LES
PERSONNAGES DES CONTES
-
Typologie
des personnages :
La notion de conte implique la présence nécessaire de certains personnages
que l'on peut classer :
a) en fonction de leur appartenance sociale et de leur
niveau de vie :
- Les riches : les nobles : les rois et les reines,les prince et les
princesses, sont les personnages les plus présents, (Griselidis, Peau
d'Âne, La Belle au bois dormant, Le maître chat ou le Chat botté, Les Fées,
Cendrillon, Riquet à la houppe,) seuls trois contes ne les
font pas intervenir ( Les Souhaits ridicules, Le Petit Chaperon rouge, Le
Petit Poucet) et autres gentilshommes (Cendrillon) ; les riches
roturiers ( La Barbe bleue)
- Les pauvres : les gens du peuple : les villageois (Griselidis, Le
Petit Chaperon rouge),les paysans (Peau d'Âne) les bûcherons ( Le
petit Poucet, Les souhaits ridicules), les meuniers ( Le Maître chat ou
le Chat botté)
b) en fonction de leur apparence
physique :
- les beaux : le plus souvent les personnages de contes sont beaux et
la beauté n'est pas l'avantage des riches, Le Petit Chaperon rouge,issue d'un
milieu modeste est la plus jolie petite fille, tout comme Griselidis, en
revanche, Riquet à la Houppe, fils d'une reine est laid.
- les laids : sont plus rares ( Riquet à la houppe et la soeur cadette de
sa femme, La Barbe bleue). Le plus souvent sont laids ceux qui sont méchants,
tel La Barbe bleue, et même si on n'a pas de portait de l'ogre, on imagine mal
qu'il soit beau, mais chez Perrault, les laids sont aussi des gentils tel Riquet
à la houppe et les beaux sont aussi des méchants, tel le prince qui épouse
Griselidis.
c) en fonction de leur caractère
- les bons : ceux qui supportent toutes les injustices et autres
tourments et qui n'en tiennent pas rigueur à leurs bourreaux telle Cendrillon
qui pardonne à ses soeur leur mépris ou encore Griselidis qui bien que
répudiée, aime toujours son mari ; ceux qui préfèrent renoncer à une vie de
faste plutôt que de commettre une faute, telle Peau d'Âne qui fuit le palais
paternel pour échapper que son père ne commette l'inceste.
- les méchants : ceux qui ont pour seul objectif de nuire (le loup, La
Barbe bleue..)
d) en fonction de l'effet sur le lecteur
- ceux qui inspirent la pitié : victimes de la méchanceté et
de la jalousie des autres, les victimes de la fatalité, les mal aimés... mais
aussi les parents du Petit Poucet qui sont réduits à abandonner leurs enfants
tant ils sont pauvres et qu'ils n'ont pas le courage d'assister, impuissants à
la mort de leurs enfants : " Elle était pauvre mais elle était mère.
Cependant ayant considéré quelle douleur ce lui serait de les voir mourir de
faim, elle [...] consentit."
- ceux qui inspirent le dégoût : tant ils sont cruels et méchants, telle
la belle-mère de Cendrillon ou encore le mari de Griselidis même si par
ailleurs il fait amende honorable et regrette les tourments qu'il a fait subir
à sa femme ; la Barbe bleue.
- ceux qui font rêver : les
fées, mais aussi les princes et les princesses, tous les personnages qui
connaissent une fin heureuse grâce à la rencontre du prince charmant, telle La
Belle au bois dormant, tous ceux qui sont dignes d'admiration telle Griselidis,
le parangon de la patience et de la vertu, tous ceux qui ont une chance
extraordinaire, tel le cadet qui a hérité d'un chat ingénieux qui fait sa
fortune, ceux qui concluent un mariage heureux. Qui n'a pas rêvé un jour
d'être une princesse et de rencontrer le prince charmant ?
- ceux qui font peur : l'ogre, l'ogresse, mais aussi le loup, et tous les
personnages qui sont tellement méchants et injustes, telle la belle-mère de
Cendrillon, ou cruels, tel La Barbe bleue, qu'on préfère qu'il restent des
personnages de fiction.
Les personnages ne sont pas décrits ( ce qui laisse libre
cours à l'imaginaire
et laissera toute latitude à Gustave
Doré dans ses illustrations), ils sont stylisés et réduits à un
caractère physique ou moral dominant. Ainsi le le prince est-il toujours jeune et
beau, et quand par hasard il n'est pas conforme au type, tel Riquet à la
Houppe, sa laideur est largement compensée par un esprit brillant et à la fin
du conte, il rentre dans la norme puisque sa femme use de son don pour le rendre
beau. Il en de même des princesses, Peau d'Âne, la Belle au bois dormant sont
d'une rare beauté. L'ogre est toujours méchant et affamé ; la belle-mère est
toujours méchante et injuste...
Bien plus, ils sont rarement identifiés par un prénom. Dans les contes
de Perrault, seuls le père du Petit Poucet, Guillaume, et le bûcheron des Souhaits
ridicules, Blaise, ont un prénom, les autres personnages sont le
plus souvent anonymes et ils ne sont
désignés que par leur fonction, roi, leur métier, bûcheron,
meunier, fée, leur parenté,père, mère, fils ou fille de, marraine, soeur,
frère ; parfois, c'est un
surnom qui individualise le personnage
- un diminutif affectif
: : Fanchon, est la fille bien aimée des Fées, Javotte, une des
demi-soeur de Cendrillon, Pierrot, le frère aîné du Petit Poucet, le
préféré de sa mère.
- un diminutif péjoratif :
Cucendron ( obtenu à partir de ce qu'on appellerait aujourd'hui un mot valise :
cul + cendre)ou Cendrillon, surnom plus poli donné par la cadette ; Le Petit
Poucet, un pléonasme pour insister sur sa débilité physique.
- une antonomase : le
personnage est identifié à un accessoire : le petit Chaperon rouge, Peau
d'Âne ; à un détail physique, La Barbe bleue ( il est à noter que le plus
souvent le personnage de ce conte est désigné sans le déterminant indéfini,
contrairement à l'édition originale des contes de Perrault), Riquet à la
houppe, le seul personnage doté d'un patronyme ( Riquet) ; à un état, La
Belle au bois dormant.
Le choix de l'anonymat, du prénom ou du surnom courant, permet au lecteur, à
l'auditeur, de s'identifier plus facilement aux personnages des contes : les
rois, les reines et les princes, ne sont en fait que des pères, des mères, des
maris, des enfants, ils n'existent pas en tant que réalité sociale, et dés
lors ils incarnent les désirs, les joies et les peines de tout à chacun.
Ce sont des personnages hors du commun, pas seulement les fées, les
ogres, ou les dieux ( cf Jupiter dans les Souhaits ridicules), qu'ils
soient beaux ou laids, bons ou mauvais, riches ou pauvres, puissant ou
faibles,ils sont toujours désignés ou par un superlatif : le père de Peau
d'Âne est le roi " le plus grand qui fût sur la terre" ; Griselidis
est " [...] l'objet le plus agréable, / Le plus doux et le plus aimable /
Qu'il eût jamais vu sur la terre."; Le Petit Chaperon est " une
petite fille de Village, la plus jolie qu'on eût su voir" ; Le Petit
Poucet est "le plus fin et le plus avisé" ; Cendrillon est "la
meilleure personne du monde" ; ou par un adverbe d'intensité : la
mère et la fille aînée du conte Les Fées sont " si
désagréables et si orgueilleuse qu'on ne pouvait vivre avec elles ; Barbe
bleue est " si laid et si terrible qu'il n'était ni femme ni fille qui ne
s'enfuît de devant lui." ; ou encore par un comparatif de supériorité :
Cendrillon est " cent fois plus belle que ses soeurs" Aussi sont-ils
très éloignés de la réalité de sorte qu'ils sont toujours considérés
comme des personnages imaginaires à l'inverse des personnages de roman qui
créent un effet de réel.
