LES PERSONNAGES DES LIAISONS DANGEREUSES

        
           

Mme de Merteuil  Danceny
 Valmont  Mme de Volanges
  Mme de Tourvel  Mme de Rosemonde
Cécile

          A propos de Mme de Merteuil et de Valmont, lire aussi lire le portrait de deux libertins dans le chapitre consacré au contexte littéraire. 
        Mme de Merteuil :  Dans la lettre 81, elle fait son autoportrait pour expliquer à Valmont qui elle est vraiment. Cette lettre, sans rapport avec l'action du roman, est cependant très importante. En effet, Mme de Merteuil tombe le masque et nous donne en quelque sorte la clef nécessaire pour comprendre ses agissements, ses comportements. Dés lors, plus aucune ambiguïté ne demeure, tout ce qu'elle dit, tout ce qu'elle fait est calculé.
                Une femme libre qui revendique son indépendance : c'est pourquoi elle reproche à Valmont son ton "doctoral" et marital quand il veut régler sa vie privée et se mêler de lui donner des conseils et si elle a toujours refusé de se remarier, ce n'est pas parce que sa liberté aurait entravée, "[je n'aurai] pas craint de ne plus pouvoir faire mes volontés",mais parce qu'elle aurait déploré "que quelqu'un eût eu seulement le droit de s'en plaindre" (lettre 152). Son veuvage est donc vécu comme une libération, et elle refuse, comme c'était la coutume, de retourner vivre chez sa mère ou d'entrer au couvent. Contrairement aux autres femmes qui se laissent dicter leurs façons de penser,  elle ne pense que par et pour elle-même, "ma pensée fut pour moi seule", refusant même de la partager avec quiconque, "Je m'indignais qu'on pût me la ravir ou me la surprendre sans ma volonté".
                Mme de Merteuil est une autodidacte :  "Je suis mon ouvrage" affirme-t-elle non sans présomption. Victime de l'éducation dispensée aux jeunes, filles, ignorante de tout d'autant plus qu'elle "était surveillée par une mère vigilante"  et qu'elle n'avait pas d'amie, "vouée au silence et à l'inaction", elle a tout appris par elle-même. Pour échapper à la domination des hommes et ne pas être comme les autres femmes, réduite à suivre des règles dictées par une société d'hommes, elle s'est prescrit ses propres principes, fruits de ses observations des comportements d'autrui et des "profondes réflexions" qu'elles lui ont inspirées. La récurrence du lexique du travail, de l'effort  ("je me suis travaillée", "travaux difficiles"), celle du lexique de l'expérience ("essayer", " observer", "réfléchir") rendent compte d'un esprit méthodique, progressif et rationnel ( tout à fait conforme à l'esprit des Lumières). C'est après un long travail, à force d'acharnement, que Mme de Merteuil est parvenue à  cette  "perfection" de  l'art du paraître". Toujours dans le calcul, jamais dans l'émotion, c'est à force de travail sur soi qu'elle a réussi à maîtriser ses émotions, ses comportements, ses moindres gestes, ses paroles. Elle n'a rien négligé, poussant même "le zèle jusqu'à [se] causer des douleurs violentes" pour apprendre à se maîtriser. Elle nous dévoile le mode opératoire qui a présidé à sa formation :
    - faire un travail sur elle-même, se maîtriser pour mieux dissimuler :
        -
L'objet de son attention en prenant " un air détaché"
   
     - Sa pensée : " je ne montrai que celle qu'il m'était utile de laisser voir"
        - Ses émotions, en montrant le contraire de ce qu'elle ressentait : "Ressentais-je quelque chagrin, je m'étudiais à prendre l'air de la sérénité"
        - Ses paroles : "j'observais mon discours"
    -  démasquer les autres
            Forte de ce qu'elle a expérimenté sur elle même, elle met à profit ses expériences pour ne pas se fier à l'apparence des autres : elle apprend à déchiffrer leurs visages. Très vite elle est persuadée que Valmont est amoureux de Mme de Tourvel (cf lettre 10), et bien qu'il s'obstine à soutenir le contraire, elle lui explique qu'il se ment à lui-même : " est-il vrai, Vicomte, que vous vous faites illusion sur le sentiment qui vous attache à Mme de Tourvel ? C'est de l'amour, ou il n'en exista jamais : vous le niez bien de cent façons ; mais vous le prouvez de mille" (lettre 134)
    - Apprendre sa vie de femme :
            Nul sentiment dans ses relations amoureuses, juste la quête du plaisir. Son mariage n'est que l'occasion de découvrir le plaisir. Sa nuit de noces est vécue comme une expérience scientifique : "douleur et plaisir, j'observai tout exactement, et ne voyais dans ces diverses sensations que des faits à recueillir et à méditer."
