ne peut pas passer inaperçue tant Perrault a
multiplié les indices pour la mettre en évidence : un blanc typographique qui
la détache du corps du récit, une annonce ou une double annonce (dans la plupart des
contes puisque l'auteur propose deux moralités), un titre en lettres
majuscules et caractères gras, une graphie en italique et le choix de
l'écriture versifiée.
Le choix d'une morale double, sauf
pour le conte du Petit Poucet, invite le lecteur à ne pas faire une
lecture univoque du conte mais au contraire à dégager les différents sens du
conte, et si Perrault ne propose que deux alternatives, force est de constater
que l'on peut en trouver bien d'autres. Par exemple, les moralités du conte du Maître
chat ou le Chat botté, proposent comme clef de lecture, les
avantages de " l'industrie et du savoir faire" bien supérieurs aux
"biens acquis" par l'héritage et les atouts de " l'habit,
la mine et la jeunesse" dans la séduction d'une princesse, sont bien plus
importants que ceux de la naissance. Mais le conte lui-même permet de dégager
des leçons implicites : l'indifférence des deux frères aînés est
condamnable, la parole exerce un pouvoir sans conteste...
Dans les contes en vers, la morale
n'est toujours explicite (Griselidis) et quand elle l'est ( Peau
d'Âne, Les Souhaits ridicules), elle n'est pas aussi ostentatoire dans sa
forme que dans les contes en prose, elle s'intègre à la fin du conte, à la
manière de La Fontaine, mais elle se veut aussi insistante que dans les contes
en prose : ainsi, Perrault, craignant peut-être que lecteur ne la découvre
pas, annonce haut et fort la morale : " Il n'est pas malaisé de voir / Que
le but de ce conte est que..." morale qu'il décline en cinq points : 1 :
il faut faire son devoir quel qu'en soit le prix ; 2 : la vertu est toujours
récompensé ; 3 : la passion est irraisonnable et ne recule devant aucun
sacrifice ; 4 : que les jeunes filles sont très attachées à leur aspect
extérieur ; 5 : les jeunes filles sont toujours persuadées d'âtre d'une
beauté exceptionnelle.( Peau d'Âne)
Des
moralités simples :
Chaque conte illustre la dichotomie
entre le Bien et le mal, le Bon et le Mauvais, et conformément à la morale
commune, le Bien triomphe du mal, les méchants sont punis et les bons sont récompensées
: le mari cruel est tué par des frères qui vengent leur soeur et l'héritage
devient pour la jeune veuve le juste dédommagement de la cruauté de son mari ;
on reconnaît les justes valeurs de ceux qui ont été méprisés, tel le Petit
Poucet ; celle qui est mal aimée et exploitée est choisie par un beau et riche
prince, telle Cendrillon ; celle qui refuse de sacrifier son honneur et accepte
de vivre comme une pauvre servante voit sa vertu récompensée, telle Peau
d'Âne ;
Par ailleurs, les contes ont pour but
de promouvoir les bons sentiments, les qualités telle la bonté de Cendrillon
qui pardonne à ses soeurs et qui partage avec elles les bienfaits dont elle
jouit, la patience, la soumission et l'abnégation de Griselidis, la sagesse de
Peau d'Âne, la générosité de la cadette du conte Les Fées. Les
contes ont aussi pour but de
dénoncer les défauts tel le manque de confiance en sa femme du mari de
Griselidis, la méchanceté des demi-soeurs de Cendrillon, l'orgueil de la mère
des Fées, l'indifférence et l'égoïsme des frères aînés du Chat
botté.
De plus les contes veulent mettre
en garde contre certains comportements qui peuvent avoir des conséquences
fâcheuses. Le bûcheron des Souhaits ridicules aurait dû être plus
réfléchi avant de prononcer les voeux offerts par Jupiter pour remédier à
son triste sort, le petit Chaperon rouge aurait dû se méfier du loup, la mère
de la jeune épouse de La Barbe bleue, aurait dû chercher à
savoir ce qu'étaient devenues les précédentes épouses, le Petit Poucet, tout
malin qu'il est a manqué de perspicacité en semant des miettes de pain.