Les
personnages = des fonctions
:
La
présence d'un personnage dans un conte se justifie par le rôle qu'il joue dans
l'intrigue. Si de fait, dans certains contes, la situation initiale met en place
un certain nombre de personnages, force est de constater que le plus souvent
c'est pour mettre en place le cadre dans lequel l'histoire va se dérouler, ils
font partie du " décor", ils sont simplement cités, tels les frères
aînés dans Le maître Chat ou le Chat botté, ou le père de Cendrillon
et le récit n'y fera plus référence. Le personnage de conte est un actant et
Vladimir Propp le définit ainsi dans La Morphologie des contes
: " Par
fonction, nous entendons,l'action d'un personnage définie du point de vue de sa
signification dans le déroulement de l'intrigue" Aussi, lorsqu'il n'a
plus de rôle à jouer, il disparaît de la narration, tel le père de Peau
d'Âne, dont il ne sera plus question dés lors que sa fille quitte son palais
pour échapper à l'inceste. Il réapparaît à la fin du conte, pour assister
au mariage de sa fille et lui prouver son amour paternel. Il en est de même
pour la mère du Petit Chaperon rouge, de Riquet à la houppe, des parents de la
Belle au bois dormant, seuls personnages que la jeune fée décide de na pas
endormir pour cent ans.
En conséquence, les personnages qui retiennent l'intérêt dans un conte sont
peu nombreux. Par exemple sur les dix-huit personnages, au moins, évoqués dans
Le Petit Poucet ( le bûcheron, sa femme et leur sept enfants, l'ogre, sa
femme et leur sept filles, sans compter le roi), seul cinq, jouent un rôle :
les parents du Petit Poucet, l'ogre et sa femme, le Petit Poucet, et à la fin,
il ne reste plus que le Petit Poucet, ses parents et l'ogre ont quitté la
scène ; rien sur les six autres frères, ni sur les sept filles de l'ogre, qui
n'apparaissent que pour mourir.
Les différentes fonctions sont limitées et récurrentes d'un conte à l'autre,
seuls changent, éventuellement les noms ( roi, reine, prince, princesse, se
retrouvent dans la plupart des contes de fées) et les circonstances. Chaque
conte donne donc l'impression de " déjà lu".
Vladimir Propp propose cinq types de fonctions :
- le héros : celui qui concentre toutes les attentions et vers qui
sont dirigées toutes les actions, le plus souvent, il s'agit du personnage
éponyme.
- le mandateur : il s'agit d'un personnage qui charge le héros d'une
mission, par exemple, porter une galette et un petit pot de beurre à sa
grand-mère, ou d'un personnage à qui il manque quelque chose, par exemple, le
père de Peau d'Âne est en quête d'une femme.
- l'agresseur, le méchant : son rôle est de perturber la vie tranquille
du héros, telle la belle-mère de Cendrillon, ou le loup que rencontre le Petit
Chaperon rouge...
REMARQUE : parfois, un même personnage est à la fois le mandateur et
l'agresseur, tel le père de Peau d'Âne.
- le donateur, ou le pourvoyeur : c'est celui qui aide le héros (
l'adjuvant), en lui procurant un objet magique, non sans le mettre à l'épreuve
auparavant, telle la marraine de Peau d'Âne qui lui donne sa baguette magique
mais qui lui impose de fuir et de subir le sort d'une servante.
- le faux héros : c'est le personnage qui usurpe les mérites du héros,
ou qui feint d'être le héros, par exemple, dans Le Maître Chat ou le Chat
botté, c'est le chat qui est le héros mais c'est son maître qui passe pour
méritant aux yeux du roi.
Toutes les fonctions ne sont pas obligatoirement
présentes dans un conte, et l'absence de tel ou tel induit une issue
particulière. Ainsi dans les Souhaits Ridicules, il n'y a pas d'agresseur,
c'est le héros lui-même qui est l'instrument de sa perte, et l'effet du
donateur est anéanti ; dans Le Petit Chaperon rouge, il n'y a pas
de donateur pour aider la fillette à vaincre son agresseur, agresseur qui n'est
pas démasqué et qui a raison de sa victime. En revanche, dans Les fées, il
n'y a pas d'agresseur, mais le donateur, ( la fée) démasque le faux héros (
l'aînée qui feint d'être aimable, comme sa soeur l'avait été
naturellement).
On peut envisager une autre classification des fonctions des personnages en
prenant les éléments constitutifs d'un schéma actantiel, classification qui
n'est pas contradictoire avec la précédente :
- le sujet : par exemple, Cendrillon ;
- l'objet de la quête: (aller au bal), le prince charmant
- l'adjuvant : la fée
- l'opposant : ses demi-soeurs, sa belle-mère
- le destinateur : celui qui est à l'origine de la quête du héros, par
exemple, le père de Peau d'Âne; le mépris de la marâtre...
- le destinataire : le personnage pour qui le héros agit, par exemple,
la grand-mère du Petit Chaperon rouge ; le maître du Chat botté
Enfin, si on prend pour référence les étapes d'un schéma narratif, on peut
se permettre les équivalences suivantes :
- le perturbateur = l'agresseur
- l'élément équilibrant = le donateur
Les
fées
Les fées
sont des personnages récurrents de la littérature du Moyen-Âge, parmi
les plus connues, La fée Morgane, sa soeur la fée Viviane et leur nièce la
fée Mélusine et des contes en général,( que l'on appelle d'ailleurs
"contes de fées") on connaît surtout la fée Clochette de Peter
Pan et la fée Carabosse qui désigne la fée maléfique, telle celle de La
belle au bois dormant, baptisée ainsi bien après Perrault. Ces êtres
surnaturels ont en quelque sorte remplacé les
déesses de l'antiquité, en tout cas, elles ont gardé leurs pouvoirs et leur
ascendant sur les hommes.
Dans les Contes
de Perrault, sur les 11 contes, 5 seulement mettent en scène des Fées ( Peau
d'Âne, La Belle au bois dormant, Les Fées, Cendrillon et Riquet à la
houppe) et un conte met en scène un Dieu, Jupiter, Les Souhaits
ridicules. Sur les 12 fées qui interviennent ( dans le conte Les fées, le
titre au pluriel n'est pas justifié puisque c'est une seule et même fée qui
prend des aspects différents), aucune n' a un nom (La réécriture en prose de Peau
d'Âne,donne un nom à la fée : "la fée
des Lilas") et une seule est maléfique, la
huitième fée qui s'invite au baptême de la princesse de La belle au bois
dormant. Ce choix invite à penser que Perrault voulait davantage que les
fées engendrent le rêve plutôt que la crainte.
REMARQUE
: les fées pouvant prendre n'importe quelle apparence, certains objets sont
" fées", telles les bottes de sept lieues de l'ogre qui non
seulement permettent d'aller très vite mais qui de plus s'adaptent au pied de
celui qui les chausse ou encore la clef du cabinet maudit de La barbe bleue,
qui garde des trace de sang indélébiles, preuves de la curiosité de la jeune
princesse.
Ce sont des
personnages merveilleux en raison de :
- leurs
accessoires extraordinaires : outre la baguette magique indispensable pour
accomplir des "métamorphoses", la jeune fée arrive auprès de la
princesse de la princesse qui vient de se blesser " dans un chariot tout de
feu, traîné par des dragons" ; elles peuvent se transformer telle celle
du conte Les fées qui prend deux aspects différents selon qu'elle
apparaît à l'une ou à l'autre.