  Il ne lui reste plus qu'à élargir le "champ de [ses] expériences". Pour cela il fallait qu'elle puisse tromper son mari en toute impunité ; rein de plus facile, il lui suffit de feindre "l'impassibilité" pour obtenir la confiance absolue de son mari.
            Elle ne n'éprouve aucune tristesse à la mort de son mari, elle n'y voit qu'une opportunité de retrouver sa liberté et de parfaire son éducation, à savoir, apprendre à jouer la comédie de l'amour," inspirer et feindre l'amour". Veuvage oblige, elle change de mode opératoire, abandonne les expériences sur le terrain et se livre à une éducation livresque, elle ne néglige aucune source d'information , "romans", " philosophes", "moralistes", pour multiplier les points de vue sur les conduites à tenir : " Je m'assurai ainsi de ce qu'on pouvait faire, de ce qu'on devait penser et de ce qu'il fallait paraître."
    -Travailler à se faire réputation :
           
Après avoir observé scrupuleusement, comme c'était l'usage, la durée de son deuil et s'être retirée, volontairement, de la vie sociale pour mener une "austère retraite", elle a acquis la réputation de "prude", réputation qu'elle a confortée en s'amendant de certaines faiblesse de la chair auprès des "duègnes", garantes de la bonne morale sociale et religieuse, de sorte qu'elle est devenue le parangon de la femme sage : " leur zèle aveugle, [...] fut porté au point qu'au moindre propos qu'on se permettait sur moi, tout le parti prude criait au scandale et à l'injure" ( Mme de Volanges est convaincue de la sagesse sans faille de Mme de Merteuil). 
            En ne se laissant pas facilement séduire, elle acquit la réputation de '"difficile". Mais, pour paraître irréprochable et garder tous les avantages de cette nouvelle réputation, il lui fallait acquérir celle "d'invincible", tâche à laquelle elle s'attela avec méthode et minutie en observant toute une série de précautions qui lui permettaient d'assouvir ses penchants pour les plaisirs sans prendre aucun risque d'être démasquée :
            - Ne jamais sortir dans le monde accompagnée de son amant.
            - Ne jamais lui écrire, ni écrire à son sujet.
            - Connaître un secret de son amant pour pouvoir le faire chanter dans le cas où il voudrait se vanter de l'avoir pour maîtresse.
            - Le pousser à l'infidélité quand elle est lassée de lui et retrouver ainsi sa liberté sans être mise en cause.
            - Faire croire à chacun de ses amants, qu'il est le seul à qui elle a cédé.