Rien donc de bien nouveau ou du moins
d'original dans les moralités. Perrault distille des leçons de vie que l'on peut
traduire en aphorisme du type : le beauté physique n'est rien en comparaison de
celle de l'esprit ( Riquet à la houppe) ; la vraie beauté ne peut être
altérée même par les pires haillons ( Cendrillon) ; la patience vaut
mieux que la révolte ( Griselidis) ; la raison du plus fort n'est pas
toujours la meilleure ( Le Petit Poucet, Peau d'Âne) ; " Il vaut mieux
être riche et en bonne santé que pauvre et malade " ( Le Petit Poucet)
Des
moralités partielles :
Nous avons déjà constaté que les
doubles moralités n'englobaient pas vraiment la totalité du sens des contes,
bien plus, on serait tenté de penser que Perrault insiste trop sur des aspects
mineurs au détriment d'autres plus importants ce qui rend discutable, voire
discrédite le but didactique et pédagogique hautement revendiqué dans la
préface. En effet, si on étudie la moralité de La Belle au bois dormant,
on s'aperçoit que l'auteur se contente de rassurer les jeunes filles
qui se désoleraient de ne pas être encore mariées, ce n'est pas parce que le
mariage est tardif qu'il sera moins heureux. Cette conclusion nous apparaît
tout à fait réductrice, voire caricaturale, au regard des problèmes posés
par le conte. Aucune référence n'est faite à la vengeance de la vieille fée,
ni à la désobéissance de la jeune princesse qui profite de l'absence de ses
parents pour explorer les parties interdites du château, pas la moindre
allusion à l'ogresse, à la relation ambiguë que son fils entretient avec elle
( il lui cache qu'il est marié et père de deux enfants), et à ses intentions
de dévorer non seulement sa belle-fille mais aussi ses petits-enfants. La
première moralité de La Barbe bleue met en garde contre la curiosité,
dénoncée comme un vilain défaut, mais rien ne condamne, non seulement la
cruauté du mari mais aussi la stratégie qu'il met en place, le piège qu'il
tend à sa jeune épouse pour assouvir ses
instincts meurtriers ( la tentation et le prétexte d'un voyage), d'autant qu'il
s'agit d'un récidiviste. La moralité
du Petit Poucet est de loin la plus elliptique :
| On ne
s'afflige point d'avoir beaucoup d'enfants, Quand ils sont tous beaux, bien faits et grands, Et d'un extérieur qui brille ; Mais si l'un d'eux est faible ou ne dit mot On le méprise, on le raille, on le pille ; Quelquefois cependant c'est ce petit marmot Qui fera le bonheur de toute la famille. |
= les parents du Petit
Poucet sont de mauvais parents qui n'acceptent pas la
"débilité" de leur fils
= on a souvent besoin d'un plus petit que soi |
Cette moralité a tendance à faire comprendre que le seul malheur duPetit Poucet est
d'être méprisé par ses parents, alors qu'il est " condamné ",
comme ses frères, à mourir de faim en raison de la précarité de la situation
économique de ses parents, précarité aggravée par des circonstances
naturelles (la famine). Or la pauvreté et ses conséquences est bien le
problème de fond de ce conte bien plus que l'orgueil blessé des parents
d'avoir un enfant malingre. D'ailleurs, la débilité physique du petit dernier
est un surcroît de souci pour ces parents qui n'ont pas de quoi subvenir à
leurs besoins, et il leur renvoie l'image de leur pauvreté et de leur
impuissance. Et si les sept enfants avaient été de forte constitution et en
âge de travailler, le père n'aurait pas eu à prendre cette tragique
décision. la preuve en est que lorsque enfin quelqu'argent leur est attribué,
leur première pensée est de regretter leur geste et c'est avec joie et
soulagement qu'ils accueillent leurs enfants : " Ces bonnes gens étaient
ravis de revoir leurs enfants, et cette joie dura tant que les dix écus
durèrent." Aussi force est de constater que les moralités de Perrault ne
sont pas "fiables" ou du moins peu pertinentes.