- de leurs
pouvoirs surnaturels: - elles
ont le pouvoir de métamorphoser : tantôt elles mêmes telle celle du conte Les
fées qui prend deux aspects différents selon qu'elle apparaît à l'une ou
à l'autre des deux soeurs, tantôt ce qu'elles touchent avec leur baguette
magique. Ainsi la citrouille devient carrosse, les souris des chevaux, le rat un
cocher, les haillons de riches vêtements, les lézards des laquais. Il est à
noter que ces métamorphoses spontanées et totales respectent le principe
analogique que l'on peut observer dans Les Métamorphoses d'Ovide : la
métamorphose garde un aspect de l'objet ou de l'animal métamorphosé : les
chevaux sont gris, comme les souris, la coupe de l"habit des laquais
rappelle la queue des lézards, la forme du carrosse rappelle la rondeur de la
citrouille.
- donner des dons, dés lors ce sont des marraines
idéales : la Belle au bois dormant en a 7 (+1) et chacune lui offre un don
( la beauté, la musique, le chant, l'intelligence, la grâce, la danse)
- elles accomplissent des prouesses, par exemple la plus jeune des fées qui avait
assisté au baptême de la Belle au bois dormant, elle se présente au château
dans l'heure qui suit l'accident survenu à la jeune princesse bien qu'elle
habite " à douze mille lieues de là" ; elles ne peuvent pas d'arrêter le temps
mais elle peuvent mettre en léthargie tout le personnel d'un château
pendant cent ans.
- elles gouvernent, infléchissent ou corrigent les destinées humaines. Ainsi,
Riquet à la houppe est laid,mais il pourra donner de l'esprit à qui il voudra ; La
benjamine des fées de La Belle au bois dormant, à défaut d'infléchir
les prédictions de son aînée," je n'ai pas assez de puissance pour
défaire entièrement ce que mon ancienne a fait", elle les corrige :
" mais au lieu de mourir, elle tombera seulement dans un profond
sommeil..."
- elles prédisent l'avenir, ainsi celle qui est présente à la naissance de
Riquet à la houppe et qui assure " qu'il ne laisserait pas d'être
aimable, parce qu'il aurait beaucoup d'esprit."
- elles récompensent ou punissent, comme l'illustre le conte Les fées : l'une
des soeurs est récompensée pour sa bienveillance et sa cordialité, l'autre au
contraire est punie par la même fée.
Les
fées sont respectées et honorées : le père de la Belle leur offre à
chacune " un étui d'or massif, où il y avait une cuiller, une fourchette,
et un couteau de fin or, garni de diamants et de rubis." Et dés lors qu'on
leur manque de respect, la sentence est immédiate, la huitième fée, qui avait
été oublié parce qu'on la croyait morte, et pour laquelle il n'est pas prévu
de présent, se venge en prédisant la mort de la princesse. De même l'aînée
des Fées paiera cher son orgueil et son manque de courtoisie à l'égard
de la fée qui lui demande à boire.
Les fées sont très humanisées : elles éprouvent les même
sentiments que les humains : la colère ( La Belle au bois dormant); l'
humiliation ( La belle au bois dormant, Les Fées) ; la vengeance (
La belle au bois dormant, Les fées) ; la reconnaissance ( Les Fées) ;
elles ont les mêmes qualités et les mêmes défauts que les humains, même
s'il est vrai que les fées ont souvent plus de qualités que de défauts : la
bonté ( La belle au bois dormant ; Les fées), la bonne marraine
de Peau d'Âne donne même à sa filleule sa baguette magique qui lui permettra
tantôt de dissimuler sous terre la malle remplie de ses vêtements et de ses
bijoux tantôt de la faire apparaître et de l'ouvrir.; la méchanceté (La
belle au bois dormant).
Elles ne
sont pas infaillibles, la marraine de Peau d'Âne se méprend à quatre reprises
dans les conseils qu'elle prodigue, elle ne connaît pas vraiment la puissance
de la passion : " Cette fée était bien savante, / Et cependant elle
ignorait encor / Que l'amour violent pourvu qu'on le contente, / Compte pour
rien l'argent et l'or" et seule la fuite de Peau d'Âne empêche le
père de commettre son crime. De plus, leurs pouvoirs sont limités. La jeune
princesse convoquée au baptême de la Belle au bois dormant, bien qu'ayant
anticipé sur les mauvaises intentions de la vieille fée, ne peut annuler le
maléfice prononcé mais seulement l'atténuer. Est-ce à dire qu'il existe une hiérarchie
chez les fées et qu'elles sont elles aussi soumises au droit d'aînesse en
vigueur au dix-septième siècle ?
Bien plus, leurs pouvoirs sont énigmatiques . En effet, la fée qui
préside à la naissance de Riquet à la houppe, est la même que celle qui
préside à celle de la cadette du même conte, mais alors qu'elle a fait don au
jeune prince, pour compenser sa laideur " le don de donner autant d'esprit
qu'il en aurait à la personne qu'il aimerait le mieux", elle prétend
qu'elle ne peut " rien [...] du côté de l'esprit [...] mais tout du
côté de la beauté". Le conteur la fait-il mentir pour servir son
intrigue ou ses pouvoirs sont-ils " à usage unique" ?
Les fées ont aussi un rôle moral ou éducatif. Par exemple, telle fée
rassure la mère de Riquet à la houppe sur son avenir et atténue ainsi sa
déception maternelle devant un enfant aussi laid, en revanche, cette même fée
modère l'orgueil et l'admiration de la future belle-mère de Riquet à la
houppe, en lui annonçant que sa fille " n'aurait point
d'esprit". La marraine de Cendrillon lui rappelle les vertus de
l'obéissance en lui expliquant que les métamorphoses qu'elle a opérées sont
limitées. Cendrillon fera l'expérience des conséquences négatives de la
désobéissance, même si par ailleurs les conséquences à long terme sont positives La
marraine de la Belle au bois dormant est une confidente attentive qui met tout
en oeuvre pour que sa filleule échappe au désir incestueux de son père.
Elles mettent
à l'épreuve les personnages. Ainsi, la fée des Fées se cache
sous les aspects d'une vieille femme ou d'une femme très élégante pour ne pas
éveiller les soupçons des jeunes filles et ainsi s'assurer de leur probité ou
au contraire de leur malhonnêteté, en conséquence de quoi l'une est
récompensée et l'autre est punie.