        Chez Mme de Merteuil tout est hypocrisie, elle est passée maîtresse dans l'art du paraître et c'est à dessein qu'elle a recours à la métaphore du théâtre ( Hypocrisie signifie acteur) : sa vie est une pièce de théâtre dont elle l'auteur, le metteur en scène et l'actrice principale, "il suffisait de joindre à l'esprit d'un Auteur le talent d'un Comédien"
    
            Une femme stratège et manipulatrice : conformément à son auto éducation, c'est elle qui prend toutes les décisions, les autres ne sont que ses exécutants. Pour mener à son terme sa vengeance de Gercourt, elle met en place une stratégie qui monopolise tous les personnages, même à leur insu ; Mme de Volanges elle-même va travailler à la perte de sa fille. Manipulatrice, elle flatte Valmont, "j'ai besoin de vous", elle lui vante son projet, "vous servirez l'amour et la vengeance", pour le dissuader de poursuivre son entreprise de séduction de Mme de Tourvel, elle fait appel à son orgueil en lui démontrant qu'il met sa réputation en jeu. Quelques obstacles se présentent-ils, elle adapte ses stratégies aux circonstances et n'hésite pas à en changer. Valmont refuse de séduire Cécile, elle fait appel à Danceny. Impatiente de voir se concrétiser la relation Cécile / Danceny, après avoir favorisé leur idylle, elle met son talent à la desservir. Selon elle, l'obstacle de la séparation va rendre Danceny plus entreprenant. Elle manipule Mme de Volanges pour la dissuader de ne pas renoncer au mariage de sa fille avec Gercourt : elle invoque l'autorité maternelle, l'autorité morale, convoque les vertus de la femme mariée, la fidélité, le dévouement, le sacrifice, fait l'apologie de l'estime et de la tendresse, et fait le blâme des dérèglements de la passion, "un mal dangereux" (lettre 106). Elle veut se débarrasser de Mme de Tourvel devenue trop encombrante dans la vie de Valmont, elle se fait conteuse et dicte la lettre de rupture. 

                Une femme orgueilleuse qui revendique son altérité et ne veut pas qu'on la considère comme les autres femmes, elle qui a su s'"élever au-dessus des autres femmes" et  qui n'a rien  "de commun avec ces femmes inconsidérées"  (= les femmes sensibles, lettre 81). C'est pourquoi elle reproche,à Danceny "son ton de cajolerie" qui convient certes aux autres femmes mais pas à elle : " je croyais mériter, je l'avoue, que vous me distinguassiez d'elles" (lettre 121) et elle supplie Valmont de "ne plus [la] confond[re] avec les autres femmes" (lettre 85). Elle a une haute opinion d'elle-même et se congratule pour les stratégies qu'elle juge les plus réussies. Par exemple, la dénonciation à Mme de Volanges de la relation épistolaire de Cécile avec Danceny devient son " chef d'oeuvre" (lettre 63). Non seulement elle se considère supérieure aux autres femmes, mais aussi aux hommes. " Et qu'avez-vous donc fait pour me surpasser ?" demande-t-elle à Valmont, et de lui prouver que ses conquêtes sont faciles et sans risques, alors qu'elle est obligée de déployer toute sa science pour réussir. Valmont juge impossible de résister à Prévan, mais Mme de Merteuil se sent tout à fait capable de relever le défi : "Parce que vous ne pourriez exécuter mes projets, vous les jugez impossibles"
               Une femme dominatrice, autoritaire et tyrannique
                Consciente de sa supériorité sur Valmont, "quelle distance il y a de vous à moi", elle le domine entièrement. Dés sa première lettre le ton qui domine est celui de l'injonction : "revenez", "Partez sur le champ"..." , ton qui se retrouve aussi dans les lettres qu'elle écrit à Danceny,"Quittez donc [...] ce ton de cajolerie , à Cécile, "suivez mes conseils" qui sont bien sûr des ordres. Même quand elle présente ses exigences comme éventuelles, " J'exigerais donc [...] Je vous demanderais..." (lettre 134), elle ne maque de rappeler qu'elle n'entend pas être écoutée : " Quoi qu'il en soit, je voudrais être obéie ; et mes ordres seraient bien rigoureux." (lettre 134). On connaît la suite, Valmont n'est pas dupe de cette nuance grammaticale, il a bien compris que c'était une manière polie de lui dicter ses devoirs envers elle, et il s'exécute. Bien plus, quand elle feint de ne pas être "dirigiste", elle est tellement persuasive qu'elle est sûre d'être entendue et obéie, comme nous l'avons constaté précédemment  avec Mme de Volanges.
                Non seulement elle dicte à chacun ce qu'il doit faire, mais encore elle refuse qu'on lui dise ce qu'elle doit faire. Elle est très en colère contre Valmont qui essaie de la mettre en garde contre Prévan, " Être orgueilleux et faible, il te sied bien de vouloir calculer mes moyens et juger de mes ressources" ( on remarquera au passage le tutoiement, marque suprême de son mépris). Elle seule sait ce qui est bien pour elle.