Des
moralités contestables :
Par moralité on entend, une
sentence, une réflexion morale, qui permette au lecteur de faire preuve de
discernement dans sa conduite avec autrui, de corriger ses défauts, d'analyser
d'un regard nouveau ses comportements et de lui proposer un comportement
éthique. Or force est de constater que certaines moralités sont plutôt
amorales. La conclusion des Souhaits ridicules, affirme ( Bien
est donc vrai) qu'il est inutile d'aider les gens misérables et qu'il vaut
mieux les laisser dans leur situation, car ils ne savent que gaspiller les
bienfaits qu'on leur fait. La deuxième moralité de Cendrillon, déclare
comme nuls " l'esprit, le courage, le bon sens et autres talents" pour
réussir dans la vie, la réussite sociale ne dépend pas de soi mais d'une
" marraine" (= quelqu'un de bien disposé à notre égard), en
d'autres termes qui n' a pas la chance de rencontrer une bonne fée est perdu,
aussi talentueux soit-il.
Par ailleurs le comportement de
certains personnages est pour le moins discutable. Ainsi la jeune fille qui
promet à Riquet à la houppe de l'épouser dans un an, en remerciement de
l'esprit dont il lui a fait don, a complètement oublié sa promesse( "La
Princesse [...] se ressouvenant tout à coup [...] qu'elle avait promis
d'épouser le Prince Riquet à la houppe, pensa tomber de son haut" ( =
tomber des nues) et c'est par hasard, "alors qu'elle se promenait"
qu'elle rencontre Riquet à la houppe. Elle offre au prince une fin de non
recevoir, " Je n'ai pas encore pris ma résolution [...] et je ne crois pas
pouvoir jamais la prendre telle que vous la souhaitez", alléguant sa
laideur et l'inconscience de la promesse qu'elle lui avait faite : maintenant
qu'elle a de l'esprit, elle n'est plus suffisamment sotte pour accepter un homme
aussi laid. Cette attitude, si elle a le mérite d'être franche et honnête est
pour le moins surprenante car elle considère la laideur physique comme rédhibitoire
en dépit des qualités morales et intellectuelles du prince. Il faut admettre
que c'est peu moral d' attacher une importance disproportionnée à
l'esthétique et de bafouer l'éthique, et par conséquent une piètre leçon à
donner à des petites filles.
D'autres sont très ambiguës : Le
Petit Chaperon rouge est injustement victime de l'inconscience et de
l'imprudence de sa mère qui laisse sa petit fille aller seule dans la forêt
sans même la mettre en garde contre le loup. De plus, la fillette n'a pas
commis d'erreur, elle s'est acquittée de sa mission, peut-être eût-il mieux
valu qu'elle désobéît. Certaines punitions sont disproportionnées par rapport à la
faute commise.
Par exemple, la fille aînée des Fées, pour avoir manqué de
générosité et de courtoisie à l'égard de la femme fée rencontrée à la
fontaine, est condamnée à voir sortir de sa bouche des crapauds et des
serpents. Mais cette punition ne suffit pas, sa mère la rejette, et la condamne à " mourir au
coin d'un bois" seule et abandonnée. Ce verdict est pour le moins
effrayant et si le but est de dissuader les enfants d'être orgueilleux et
désagréables, il n'en demeure pas moins que c'est la mère qui a envoyé sa
fille à la fontaine et qu'elle aussi aurait mieux fait de ne pas obéir. Cette
surenchère inquiétante montre qu'il n'y a pas de rédemption possible et que
le foyer n'est pas le lieu du réconfort moral et affectif. Le petit Poucet
sauve peut-être sa famille de la misère mais c'est au prix du mensonge et de
la fourberie, de la même manière le Chat botté fait la fortune de son maître
mais ce n'est pas par altruisme, loin s'en faut, il craint juste que son maître
soit acculé à le manger tant il est dépouillé par l'héritage paternel ;
c'est donc une leçon d'égoïsme qui de plus élève le mensonge et la
malhonnêteté au rang des
vertus cardinales : " L'industrie et le savoir-faire / Valent mieux que des
biens acquis".