La
représentation des fées chez Gustave Doré : est très éloignée de
l'univers des contes de Perrault. Tout d'abord, sur le 41 illustrations,
seulement 2 présentent des Fées : Cendrillon et Les fées. Ensuite,
nous pouvons constater que les fées n'ont rien d'extraordinaire physiquement et
qu'elles ont perdu de leur superbe : la jolie marraine de Cendrillon
officie dans une cuisine sordide où sèchent des haillons, au milieu des souris
qui se délectent des épluchures de citrouille, elle a les traits d'une vieille
femme au visage ridé, à la taille très forte, à
la vue déficiente, vêtue comme une servante; à côté d'elle Cendrillon
semble élégante alors que le texte de Perrault insiste sur le délabrement et
la saleté de ses vêtements ; de plus Gustave Doré a choisi
de représenter la première apparition de la fée des Fées, celle qui a
pris les traits d'une vieille et pauvre femme qui s'aide d'un bâton pour
marcher et non pas l'élégante dame qui
apparaît à l'autre soeur. Par ailleurs les pouvoirs magiques ne sont pas du
tout exploités. Au lieu d'un baguette magique, la fée de Cendrillon tient un
gros couteau et elle s'affaire à découper la citrouille comme le ferait une
servante, nous sommes loin de la magie de la métamorphose spontanée de la
citrouille en carrosse comme le précise le conte de Perrault,tout laisse croire
qu'il s'agit d'un long travail d'élaboration ; la baguette magique de la fée
que rencontre la cadette des Fées, est remplacée par un bâton de
marche. C'est que Gustave Doré veut rendre
compte d'un univers moins merveilleux et davantage
fantastique et laisse plus de place au mystère qu'au rêve. Ainsi on ne
distingue pas vraiment le visage de la fée qui arrive à la fontaine, non
seulement parce qu'il est en partie caché par la capuche de sa cape, mais aussi
parce que le trait est moins précis, ce qui lui confère l' aspect mystérieux
de quelqu'un qui veut passer inaperçu, ou qui ne veut pas être reconnu, ou du
moins qui ne veut pas attirer l'attention. Par ailleurs, le choix d'un lieu
sombre et exigu, à peine éclairé par la flamme d'une bougie, n'anticipe pas
vraiment sur la scène de métamorphose de la citrouille, c'est le visage
radieux de Cendrillon, son regard attentif, qui étonnent et interpellent (
visage particulièrement mis en lumière) : en effet, on se demande ce que cette
jeune fille trouve de si passionnant dans cette citrouille et dans le geste de
cette vieille femme. C'est donc l'imagination de l'enfant qui regarde l'image
qui est sollicitée, à lui de se créer un monde à partir de sa lecture de
l'image.
Les
enfants : lire à ce sujet dans le chapitre sur
la fratrie
Sur les onze contes, il n'y en a que dans Les
Souhaits ridicules, qu'il ne se trouve pas d'enfants ; dans les dix autres,
six mettent en scène plusieurs enfants ( de 2 à 7), cinq font intervenir un
enfant unique ( Griselidis, Peau d'Âne, La Belle au bois dormant, Le Petit
Chaperon rouge, Riquet à la houppe). Le cas de Cendrillon est un peu particulier en ce sens qu'elle
est fille unique mais le remariage de son père la dote de deux demi-soeurs,
aussi est-elle inclue dans une fratrie où elle demeure étrangère.
La distinction fille / garçon ( même si de fait on compte davantage de filles
que de garçons), ne joue pas de véritable rôle ( sauf dans le cas de Griselidis
: l'absence de descendance mâle sert d'enjeu à la stratégie du mari
soupçonneux), pas plus que l'âge, qui n'est mentionné que dans La Belle au
bois dormant ( la princesse a 16 ans quand elle s'endort pour cent ans) ou
leur origine sociale. Le conte n'attribue pas de rôle différent aux garçons
et aux filles : le Petit Poucet et ses frères, tout comme le Petit Chaperon
rouge sont exposés aux dangers de la forêt ; Griselidis, la petite bergère,
rencontre, comme la princesse de La Belle au bois dormant, un prince
charmant la cadette des Fées, (d'origine modeste), Cendrillon (fille
de gentilhomme), Peau d'Âne (fille de roi), vivent comme des servantes et
accomplissent les tâches domestiques les plus ingrates ; les fées ne viennent
pas uniquement au secours des enfants de haute naissance : la cadette des Fées
voit son sort transformé par la rencontre d'une fée.
L'enfant,
comme nous l'avons vu précédemment assume une fonction, aussi son "identité"
a-t-elle peu d'importance. C'est sur son sort que se concentre
l'attention du lecteur. Peu importe ce que deviennent l'ogre, les parents du
Petit Poucet, ceux de la Belle au bois dormant... personnages auxquels le conte
cesse de faire référence dés lors que l'enfant ne dépend plus d'eux (
à ce sujet, le cas des parents de la Belle au bois dormant est tout à fait
révélateur puisque la jeune fée préserve tous les personnages du château,
sauf eux, qui subiront le sort commun, à savoir la mort, il n' a paru
indispensable à la jeune fée que les parents survivent, alors que pour éviter
tout dépaysement excessif, elle a sauvé les servantes, les marmitons et même
les animaux). Les contes, s'ils ne sont pas exclusivement des histoires pour les
enfants, sont des histoires d'enfants. Qu'ils soient uniques ou non, les enfants sont au centre des contes de
Perrault, au point que longtemps la postérité a voulu croire que l'auteur
écrivait pour eux. Loin s'en faut le lectorat de Perrault était un public
d'adulte. ( à ce sujet lire le chapitre consacré aux moralités)
Absence d'identité
Hors Griselidis, et encore peut-on considérer qu'il s'agit du diminutif de
l'héroïne de Boccace, Griselda), aucun enfant n'est doté d'un prénom, quand
ils sont nommés c'est à l'aide d'un surnom :
- surnom affectif, qui marque le plus souvent la préférence :
Pierrot, le frère aîné du Petit Poucet, le préféré de la mère, Fanchon,a
soeur aînée des Fées, qui est adulée par sa mère; Javotte, une des
demi-soeurs de cendrillon
- surnom dû à une caractéristique physique du personnage : tantôt il
s'agit d'un critère valorisant : la Belle au bois dormant, tantôt il s'agit
d'une caractéristique dévalorisante : le petit Poucet. le cas de Riquet à la
houppe est particulier puisqu'il est le seul à avoir un patronyme, Riquet,
auquel on a accolé la particularité de sa naissance : une touffe de cheveux.
- surnom dû à un détail vestimentaire : le petit Chaperon rouge, Peau
d'Âne
- surnom péjoratif : Cucendron, devenu Cendrillon, car jugé moins
incorrect par une de ses demi-soeurs.
Les autres enfants sont désignés par leur filiation, fils ou fille de, ou
par rapport à la fratrie, frère ou soeur de. C'est qu'il s'agit moins
d'individualiser les personnages que de représenter des types d'enfants, beau,
petit, aimé, mal aimé, mais aussi leur statut et leurs relations avec les
autres. Perrault vise à la généralisation et non pas à l'individualisation:
tout enfant peut se reconnaître dans tel ou tel autre enfant, voire dans
plusieurs au gré des circonstances.
L'enfant concentre tous les espoirs et tous les désirs des parents :
Le désir
d'enfant :
Ne pas
en avoir, ou en avoir un seul est vécu par les parents comme un véritable
drame : les parents de la belle au bois dormant " étaient si fâchés de
n'avoir point d'enfants, si fâchés qu'on ne saurait dire" et ils mettent
en oeuvre toutes sortes d'excipients, eaux thermales, pèlerinage et voeux de
toutes sortes, pour remédier à leur stérilité. Être mère pour Griselidis
engage toute sa personne et nourrir sa fille est une évidence même si la
coutume royale veut que les princesses aient une nourrice: " Par un motif
de Nature ennemi / Pourrais-je bien vouloir de mon Enfant que j'aime, / N'être
la Mère qu'à demi ?"