                Elle agit en véritable tyran, chacun est sa marionnette, qu'elle manipule au gré de ses besoins, ou son esclave. Elle demande à Valmont de devenir le confident de Danceny, parce que sa position de femme l'empêche de tenir ce rôle, sous peine de se compromettre, mais elle lui interdit de le voir sans sa permission. Bien plus, elle exerce sur Valmont un chantage tel que pour obtenir la récompense promise et pour lui prouver qu'elle a tort de la croire amoureux de Mme de Tourvel, il la quitte.
                Une femme sûre d'elle :
                Elle est déterminée et ne recule devant aucune difficulté, bien plus, plus c'est difficile, plus elle a de plaisir à vaincre. Prévan veut la séduire pour ruiner sa réputation de "prude" et d'"invincible", loin d'attacher quelque importance aux mises en garde de Valmont, elle se lance un défi : non seulement c'est elle qui séduira Prévan et non le contraire, "je veux l'avoir et je l'aurai" mais encore elle le réduira au silence, "il veut le dire et il ne le dira pas."
                Une femme Cynique, elle jubile, quand elle réussit le coup de force d'être la confidente de la mère et de la fille et de tenir leur destin entre ses mains : " N'est-il pas plaisant, en effet, de consoler pour et contre, et d'être le seul agent de deux intérêts directement contraires ?" (lettre 63) Elle se réjouit par avance du désespoir de Belleroche quand elle le quittera : "rien ne m'amuse comme un désespoir amoureux". Elle se plaît à rabaisser Valmont en lui rappelant qu'il n'est rien sans elle et qu'il lui doit tout : elle l'a rapproché de Mme de Tourvel, elle lui a fourni l'occasion de se venger de Mme de Volanges; (cf lettres 74 et 85)
                Une femme "perfide et cruelle" : ces deux adjectifs préférés de Mme de Merteuil sont sans doute ceux qui la définissent le mieux. Cruelle elle l'est avec tous les personnages. Il n'y en a pas un qui trouve grâce à ses yeux : Danceny est "un sot" peu entreprenant, tout juste bon à être un "héros de roman" ; Cécile "n'a pas d'étoffe", elle montre " une faiblesse de caractère presque toujours incurable", pas faite pour l'intrigue, elle deviendra 'une femme facile", " une machine à plaisir" (lettre 106);Mme de Tourvel est "une femme encroûtée", une prude, dévote de surcroît, ce qui est un cas aggravant, qui ne peut offrir que "des demi jouissances" ; Valmont n'a aucun mérite à séduire, c'est uniquement grâce à son physique avantageux, car s'il a de l'esprit, il manque d'éloquence pour être brillant et sitôt qu'il est confronté à un obstacle, il ne sait que subir ou faire preuve d'une "incroyable gaucherie". (lettre 81)
                Tous les personnages sont victimes de sa perfidie, tout ce qu'elle entreprend ou dit n'a d'autre but que de nuire. Elle perd Danceny et Cécile pour se venger de Gercourt ; elle abuse de la confiance de Mme de Volanges et lui inflige les pires souffrances ; elle cause de la mort de Mme de Tourvel et  celle de Valmont pour se venger de sa blessure d'amour propre. 
                Rien dans le roman ne permet de racheter Mme de Merteuil. Sa dernière sortie publique, est perçue comme une dernière arrogance, elle n' a pas même l'humilité de se faire discrète. Elle est devenue le parangon du mal.