Peau d'Âne, bien que persuadée que
la morale réprouve son mariage avec son père, elle est prête à céder devant
la prodigalité de son père et sa capacité à satisfaire tous ses caprices :
" L'infante, que ces dons achèvent de confondre, / A son père, à son roi
ne sait plus que répondre" et en l'absence de sa marraine la fée, elle se
serait sûrement soumise au désir de son père, et c'est ici que réside le
vrai "miracle de la fée, non pas tant de faire en sorte que la malle
remplie de belles parures et de bijoux la suivent incognito, mais d'avoir
réussi à convaincre Peau d'Âne de résister à son père, en fuyant et en
renonçant à ses prérogatives de princesse.
Enfin, l'auteur n'est pas sûr de la
vérité de la moralité qu'il professe. Ainsi, dans la deuxième moralité de La
Belle au bois dormant, il écrit : " La Fable semble (c'est moi
qui souligne) encore vouloir nous faire entendre...". Si l'auteur doute
comment veut-il convaincre son lecteur ?
REMARQUE
: Griselidis fait l'apologie d'une jeune femme qui à force de patience
et de courage parvient à convaincre son mari de la sincérité de ses
sentiments mais pour autant faut-il devoir endurer toutes les souffrances
que l'on puisse infliger à une femme et à une mère, sans coup férir, comme
le préconise Perrault dans sa préface ? " [...] la Morale de Griselidis
[...] tend à porter les femmes à souffrir de leurs maris, et à faire voir
qu'il n'y en a point de si brutal ni de si bizarre, dont la patience d'une
honnête femme ne puisse venir à bout."
Des
moralités contradictoires :
En ce qui concerne Cendrillon les
deux moralités sont contradictoires et donc s'annulent : la première présente
les qualités morales comme les conditions sine qua non de la réussite et la
seconde présente ces mêmes qualités comme inutiles dés lors qu'une
intervention extérieure ne vient pas les faire valoir. ( cela ressemble fort au
double principe de la grâce nécessaire et de la grâce suffisante des
jansénistes !)
| MORALITÉ La beauté pour le sexe est un rare trésor De l'admirer jamais on ne se lasse Mais ce qu'on nomme bonne grâce Est sans prix et vaut mieux encore [...] Belles, ce don vaut mieux que d'être bien coiffées, Pour engager un coeur, pour en venir à bout La bonne grâce est le vrai don des Fées Sans elle on ne peut rien, avec elle, on peut tout. |
AUTRE MORALITÉ C'est sans doute un grand avantage, D'avoir de l'esprit, du courage, De la naissance, du bon sens, Et d'autres semblables talents, Qu'on reçoit du ciel en partage ; Mais vous aurez beau les avoir, Pour votre avancement ce seront choses vaines, Si vous n'avez pour les faire valoir, Ou des parrains ou des marraines. |
D'un conte à l'autre Perrault
propose des morales contradictoires. Ainsi dans la deuxième moralité du Maître
Chat ou le Chat botté, l'auteur précise que l'attirance de la princesse
pour le fils du meunier n'est pas sans être inspirée par son " habit,
[sa] mine et [sa] jeunesse", comprenons la physionomie agréable du jeune
homme. Or, dans Cendrillon, Perrault propose un autre atout de
séduction, plus sûr que la beauté : " Pour engager un coeur, pour
en venir à bout, / La bonne grâce ( = la gentillesse, la bonté, et autres
qualités morales) est le vrai don des Fées ; / sans elle on ne peut rien, avec
elle on peut tout.
Des
moralités inopérantes :
Elles sont caduques, datent d'une
époque révolue et non plus de sens au moment où Perrault écrit. C'est le cas
de la deuxième moralité de La Barbe bleue, " [...] On voit
bientôt que cette histoire / Est un conte du temps passé ; / Il n'est plus d'Époux
si terrible, / Ni qui demande l'impossible, / Fût-il malcontent et
jaloux." cette morale inadaptée au lectorat est donc inutile.