Mais l'enfant
doit être conforme au désir des parents. Ainsi, la fille unique de Griselidis
ne pourra succéder à son père, " Ce ne fut pas un prince, on l'eût bien
souhaité" et le prince alléguera cet argument pour mettre Griselidis une
ultime fois à l'épreuve en lui faisant croire qu'il la répudie parce qu'elle
n'a pas pu lui donner d'héritier mâle ( l'histoire de France est pleine
d'exemples de ce type). La mère de Riquet à la houppe est d'autant plus
désespérée de la laideur de son fils qu'il est unique, comprenons qu'aucun
autre enfant ne peut gommer cette "insulte" de la nature, d'autant
plus qu'il s"agit d'un fils de reine. les enfants, par leur aptitudes
physiques, intellectuelles et morales doivent flatter l'orgueil des parents (
quel que soit le milieu social : les
parents de la Belle au bois dormant veulent que leur fille ait "toutes les
perfections imaginables" et le Petit Poucet est rejeté par ses parents,
parce qu'il n'est pas conforme à la norme). Perrault rappelle ce principe dans
la Moralité du Petit Poucet : On ne s'afflige point d'avoir beaucoup
d'enfants, / Quand ils son beaux, bien faits et bien grands, / Et d'un
extérieur qui brille ; / Mais si l'un d'eux est faible ou ne dit mot, / On le
raille, on le méprise, on le pille."
Si les enfants uniques sont chéris et sont l'objet de
tous les soins de leurs parents, quand les enfants sont trop nombreux c'est une
charge telle qu'elle devient insupportable ( Le Petit Poucet) au
point que les
parents souhaitent s'en séparer. Dés lors, l'existence des enfants ne résulte
pas du désir des parents mais de la loi de la nature dont les parents et les
enfants sont victimes.
Les
désirs de l'enfant :
Ils sont
souverains : le père de Peau d'Âne exauce ses caprices, même celui de
tuer l'âne aux écus d'or ; la belle-mère de Cendrillon ne saurait refuser
quoique ce soit à ses filles ; la mère du prince de Peau d'Âne, cède
à tous ses désirs, même lorsqu'il s'agit de faire faire un gâteau par une
souillon inconnue, ce qui, a priori, est contraire à son statut social : "
Ô Ciel ! Madame, lui dit-on, / Cette Peau d'Âne est une Noire taupe / Plus
vilaine encore et plus gaupe / Que le plus sale Marmiton. / - N'importe, dit le
Reine, il le faut satisfaire / Et c'est à cela seul que nous devons
songer."
Les enfants sont le reflet de leurs parents, physiquement mais aussi moralement
: partie traitée dans les
"phénomènes d'écho"
Les parents aiment que
les enfants leur ressemblent, qu'ils soient en quelque sorte leur alter ego et
jouent le rôle de miroir dans lequel ils se contemplent. Dans les contes, la
ressemblance dépasse largement l"héritage génétique, certains enfants
sont les copies conformes de leurs parents. La ressemblance parents /
enfants dés lors génère une très grande relation affective, mais, dés
lors qu'il y a dissemblance, s'établit une relation d'adversité.
Les enfants sont souvent victimes de leurs parents.
victimes d'une erreur : le père de
la Belle au bois dormant commet deux erreurs : la première, il a oublié de
vérifier si la vieille fée était morte, la seconde, il a oublié de faire
prévenir la vieille femme qui vivait en haut du château de l'interdiction de
se servir d'un fuseau. L'ogre, aveuglé par son appétit et impatient de tuer
les enfants, ne se méfie pas et ne prend pas la peine de vérifier qu'il
s'agissait bien des petits garçons, et il tue ses sept filles.
victimes de l'imprudence des
parents : c'est le cas du Petit Chaperon rouge qui part seule visiter sa
grand-mère, malgré les dangers de la forêt, dangers contre lesquels sa mère
ne la met pas en garde ; imprudence du père d'Aurore Jour ( les deux enfants de
la Belle au bois dormant) qui, contraint de confier la régence à sa mère,
l'ogresse, pendant son absence, ne pense à mettre ses enfants ( et leur
mère) en sécurité.
victimes de la situation sociale
: la précarité de la situation des parents du Petit Poucet, est la cause
de leur abandon ; la modestie de l'héritage laissé aux trois frères du conte Le
Chat botté, a bien failli être fatale au cadet.
victimes de la situation familiale
: la mort de la mère de Cendrillon et le remariage de son père avec
une marâtre qui privilégie ses filles, sont à l'origine des malheurs de
Cendrillon ; Peau d'Âne doit fuir le palais paternel en raison du serment que
son père a fait à sa femme sur son lit de mort : en jurant qu'il n'épousera
qu'une femme qui sera plus belle et plus parfaite qu'elle, et cette femme ne
pouvant être que sa fille, ou il accepte de rester veuf à jamais ou il obéit
à ses désirs et épouse sa fille.
victimes du manque
d'amour : la cadette des Fées est détestée par sa mère, le
Petit Poucet est le souffre douleur de toute la famille. D'une certaine manière
Cendrillon est délaissée par son père qui n'intervient pour la protéger
contre la méchanceté de sa femme et de ses filles.
Les enfants entretiennent avec leurs parents des relations complexes
:
Les
enfants sont tenus à l'écart des décisions parentales : Peau d'Âne ne
peut pas comprendre les raisons qui "imposent" à son père de la
demander en mariage puisqu'elle ignore tout du serment que sa mère a exigé de
son mari avant que de mourir. La Belle au bois dormant, qui pourtant a seize ans
lorsqu'elle se pique avec le fuseau, n'est pas au courant de l'édit promulgué
par son père, or elle est directement concernée par cette interdiction. Le
père du Petit ¨Poucet attend que ses enfants soient couchés, pour entretenir
sa femme du projet d'abandon et des modalités de son exécution. Aussi la
survie des enfants n'est-elle due qu'à l'indiscrétion du Petit Poucet, qui
profite de sa petite taille pour se faufiler sous le banc pour
écouter leur conversation et faire en sorte que leur projet échoue. La suite
du conte donne raison à l'insoumission du cadet et condamne en quelque sorte la
décision paternelle.
Les
enfants sont le plus souvent très obéissants : le Petit Chaperon rouge
accepte sans broncher d'aller rendre visite à sa grand-mère, quand bien même
il faut traverser seule la forêt ; Cendrillon, la cadette des Fées, exécutent
toutes les tâches qu'on leur impose, aussi pénibles soient-elles, sans jamais
se rebeller. Bien plus, Cendrillon n'ose se plaindre à son père des
souffrances qu'elle endure car très lucide, elle s'est bien rendu compte que
son père était dominé par sa femme et qu'il se trouve dans l'incapacité de
défendre sa fille. Peau d'Âne est en proie à un dilemme : obéir à son père
pour ne pas lui nuire, au risque de commettre un crime ou écouter ce que lui
dicte sa morale.