                Une femme dominée par l'esprit de vengeance :
                L'intrigue initiale du roman est celle de la vengeance de Merteuil : orgueilleuse comme elle l'est, elle n'a pas supporté que Gercourt lui préfère une autre femme. Mais ce n'est pas la seule vengeance dont il est question : elle se venge de la prétention de Prévan qui a osé penser qu'il pourrait se jouer d'elle ; elle se venge de Danceny qui a eu l'impudence de se vanter de sa relation avec Cécile, "savez-vous que j'ai pensé être compromise par rapport à lui ? [...] Oh ! je m'en vengerai, je le promets" (lettre 54). Et de fait, elle se venge en acceptant que Cécile, après avoir tout avoué à son confesseur, rompe avec lui ; elle se venge de Mme de Tourvel qui lui a ravi son Vicomte; elle se venge de Valmont qui a osé convaincre Danceny de ne pas se rendre chez elle : " Quand j'ai à me plaindre de quelqu'un, je ne persifle pas ; je fais mieux, je me venge" (lettre 159)
               Une femme blessée : consciente de l'inégalité homme / femme dans la relation amoureuse, constatant qu'un homme peut quitter une femme, la tromper sans aucune difficulté tandis qu'une femme court des risques considérables à vouloir rompre ses "chaînes", elle considère les hommes comme ses ennemis et se sent investie d'une mission : " née pour venger mon sexe et maîtriser le vôtre". Ainsi Mme de Merteuil n'a d'autre but que de se jouer des hommes. Elle joue avec Belleroche au gré des circonstances et de ses envies. Est-elle contrariée par Valmont, elle décide de se venger sur lui ( cf lettre 5) ; veut-elle rendre Valmont jaloux, elle lui accorde une nuit torride dans sa petite maison à la campagne ( lettre), veut-elle courir une autre aventure avec Danceny, elle le répudie. Mais son plus grand coup d'éclat, c'est sans doute le tour joué à Prévan : le dupeur est dupé, sa réputation loin d'être altérée en est grandie. Dans son combat contre les hommes elle sait que la partie n'est pas facile, et que l'enjeu est énorme : " il faut vaincre ou périr". De fait, quand le masque tombe, elle est obligée de déposer les armes et n'a d'autre issue que la fuite, trop lâche qu'elle est pour surmonter la blessure de l'opprobre public. C'est une femme anéantie qui quitte la scène, blessée dans son amour propre, huée par tous, elle mesure la défaite de ses principes, l'effondrement de sa réputation qui lui a coûté tant d'énergie, d'efforts, de "travaux pénibles".
            
            Valmont :

            L'alter ego de Mme de Merteuil :
            Valmont a beaucoup de points communs avec Mme de Merteuil, avec laquelle il partage la même école du libertinage : "conquérir est notre destin" (lettre 5)
            Comme Mme de Merteuil, c'est un personnage qui est sûr de lui, il ne doute pas qu'il réussira dans son entreprise de séduction avec Mme de Tourvel ; comme elle il ne supporte pas de rival et s'il accepte sans difficulté que Mme de Merteuil ait plusieurs amants, il n'apprécie pas qu'elle ne se consacre qu'à Belleroche : " que vous vous donniez entièrement à un d'eux ! qu'il existe un homme aussi heureux que moi ! je ne le souffrirai pas. [...] Ou reprenez-moi, ou au moins prenez un un autre." (lettre 15) ; comme elle il est cynique et ironique  moins avec les autres personnages qu'avec Mme de Merteuil (cf le début de la lettre 158) ; comme elle il joue le rôle d'entremetteur entre Cécile et Danceny, il réceptionne et envoie leur courrier, organise un rendez-vous ;  comme elle il a l'esprit de vengeance : il doit se venger de Mme de Volanges qui parle de lui comme d'un monstre abject qu'il faut fuir sous peine d'être damné ; il se venge de la perfidie de Mme de Merteuil qui non seulement a informé Danceny de liaison avec Cécile, mais l'a contraint à rompre avec Mme de Tourvel. Mais la comparaison s'arrête là. Valmont n'a pas la pointure de Mme de Merteuil :non seulement ils n'ont pas les mêmes techniques stratégiques, l'une est impatiente d'arriver au but, l'autre prend tout son temps et construit progressivement sa stratégie mais encore Valmont n'est pas aussi bon stratège qu'elle, sauf avec Cécile et même si pour finir c'est lui qui gagne la partie, force est de constater que dans sa quête de Mme de Tourvel, il subit bien qu'il n'entreprend et que par ailleurs,  il se soumet aux désirs de Mme de Merteuil :  il n'est pas aussi libre qu'il le prétend :
            
            Un personnage dominé 
                En effet, sans être vraiment un faible, Valmont n'exerce son ascendant que sur ceux qui sont plus faibles que lui. Il exerce un chantage odieux sur Julie, pour obtenir les lettres de sa maîtresse ; il se fait obéir de son valet Azolan, mais non sans payer généreusement ses services, il fait de Cécile ce qu'il veut, mais comme il le remarquait lui-même dans la lettre 4, ce n'est pas difficile tant elle est inexpérimentée et de surcroît docile. Mais, dés lors qu'il est confronté à de fortes personnalités, Valmont est en retrait et se laisse guider; comme le remarque Mme de Merteuil qui le connaît bien, il est ou tyran ou esclave. Ainsi est-il l'esclave de Mme de Merteuil et de Mme de Tourvel.