Perrault renonce à donner une
morale : " [...] ... les agréables noeuds, / pour être différés,
n'en sont pas moins heureux, / Et qu'on ne perd rien pour attendre ; / Mais le
sexe avec tant d'ardeur, / Aspire à la foi conjugale, / Que je n'ai pas la
force ni le coeur, / De lui prêcher cette morale." Certes Perrault use de
la prétérition, mais néanmoins, il sait bien que la leçon qu'il veut donner
est nulle et non avenue.
Ce sont de fausses morales,
parce que la moralité omet de prendre en compte un paramètre du conte. Ainsi
la première moralité de Riquet à la houppe, affirme que : " Tout
est beau dans ce que l'on aime, / Tout ce qu'on aime a de l'esprit. Or cette
moralité serait justifiée si la jeune fille décidait d'épouser le prince en
dépit de sa laideur et si le prince proposait le mariage à la jeune fille en
dépit de son immense bêtise. Or, le mariage n'est conclu qu'après que chacun
ait respectivement corrigé par son don les hasards malheureux de la naissance.
La deuxième moralité est tout aussi déplacée. Elle prétend que seul le
sentiment amoureux préside à l'union de deux êtres, qu'importe leurs
qualités physiques. Or la jeune fille n'épouse pas Riquet à la houppe parce
qu'elle est amoureuse, à aucun moment elle ne fait référence à ce sentiment,
elle l'épouse parce qu'elle lui a promis, parce qu'il est devenu beau et aussi
parce qu'il est riche.
Parfois Perrault se contente de
faire des constats, qui ne permettent pas de dégager une leçon. Ainsi,
nous dire qu' "Attendre quelque temps pour avoir un Époux, / Riche, bien
fait, galant et doux, / La chose est assez naturelle." ne peut être
considéré véritablement comme une morale et ajouter qu' " On ne trouve
plus de femelle / Qui dormît si tranquillement" pendant cent ans, c'est
quelque part prendre le lecteur pour un grand naïf !!
Des
moralités inadaptées au jeune lecteur :
Dans sa préface, Perrault reconnaît
que le but didactique des contes puisse être différé mais pour autant il reste
persuadé qu'un travail de réflexion s'opère dans les jeunes esprits et qu'ils
sauront retenir la leçon du conte : " Ce sont des semences qu'on jette qui
ne produisent d'abord que des mouvements de joie et de tristesse, mais dont il
ne manque guère d'éclore de bonnes inclinations." Pourtant le plus
souvent on a tendance à penser que les moralités ne s'adressent pas aux
enfants, ce que pensent d'ailleurs aussi les éditeurs de livres pour la
jeunesse qui éditent les contes de Perrault sans reproduire les moralités, de
sorte que la plupart ignorent même leur existence.
De fait le jeune lecteur ne
peut pas vraiment se sentir concerné par ces moralité. Si de fait les
fillettes rêvent toutes du prince charmant pour autant, elles
envisagent cette rencontre dans un futur tellement lointain que la leçon de
patience ne les concerne pas vraiment.
Par ailleurs, aucun enfant n'a envie
d'être déshérité, abandonné, envoyé à l'aventure par ses parents et
spontanément il ne s'identifie pas aux personnages des contes, ils les
considèrent toujours comme "des autres", bien malheureux certes mais
des autres qui ne lui ressemblent pas. De même, le cadre social ne correspond
pas à celui du lecteur, qui ne se sent que peu concerné par les récits de
rois et de princesses et on serait tenté ici de
reprendre la thèse défendue par Beaumarchais dans l' Essai sur le genre
dramatique sérieux, selon laquelle l'effet sur le public est nul dés lors
que sont mis en scène des personnages trop dsitants de lui, tels les rois et
les princes. Et puis les enfants, aussi crédules soient-ils savent bien que le
conte les conduit dans un monde imaginaire et si les animaux qui parlent et
agissent comme les humains, si la citrouille transformée en carrosse sont
séduisants, force est de constater que, l'effet
des prodiges prend fin avec la fermeture du livre.