La
contradiction entre les deux parents est récurrente dans les contes : Peau
d'Âne, doit choisir entre obéir à son père ou à sa marraine qui joue le
rôle de substitut de mère ( conformément au statut de la marraine (
étymologie : " mater" = mère), autrefois appelée la commère ( =
cum mater = comme une mère), qui est de remplacer la mère dans le cas où elle
décède). La mère du petit Poucet refuse catégoriquement dans un premier
temps d'adhérer au projet de son mari : " elle était pauvre mais elle
était mère" et si elle se laisse convaincre, elle ne cesse de le lui
reprocher et elle culpabilise d'autant plus qu le seigneur du village leur a
remboursé les sommes qu'il leur devait : " Guillaume, c'est toi qui les a
voulu perdre ; j'avais bien dit que nous nous en repentirions"
Les
femmes :
Dans les contes, Perrault dresse un portrait de la femme pour le moins
péjoratif. En effet, la femme est présentée comme étant avant tout un
objet de séduction et de désir, et ses atouts physiques sont
déterminants. Toutes les jeunes filles, à l'exception de l'aînée dans Riquet à la
houppe, sont d'une beauté parfaite ; les toilettes, les
coiffures, les occupent beaucoup et Peau d'Âne, ne manque pas le dimanche
de mettre ses jolies robes, la souillon se métamorphose en princesse. Les
maris de Griselidis ( " l'objet le plus agréable / le plus doux et le
plus aimable"),de Peau-d'Âne (" Quelques soient les habits, la
beauté de son visage, / Son beau tour, sa vive blancheur, / Ses traits
fins, sa jeune fraîcheur / Le touchent sent fois davantage."), de la
Belle au bois dormant (" le plus beau spectacle qu'il ait jamais
vu"), de Cendrillon ("Ah ! qu'elle est belle"), ne peuvent
résister à l'extrême beauté de ces jeunes filles, inconnues et
rencontrées par hasard. Perrault, va même jusqu'à affirmer que les femmes
elles-mêmes accordent la plus grande importance à leur apparence : "
[...] sous le Ciel, il n'est point de femelle / Qui ne s'imagine être
belle, / Et qui souvent ne s'imagine encore / Que si des trois Beautés la
fameuse querelle / S'était démêlée avec elle, / Elle aurait eu la pomme
d'or;". Ainsi la femme est-elle une créature superficielle, elle
attache plus d'importance au paraître qu'à l'être aussi Perrault rappelle-t-il
que la beauté n'est pas ce qui doit importer le plus : " la bonne
grâce / Est sans prix et vaut mieux encor"
Mais ce
que lui reproche davantage Perrault c'est :
- son caractère : Perrault reproche
aux femmes d'être bavardes ( " maudite pécore",
"caquette") aussi le boudin pendu au bout du nez de la femme du
bûcheron était un avantage certain, et pas un si mauvais voeu puisqu'il
" l'empêchait de parler aisément, / Pour un époux merveilleux
avantage, / Et si grand qu'il pensa dans cet heureux moment / Ne rien
souhaiter davantage."; le père du Petit Poucet reproche à sa femme de
répéter toujours la même plainte, mais ce qui le dérange le plus, c'est
qu'elle a raison, et comme il ne veut le reconnaître, il menace de la
battre si elle ne consent pas à se taire et l'auteur de commenter son
attitude en ces termes : " [...] elle lui rompait la tête et [...] il
était de l'humeur de beaucoup d'autres gens, qui aiment fort les femmes qui
disent bien, mais qui trouvent très importunes celles qui ont toujours bien
dit." ; curieuses ( la femme de La Barbe bleue a
failli payer de sa vie sa trop grande curiosité) ; rusée,
Perrault laisse supposer que l'anneau de Peau d'Âne n'est pas tombée
accidentellement dans la pâte du gâteau qu'elle préparait pour le fils du
roi, mais " que par elle exprès il y fut mis" ; Cendrillon ne
manque pas non plus de malice quand elle demande à ses soeurs comment s'est
déroulé le bal et comment était la belle princesse inconnue ; orgueilleuses,
telle l'aînée du conte des Fées ; impatiente, sauf
Giselidis, bien sûr, comme le rappelle Perrault dans la deuxième moralité
de La Belle au bois dormant : " [...] on n perd rien pour
attendre ; / Mais le sexe avec tant d'ardeur, Aspire à la fois conjugale, /
Que je n'ai ni la force, ni le coeur, / De lui prêcher cette morale."
; duelle, Dans Griselidis, Perrault
dresse un portrait antithétique de la jeune fille et de la femme mariée :
selon lui, les qualités de la jeune fille ne sont que pure hypocrisie, un
masque de vertu, de bonté, de pudeur et de sincérité, qui dissimule sa
véritable personnalité, " chagrine et que rien ne récrée",
" dévote qui crie et gronde à tout moment", " Coquette, qui
n'a jamais assez d'amants", " précieuse", "
joueuse" , en d'autres termes la femme mariée est rebelle au plaisir,
affiche une fausse pudeur, joue à la femme savante, elle est frivole, infidèle et
dépensière. La femme finalement n'est que défauts et rares sont les
qualités qu'on lui reconnaît. or la bonté, qualité qui se retrouve chez
la plupart des héroïnes, la droiture de Peau d'Âne, encore que c'est
grâce à sa marraine la fée qu'elle ne succombe pas au désir incestueux
de son père, force est de constater que seule Griselidis est un modèle de
vertus, d'une perfection telle qu'elle est hors de toute vraisemblance.
-son emprise sur les hommes : Toute la nouvelle de Griselidis,
illustre la méfiance que les hommes nourrissent à l'égard des femmes tant
elles sont versatiles mais aussi et surtout tant elles sont autoritaire :
" Dans la diversité des routes qu'elles tiennent, / Il n'est qu'une
chose où je voi / Qu'enfin toutes elles conviennent, / C'est de vouloir
donner la loi.". Or il faut admettre que pour les maris du
dix-septième siècle,très attaché à leurs prérogatives de chef de
famille, le pouvoir de la femme était vécu comme un véritable crime de lèse
virilité : " [...] je suis convaincu que dans le mariage / On ne peut
jamais vivre heureux, / Quand on y commande tous deux /" aussi le roi
n'acceptera de prendre femme que s'il trouve la perle rare " D'une
obéissance achevée / D'une patience éprouvée". ( lire à ce sujet
le chapitre consacré au mariage)
( à ce sujet il est intéressant de relire les propos d'Arnolphe dans L'École
des femmes de Molière s'adressant à Agnès, sa future épouse : "
Du côté de la barbe est la toute puissance. / Bien qu'on soit deux
moitiés de la société, / Ces deux moitiés pourtant n'ont point
d'égalité : / L'une est moitié suprême et l'autre subalterne ; / L'une
est en tout soumise à l'autre qui gouverne." et de relire Les
maximes du mariage ou les Devoirs de la femme mariée : " Celle
qu'un lien honnête / Fait entrer dans le lit d'autrui, / Doit se mettre
dans la tête, / Malgré le train d'aujourd'hui, / Que l'homme qui la
prend, ne la prend que pour lui.") Si le mari de Griselidis a de fait
trouvé une femme soumise, aimante, patiente, il n'en est pas de même pour
le père de Cendrillon qui, en seconde noces, épouse une femme qu'il craint
et qui "le gouvern[e] entièrement" ; l'épouse du bûcheron des Souhaits
ridicules, reproche vertement à son mari son impulsivité et son
manque de discernement : " Il n'est point de pouille et d'injure / Que
de dépit et de courroux / Elle ne dit au pauvre époux" et, dans la
moralité de La Barbe bleue, Perrault se plaît à rappeler que son
siècle ne connaît plus de mari cruel et autoritaire car tout mari "
Près de sa femme on le voit filer doux ; / Et de quelque couleur que sa
barbe puisse être, / On a peine à juger qui des deux est le maître."
REMARQUE : la mère de Peau d'Âne, bien que très peu
présente dans le conte, incarne à elle seule quatre des plus grands
défauts reconnus aux femmes : l'orgueil, la ruse, la jalousie, l'autorité.
En effet, le serment qu'elle demande à son mari avant que de mourir
est une véritable prise de pouvoir post mortem sur son mari. En
effet, en lui demandant de ne se remarier qu'avec une femme qui serait plus
jolie et plus sage qu'elle, persuadée qu'elle était si parfaite
qu'une telle créature ne se pût trouver, elle lui imposait un veuvage à
durée indéterminée, ultime revanche qu'elle prend sur la vie ( ou sur la
mort) : " Sa confiance en ses attraits / Lui faisait regarder une telle
promesse / Comme un serment, surpris avec adresse, / de ne se
marier jamais." Notons que c'est son orgueil et sa prétention à se
croire la plus belle qui est à l'origine du malheur de sa fille. mais pour
autant, on ne peut accorder de circonstances atténuantes au père
incestueux.