                Comme nous l'avons évoqué précédemment, Mme de Merteuil exerce une emprise sans pareille sur Valmont. Elle fait de lui ce qu'elle veut, et les rares refus d'obtempérer à ses ordres sont mineurs. Valmont est subjugué par Mme de Merteuil, il garde un souvenir extraordinaire de leur ancienne liaison et il considère davantage Mme de Merteuil comme sa maîtresse que comme son amie quoiqu'il en dise. Il se soumet au contrat de Mme de Merteuil, souscrit à toutes ses exigences ; il lui sacrifie tout. Quand il se rebelle vraiment et qu'il lui intime l'ordre de renoncer à Danceny, c'est bien inutilement, car les conséquences sont opposées à celles qu'il avait espérées. Il est partisan de la paix, " je vous déclare avec plaisir que je préfère la paix et l'union" (lettre 153),elle choisit la guerre.
                Valmont est aussi sous la domination de Mme de Tourvel. Même si elle finit par se donner, c'est elle qui a, pendant trois mois, dicté à Valmont sa conduite. Elle a obtenu qu'il quitte le château de sa tante, elle lui a dicté la marche à suivre, feindre de recevoir une lettre qui lui demandait de rentrer  à Paris ; elle refuse les requêtes de Valmont ( avoir une entrevue avec elle, lui révéler l'identité de la personne qui l'a informée de sa réputation de libertin, lui renouveler ses serments ) et impose les siennes, elle accepte qu'il lui écrive à condition que ce soit dans les strictes limites autorisées par l'amitié. Bien plus forte que lui, elle résiste et lutte contre ses sentiments sans rien laisser paraître (sauf à Mme de Rosemonde), elle ne sort pas de son statut de femme prude, vertueuse, attachée à ses principes, et quand elle se rend compte que toute lutte est impossible, elle préfère partir, et Valmont ne pourra rien faire pour la retenir. Valmont ne remporte pas véritablement une victoire : elle s'est donnée sans contrainte, seulement quand elle l'a décidé. La preuve, le soir où elle accepta qu'il vienne dans sa chambre, alors qu'elle était prête de céder, il l'a épargnée.