En outre, les situations et les
leçons du conte peuvent produire un effet contraire à celui qui est
recherché. Qu'on ne s'étonne pas si le plus
souvent les enfants jugent sévèrement les parents du Petit Poucet, en qui ils
ne voient que des parents indignes qui n'aiment pas leurs enfants et qui se
"débarrassent" d'eux, crime immonde et insupportable pour un enfant
au lieu de comprendre que c'est la misère la plus absolue qui dicte la conduite
paternelle.
Comme le préconisait Rousseau à propos des Fables de La fontaine (
l'enfant préfère être renard que corbeau, fourmi que cigale...), il faut
expliquer les contes aux enfants, sinon ils risquent de se tromper dans leur
jugement. Les contes sont de fait plus dangereux qu'il 'y paraît à première
lecture. Ils peuvent devenir une école du vice, et apprendre aux enfants que le
mensonge est avantageux ( cf Le Chat botté, mais aussi la fin du Petit
Poucet)), que le travail n'est pas indispensable pour réussir, il suffit
d'avoir de la chance et de trouver une bonne marraine qui s'occupera de tout (Cendrillon)
ou un chat rusé qui fera votre fortune, qu'il suffit de demander pour
obtenir et que n'importe quel caprice peut être satisfait ( La Belle au bois
dormant).
Le fait que tous les contes, excepté
Le Petit Chaperon rouge, aient un dénouement heureux, pourrait faire
croire à l'enfant que " tout est mal qui finit bien"même s'il
se trouve un jour dans la pire des situations.
Enfin, certaines situations sont
tellement injustes et tellement terrifiantes ( Le Petit Poucet, La Barbe
bleue, Le Petit Chaperon rouge) qu'elles risquent de déstabiliser l'enfant.
Les frères Grimm ne s'y sont pas trompé et ont écrit une fin heureuse au
conte du Petit Chaperon rouge, qui sera vengé par un chasseur et qui
réussira à extraire à temps la grand-mère et sa petite fille de l'estomac du
loup. D'ailleurs, souvent les parents travestissent ces contes et les réinventent
de manière à adoucir et le contenu et la morale. La totalité des
élèves de telle classe de terminale ignorait que le conte de La belle au
bois dormant, se poursuivait au delà du mariage de la Belle avec le Prince
; aucun élève n'avait connaissance de l'existence de son ogresse de
belle-mère ( et je suis certaines qu'il ne s'agit pas d'un cas isolé !!!)
En fait Perrault vise moins un public
enfantin qu'un public de femmes et de jeunes filles de la bourgeoisie et de la
noblesse de son époque ( cf l'apostrophe " Belles" de la moralité de
Cendrillon). On sait que dans les salons on se plaisait à lire et à parler des
contes, chacune voulant être meilleure exégète que l'autre. Aussi les
moralités étaient-elles davantage prétextes à des discussions. Ce n'est pas
sans raison si les épîtres dédicatoires ont pour destinataires des jeunes
filles et si la plupart des morales traitent de la beauté féminine, de
l'amour, du mariage, des maris violents, préoccupations de prédilections des
jeunes filles de bonne famille qui sont en quête du parti le plus séduisant et
le plus intéressant. Et puis, Perrault devait séduire son lectorat, or ce
n'étaient pas les gens du peuple qui achetaient ses contes, encore aurait-il
fallu qu'ils sachent lire, le peuple lui en était encore à la tradition orale,
aussi, ces pseudo morales peuvent-elles être considérées comme des
instruments de séduction.
Bref, les contes de Perrault
indubitablement plaisent beaucoup, mais ils plaisent bien plus qu'ils
n'instruisent.