Les
maris :
Nous
avons ci-dessus évoqué le point de vue des maris sur leurs épouses aussi,
pour essayer de pallier la domination des femmes font-ils preuve d'une
autorité pour le moins arbitraire qui se traduit par une violence morale et
/ ou physique.
Le mari
de Griselidis, dubitatif quant à la sincérité de sa femme se livre à un
acharnement moral ( voir le chapitre consacré au thème de
la violence), il est conscient de faire souffrir, il a même honte de
ses procédés mais ne peut se résoudre à accorder sa confiance et ne
dément pas la mort de leur fille " [...] sa bile s'élève et fière
lui défend / De rien faire découvrir du mystère / Qu'il peut être
utile de taire."(c'est un véritable cas de paranoïa). C'est un
personnage de l'excès et il passe d'un excès à un autre, sans pour autant
changer de comportement à son égard. En effet, une fois convaincu de la
sincérité de sa femme,( il parle de sa "folle défiance" et
affirme " ne plus douter de son amour") il veut en faire un
modèle exemplaire de vertu aussi continue-t-il à la tourmenter pour que
chacun dans son royaume l'admire comme une sainte : " [...] pour
faire éclater aux yeux de tout le Monde / Sa Bonté, sa Douceur, sa Sagesse
profonde, / Afin que de ces dons si grands, si précieux, / La Terre se
voyant parée, / En soit de respect pénétrée, / Et par reconnaissance en
rende grâce aux Cieux."
Tout
aussi insidieux et pervers, mais dans un but différent, la Barbe bleue use
de moyens diamétralement opposés à ceux du mari de Griselidis. En effet,
feignant de devoir s'absenter pour six semaines, il encourage sa jeune femme
à profiter de sa liberté, à se divertir avec ses amies et il met à sa
disposition tout ce qu'il compte de richesses. Mais comme il connaît bien
les femmes ( il a déjà eu raison d'un certain nombre d'entre elles), il
spécule sur la curiosité intrinsèque de la femme pour assouvir ses
penchants criminels.
Quant au
bûcheron des Souhaits ridicules, il joue le rôle du mari ridicule
qui gaspille les trois chances qui lui sont données de changer son
sort, mais aussi celui du mari plein de bon sens, de sagesse et de tendresse pour
sa femme. En effet, bien que déplorant les reproches de sa femme, rêvant
quelque peu de la faire taire à jamais en lui laissant le morceau de boudin
obstruer sa bouche, il renonce à user de son troisième voeu pour redresser
sa fortune, pour éviter à sa femme de devenir une reine ridicule : "
Rien n'égale, il est v rai, la grandeur souveraine ; / Mais encore faut-il
songer / Comment serait faite la Reine / Et dans quelle douleur ce serait la
plonger / De l'aller placer sur un trône / Avec un nez plus long qu'une
aune."
Les
animaux : le bestiaire des Contes de Perrault est
restreint :
seuls trois animaux sont convoqués : le chat, le loup, l'âne. Ces trois
animaux n'occupent pas la même fonction :
L'âne aux écus d'or dans Peau d'Âne, sert à mettre à
l'épreuve le roi : son désir est-il si grand qu'il accepte de sacrifier la
source de sa richesse ? C'est le pari que prend la fée mais elle connaît mal
la puissance de la passion humaine et se trompe. L'âne,un animal sacrifié pour
satisfaire les caprices de la jeune princesse mais aussi monnaie d'échange sur
le principe donnant / donnant : j'exécute l'âne et tu te donnes à moi,
suscite la pitié, et l'on oublie très vite le caractère merveilleux de ses
excréments. Mais la mort de l'animal n'est pas aussi inutile qu'il y paraît
puisque, réduit à sa peau, il sert de déguisement à la jeune princesse pour
ne pas se faire reconnaître, et la sauve des poursuites engagées par son
père.
L'âne du meunier, est aussi, même si c'est dans une moindre proportion,
considéré comme un moyen de s'enrichir, ce qui désole le cadet qui n'en a
pas hérité.
Le loup : traditionnellement le loup fait peur, ce carnassier sauvage est
craint de tous. De nombreux proverbes font référence au loup, parmi lesquels
on peut citer : En parlant du loup on en voit la queue ; La faim fait
sortir le loup de la forêt ; Marcher à pas de loup...et de nombreuses
légendes. Dans l'antiquité, se met en place le mythe du Loup garou ( homme
capable de se transformer en loup et d'en avoir toutes les
caractéristiques). On raconte que Zeus, transforma le premier un homme en
loup pour le punir d'avoir servi à dîner le plus jeune de ses fils ( il
s'agit du roi d'Arcadia). Au Moyen-Âge,le loup représentait tous les
dangers de la forêt par opposition à la sûreté des villages. Mais si le
loup est le symbole de la méchanceté, la louve, depuis la légende de la
création de la création de Rome est le symbole de la douceur. On prétend
que Romulus et Remus, abandonnés pour éviter qu'il ne prenne le pouvoir à
la place de leur oncle, ont été nourris par une louve puis recueillis par
un couple de bergers, dont la femme Larentia, était surnommée "Lupa"
( =louve) par les autres bergers parce qu'elle se prostituait ( dixit Tite
Live).
Bien avant le conte de Perrault, on trouve des récits du Petit Chaperon rouge,
en Europe, La Finta Nonna ( = la fausse grand-mère), conte italien
mais aussi en Chine, La vieille femme tigre. Dans ces récits, qui
ont tous pour origine la tradition orale, le loup est l'agresseur de la
fillette et de sa grand-mère, ( même si tous n'adoptent pas la même fin
que Perrault) et représente les dangers de la forêt.
Mais la mise en garde de Perrault dépasse les considérations sur
l'insécurité de la forêt. La moralité dévoile la portée allégorique
du conte : le loup représente les hommes aussi les jeunes filles
doivent-elles se méfier des galants, qu'ils soient entreprenants ou
sournois ( dans ce cas ils sont encore plus dangereux selon l'auteur). Bruno
Bettelheim, dans la Psychanalyse des contes de Fées, reproche à
Perrault d'être trop explicite et de ce fait de museler l'imagination du
lecteur ( Bettelheim parle "d'auditeur") : " L'imagination de
l'auditeur ne peut donc pas s"employer à lui trouver un sens
personnel" et dés lors Perrault " supprime toute la valeur du
conte de fées ( mais le petit Chaperon rouge est-il un conte de fée
? = question personnelle, lire à ce sujet le chapitre consacré à
l'art du conte)). Bettelheim reconnaît que le loup représente "le
séducteur mâle", mais aussi "les tendances asociales, animales,
qui agissent en nous". Bien plus, il voit dans la relation entre le
loup et la fillette, une tentation oedipienne tardive ( ou renouvelée) :
"[...] notre héroïne retourne au stade oedipien de l'enfant qui
ne cherche que son plaisir." dés lors, l'élimination de la
grand-mère symbolise celle de la mère, en effet pourquoi la fillette
a-t-elle indiqué au loup où habitait sa grand-mère si ce n'est son inconscient.