            Un Don Juan
            Mais Valmont ressemble aussi beaucoup à Dom Juan, le personnage de Molière. Comme lui, c'est :
            un séducteur qui aime les obstacles. S'il refuse de séduire Cécile c'est certes parce qu'il est occupé à séduire Mme de Tourvel, mais aussi parce que c'est une entreprise trop facile, "Que me proposez-vous ? De séduire une jeune fille qui n'a rien vu, ne connaît rien ; qui pour ainsi dire me serait livrée sans défense. [...] Vingt autres peuvent y réussir comme moi." (lettre 4). En revanche, Mme de Tourvel attire toutes ses attentions parce qu'elle une conquête difficile : " sa dévotion, son amour conjugal, ses principes austères, voilà ce que j'attaque ; voilà l'ennemi digne de moi." (lettre 4). C'est " la grande affaire de sa vie"," le plus grand projet qu'[il ait] jamais formé" (lettre 4) Comme Dom Juan avec Done Elvire, il veut l'arracher à son Dieu, "j'oserai la ravir au Dieu qu'elle adore" (lettre 6), comme Don Juan avec Charlotte, la fiancée de Pierrot, il veut la détourner de son mari, "je l'enlèverai au mari qui la profane" (lettre 6).  C'est pourquoi, comme nous l'avons vu dans le chapitre sur le style, il a souvent recours à la métaphore militaire pour évoquer sa quête (lettre 125) Il ne veut pas que Mme de Tourvel se renie et renonce à ses principes et à sa vertu, il veut qu'elle les lui sacrifie. De même, lorsqu'il s'agit de passer la nuit avec Cécile avec son consentement il avoue que c'était "sans plaisir et uniquement par procédé" (lettre 99), mais, à partir du moment où elle lui refuse sa porte, la situation est digne d'intérêt : " je n'ai pas eu plutôt trouvé un obstacle, que je brûlais de le franchir" (lettre 99).
            un tartufe : comme le héros de Molière,il joue avec la charité chrétienne. Dom Juan donne l'aumône au pauvre ermite "pour l'amour de l'humanité", Valmont lui achète sa réputation d'homme généreux pour l'amour de Mme de Tourvel. Il feint la piété et la conversion. Il assiste régulièrement à la messe (cf lettre 119) ; il écrit au confesseur de Mme de Tourvel pour lui demander d'être son guide spirituel : " Puis-je espérer, Monsieur, que vous dédaignerez [...] guider mes pas dans un sentier nouveau, que je désire bien ardemment de suivre mais que j'avoue, en rougissant, ne pas connaître encore ?" (lettre 120). La religion  est un paravent derrière lequel se cache la plus grande perfidie. Comme Tartuffe, c'est pour mieux séduire qu'il endosse l'habit du chrétien, et comme Tartuffe il abuse son monde, Mme de Tourvel, mais aussi Mme de Rosemonde sa tante qui voit dans les nouvelles attitudes de son neveu l'influence bénéfique de Mme de Tourvel.
            un hypocrite : qui déguise ses intentions derrière des sentiments louables. Il persuade Cécile de lui confier la clef de sa chambre pour être plus efficace et plus discret dans son rôle de "courrier" ; Il prétend vouloir  solliciter une entrevue avec Mme de Tourvel dans l'unique but de s'amender : "je vous prie donc, Monsieur, [...] de lui demander pour moi une entrevue particulière, où je puisse au moins réparer, en partie, mes torts par mes excuses." (lettre 120) 
            On ne sait jamais quand il dit la vérité. Par exemple, en ce qui concerne la rencontre avec Émilie, était-ce par hasard comme il le prétend à Mme de Tourvel ou volontaire comme il l'affirme à Mme de Merteuil. de même on ne sait jamais quand il agit avec sincérité. Est-il réellement affecté du départ de Mme de Tourvel au point de vivre reclus entre sa chambre et la chapelle ou n'est-ce qu'un rôle qu'un rôle qu'il joue, sachant pertinemment que sa tante ne manquera d'en faire part à Mme de Tourvel. 