Des
moralités prétextes à la satire :
Dans les moralités ( comme dans le
corps du récit) le style de Perrault est parfois incisif et il ne manque pas d'être
satirique, ce qui, sans conteste est une autre manière d'alimenter le débat
autour des contes. Le sexe féminin est de loin le plus directement concerné
par les pointes de l'auteur. En effet il fait en quelque sorte le bilan des
défauts reconnus comme "typiquement" féminins dans la société du
dix-septième siècle. Perrault leur reproche :
leur curiosité qu'elles paient très cher mais
c'est un défaut dont elles n'arrivent pas à se guérir ( La Barbe bleue)
leur superficialité : elles attachent beaucoup
d'importance à leur beauté et croient qu'il s'agit là de valeurs essentielles
au lieu de considérer que ce sont leurs valeurs morales et la bonté de
leur caractère qui les rendent séduisantes. ( Cendrillon, La Belle au bois
dormant)
leur coquetterie exacerbée est telle que seule
leur apparence extérieure est importante et fait l'objet de toutes leurs
préoccupations : de " beaux habits" comptent davantage que leur sort,
et toujours elles veulent rivaliser d'élégance pour être la plus belle. Leur
absence de modestie est telle qu'elles n'hésitent pas à se penser plus belles
que la Beauté : " Et qui souvent ne s'imagine encor / Que si des trois
Beautés la fameuse querelle / S'était démêlée avec elle, / Elle aurait eu
la pomme d'or."
leur impatience : elles ne savent attendre et
veulent " tout tout de suite", surtout en matière de mariage, comme
si elles craignaient de devoir rester célibataire. En fait, les jeunes filles
craignaient que leur beauté s'altère avec l'âge et qu'elles soient dés lors
dédaignées. ( attitude tout à fait justifiée au 17 ème siècle, ce qui qui
en dit long sur la considération que les hommes accordaient aux femmes ; notons
qu'à trente ans, la femme était considérée comme étant déjà sur le
déclin 19 ème siècle ; cf La femme de trente ans de Balzac)
leur imprudence : elles se laissent séduire par
des discours flatteurs et elles sont incapables de faire la différence entre
l'hypocrisie et la sincérité des propos et font l'erreur de succomber là où
il faudrait résister. En d'autres termes, les jeunes filles sont
inconséquentes et s'offrent à n'importe qui : les jeunes filles " Font
très mal d'écouter toute sorte de gens, / Et que ce n'est pas chose étrange,
/ S'il en est tant que le loup mange." ( Le Petit Chaperon rouge)
leur pouvoir sur les hommes : la femme au
dix-septième siècle ( dans certains milieux sociaux), commence à être moins
soumise et à " revendiquer" le droit à une certaine autonomie bien
que juridiquement parlant elle soit toujours mineures, même mariée,
puisqu'elle passe de la tutelle de son père à celle de son mari. Cette
évolution n'échappe pas à Perrault même si, dans la moralité du conte de La
barbe bleue, Perrault fait davantage référence au pouvoir de séduction
que les femmes exercent sur les hommes qu'à leur pouvoir social : le mari
" Près de sa femme on le voit filer doux / Et de quelque couleur que sa
barbe puisse être, / On a peine à juger qui des deux est le maître." ( La
barbe bleue)
Notons que dans Griselidis, le refus de prendre
femme est déterminé par le manque de soumission des femmes et l'emprise
qu'elles exercent sur leurs maris : le jeune roi souhaite donc " une jeune
beauté [...] / D'une obéissance achevée, / D'une patience éprouvée, / Et
qui n'ait point de volonté" ( = soit belle et tais-toi !)
La satire s'étend aussi :
aux parents qui n'adulent leurs enfants que dés lors
qu'ils satisfont leur orgueil et qui rejettent celui ou ceux qu'ils jugent
déshonorants : " On ne s'afflige point d'avoir beaucoup d'enfants, / Quand
ils sont tous beaux, bien faits et bien grands, / Et d'un extérieur qui brille
; / Mais si l'un d'eux est faible ou ne dit mot / On le méprise, on le raille,
on le pille" ( Le Petit Poucet)
aux petites gens qui veulent s'élever dans la
société mais qui n'ont pas assez d'esprit et de clairvoyance pour profiter des
opportunités qui leur sont offertes : " Peu d'entre eux sont capables / De
bien user des dons que le Ciel leur a faits."
à la passion, qui est dangereuse car elle annihile la
raison : " contre un fol amour et ses fougueux transports / La Raison la
plus forte est une faible digue."