De plus Bettelheim rappelle la symbolique de la couleur rouge : " les
émotions violentes et plus particulièrement celles qui relèvent de la
sexualité", donc l'enfant porte un vêtement ( de surcroît offert par
sa grand-mère) qui n'est pas adapté à son âge : elle donne l'apparence,
par son vêtement d'une jeune fille alors qu'elle n'est qu'une enfant aussi
: " La personne immature qui n'est pas encore prête pour la vie
sexuelle mais qui est livrée à une expérience qui éveille de fortes
émotions sexuelles revient à des procédés oedipiens." Mais
ajoute-t-il, le fait que la fillette envoie le loup chez sa grand-mère peut
être lu comme une fin de non recevoir, elle ne veut pas se laisser
séduire, d'où l'ambivalence de l'attitude de le fillette. Bettelheim
commente la contradiction des sentiments illustrée par Gustave Doré
dans la gravure qui représente le loup et la fillette couchés l'un à
côté de l'autre : " Le loup paraît plutôt calme. Mais la petite
fille regarde le loup et semble être et semble être en proie à
de puissants sentiments contradictoires. Elle n'esquisse pas le moindre
geste pour s'en aller. Elle semble intriguée par la situation où elle se
trouve, à la fois attirée et rebutée. Le mélange de sentiments que
dénotent son visage et son corps évoque on ne peut mieux la fascination à
laquelle elle est soumise". J'ajouterai que si l'on compare le visage
du Petit Chaperon rouge au moment où elle rencontre le loup et au moment
où elle partage le même lit, on constate une nette évolution : dans la
deuxième illustration, le petit Chaperon rouge n'a déjà plus le visage
d'une fillette, ses cheveux défaits, son regard, son attitude ( elle
retient le drap sur son épaule nue, pudeur toute relative puisqu'elle ne le
retient que d'un doigt, un simple petit coupe de patte du loup en viendrait
à bout), donnent l'image d'une enfant plus mature, comme si entre le moment
de la rencontre dans le bois et celui des retrouvailles chez la grand-mère,
elle avait, consciemment ou non, accepté de céder à son désir.
Bettelheim considère que le loup représente aussi l'ambivalence de la
grand-mère pour le jeune enfant ( ou de ma mère), tantôt bonne, tantôt
méchante, à savoir celle qui réprimande ou qui refuse un plaisir, dés
lors,la grand-mère déguisée en loup ( et non plus le loup déguisé en
grand-mère), représente la grand-mère malveillante, qui fait peur et
qu'on voudrait fuir, voire éliminer.
Le Maître Chat ou le Chat Botté
: seul conte de Perrault qui a pour personnage éponyme un animal. Le Chat
est le héros du conte ( il domine les quatre illustrations que Gustave Doré
consacre à ce conte, une seule met en scène son maître): contrairement aux
autres contes, c'est un animal, et non un enfant, qui se trouve en situation de
victime puisque la précarité de son maître est telle qu'il ne voit d'autre
solution pour survivre ( un moment), que de manger son chat. Comme le petit
Poucet, le chat a entendu le discours de son maître et comme le Petit Poucet il
décide de prendre la situation en main pour déjouer le projet de son
maître. Dés lors, le maître n'est plus qu'un personnage anecdotique,non
seulement parce qu'il est peu présent dans la narration mais aussi parce qu'il
est passif et qu'il ne fait qu'exécuter les ordres que son Chat, devenu son
maître, lui donne ( on peut voir ici une illustration de la relation maître
/valet inversée). L'illustration de Gustave Doré de la fausse noyade met en
évidence le pouvoir du Chat : il est majestueux, c'est lui qui appelle au
secours, il domine largement l'image, se trouve au premier plan en pleine
lumière alors que le maître, au second plan, dans l'ombre, a plus l'air d'un
naïf qui se demande ce qui se passe que d'un soi-disant " marquis" en
train de se noyer ( ses yeux écarquillés, sa bouche à demi-ouverte
n'expriment pas vraiment la peur et de plus, il ne se débat pas, il est comme
assis dans l'eau, ce qui ne rend pas très crédible la noyade) En ce sens, ce
conte se rapproche davantage de la fable que du conte. En effet, ce conte invite
à une lecture allégorique : le chat parle, se fait bipède, s'habille à la
façon d'un gentilhomme ( Doré a accentué cet aspect en représentant le Chat
portant un large chapeau à plume et une cape en plus de ses bottes) et il
incarne divers traits de caractères humains : la ruse,le bon sens,
l'hypocrisie, l'opportunisme, la prétention, le chantage, Comme dans une fable,
il garde certaines caractéristiques animales, il chasse et mange les souris, ce
qui lui permet de se débarrasser de l'ogre, a peur du lion, mais pour autant il
reste un chat très exceptionnel puisqu'il chasse aussi les lapins et les
perdrix. Si rien de surnaturel n'intervient dans ce conte, tout le merveilleux
réside dans ce Chat extra-ordinaire qui s'accommode de toutes les situations et
qui pour sauvegarder sa vie devient inventif, perspicace et comme le rappelle
Perrault dans la Moralité, fait preuve " d'industrie et de savoir
faire". Il ressemble bien peu à ses congénères, animaux de
compagnie, plutôt passifs et calmes, et lecture allégorique oblige, il
représente l'homme "débrouillard", un peu " roublard", qui
parle avec éloquence et maîtrise parfaitement l'art de persuader, qui à
défaut de biens matériels parvient à s'élever dans la société. ( cette
attitude fait penser à celle de certains courtisans qui étaient prêts à tout
pour se faire introduire à la cour)
Le bestiaire dans les illustrations :
Gustave Doré, contrairement à Charles Perrault a recours à un bestiaire
important, tant par le nombre, que par la diversité.
Sur les quarante illustrations du recueil, vingt-six comportent des animaux,
certaines gravures insistent sur la présence animale ( par exemple les
illustrations du Petit Chaperon rouge, celles du Chat botté; ou
encore l'illustration du mariage de Peau d'Âne, qui met en scène pas
moins de dix variétés d'animaux, du plus exotique et du plus imposant,
l'éléphant, au plus commun et au plus petit, le chien). On remarque une
diversité des races : animaux domestiques : chat, chien ; animaux de ferme
: mouton, chèvre, dindon ; animaux sauvages : loup, chevaux ; animaux exotiques
: éléphant, autruche, chameau ( ou dromadaire), crocodile, girafe ; oiseaux :
aigle, chauve-souris, chouettes, corbeau ; animaux fabuleux, femme/félin, oies géantes
?). Mais aussi la diversité des états, certains animaux sont vivants,
d'autres morts, telles les carcasses sur la table de l'ogre ou sur le lit de ses
filles, des animaux empaillés, la chauve souris qui surplombe la porte
d'entrée de la maison de l'ogre ou les deux crânes de loup ( ?) de part
et d'autre de cette porte, d'autres sont des jouets, comme le mouton à
roulettes du frontispice, d'autres enfin son des statues, telle : la
femme/félin, au bas de l'escalier dans La Barbe bleue.
Par ailleurs ces animaux traduisent, de la part de leur auteur et
engendre, chez le lecteur, des émotions et des états différents : la
peur, avec le loup mais aussi avec les animaux dits de mauvaise augure tels la chauve-souris,
l'aigle ou le corbeau, avec le cannibalisme de l'ogre, la quiétude, avec le
chat, la magnificence de la fête, le rêve avec les animaux exotiques. En
effet, Gustave Doré donne à voir tout un monde onirique, bien plus que
merveilleux. Peau d'Âne rêvant au bord du ruisseau, en compagnie des animaux
paissant invite à s'interroger sur les pensées de la princesse déchue de ses
droits ; dans la première gravure qui illustre Le Petit Chaperon rouge,
en mettant en évidence une complicité naturelle entre la fillette et le loup,
( elle n'a aucune raison de le craindre puisqu'elle ignore tout du danger que
représente le loup), Gustave Doré donne une image quasi sympathique de celui
que l'on fait passer pour le " dévoreur" des petits enfants. En
multipliant le bestiaire, Gustave Doré rend compte de sa lecture des contes de Perrault et
s'adresse bien plus aux enfants qu'aux adultes ( conformément au but de cette
nouvelle éditions des contes prise en charge par Hetzel)
.