          
            Un libertin amoureux ? :
            il a changé, " vous qui n'êtes plus vous", lui fait remarquer Mme de Merteuil.(lettre 10). Il fait preuve d'une patience et d'une ténacité qu'on ne lui connaissait pas (il attend trois mois avant que Mme de Tourvel ne cède);  Il apprécie la lenteur de la progression de sa relation avec Mme de Tourvel ; tout progrès, aussi minime soit-il est plein de charmes ; il épargne Mme de Tourvel par respect, ce qui n'est pas sans surprendre sa tante. Il est complètement obsédé par elle et admet que " si c'est être amoureux que de ne pouvoir vivre sans posséder ce qu'on désire, d'y sacrifier son temps, ses plaisirs, sa vie, je suis ben réellement amoureux." (lettre 15) 
            Il sent bien qu'il se passe quelque chose d'inhabituel. La seule présence de Mme de Tourvel suffit à son bonheur : "Auprès d'elle je n'ai pas besoin de jouir pour être heureux" (lettre 6) ; il retrouve "les charmantes illusions de la jeunesse" ; Mme de Tourvel lui a fait découvrir un charme tellement inconnu qu' il craint d'être amoureux mais très vite il en réfute l'idée : "serai-je donc à mon âge, maîtrisé comme un écolier, par un sentiment involontaire et inconnu ? Non : il faut, avant tout, le combattre" (lettre 125). Il nie avec obstination être amoureux et il s'applique à donner des preuves de son détachement : il trompe Mme de Tourvel avec Cécile, Émilie, mais il s'empresse de se faire pardonner ; il rompt avec Mme de Tourvel, mais il regrette son geste, il veut essayer de la reconquérir  et comme il le confie à Danceny : "je suis au désespoir d'être séparé d'elle" (lettre 158). Il est en proie à des sentiments duels" cette femme que je hais et que j'aime avec une égale fureur" (lettre 100), Valmont n'est plus maître de lui, qu'il le reconnaisse ou non. 
            Valmont demeure un personnage ambigu : un libertin odieux, qui écrit à Mme de Tourvel une lettre oh combien équivoque avec pour pupitre le dos d'Émilie,  qui ne sera pas satisfait tant qu'il n'aura pas eu raison de la vertu et de la fidélité de Mme de Tourvel, "quel délice d'être tout à tour l'objet et le vainqueur de ses remords" (lettre 6) ;  un conquérant qui ne travaille qu'à la gloire de sa réputation, "je vous disais bien [...] que je ne reparaîtrais sur la scène du monde que brillant d'un nouvel éclat" (lettre 144) ; un amant qui voulait seulement susciter l'admiration de Mme de Merteuil, " ma belle amie, vous serez saisie d'un saint respect, et vous direz : " Voilà l'homme selon mon coeur" ? (lettre 4) Mais Valmont c'est aussi un personnage qui évolue, qui découvre une autre forme de bonheur que celle du plaisir à tout prix, "soyons de bonne foi ; dans nos arrangements, aussi froids que faciles, ce que nous appelons bonheur est à peine un plaisir" (lettre 6) et qui renonce à Mme de Tourvel plus peut-être pour rester fidèle à l'image qu'il a donné lui-même. N'avoue-t-il pas à Danceny qu'il "paierai[t] de la moitié de (sa] vie le bonheur de lui consacrer l'autre" et qu' "on n'est heureux que par l'amour" (lettre 155). Si l'on pouvait douter de la sincérité de Valmont quand il se disait victime de liaisons qui lui avaient été néfastes, on peut en revanche se demander si Valmont n'est pas victime de lui-même.  

La rivalité Valmont / Mme de Merteuil
            Valmont et Mme de Merteuil sont semblables, ils sont tous deux libertins, ils ont les mêmes objectifs, ils usent des mêmes procédés (lire à ce sujet leur art d'écrire), mais pour autant le roman scelle leur inimitié, leur désamour et leur rupture définitive. C'est qu'entre les deux personnages s'instaure une relation de rivalité et chacun se donne pour objectif, de faire céder l'autre. Or ni Mme de Merteuil, ni Valmont, ne veulent céder.
            Un couple impossible :
           Il est rarement fait allusion à leur ancienne relation d'amants. Certes Mme de Merteuil avoue qu'elle a aimé Valmont, mais c'est du passé. Rien ne peut plus être comme avant et quand elle évoque leur future relation amoureuse, elle parle "d'un renouvellement de bail" (lettre 20), expression qui en dit long sur leurs véritables relations : ils ne s'appartiennent pas, ils acceptent tout au plus d'être des locataires provisoires l'un de l'autre. A maintes reprises Mme de Merteuil rappelle à Valmont qu'il ne doit pas se leurrer : quand elle évoque leur éventuelle future nuit d'amour, elle prévient Valmont que "quelque douce que soit notre illusion, n'allons pas croire qu'elle puisse être durable" et elle rappelle la distance qui les sépare,  "pourquoi s'occuper encore  d'un bonheur qui ne peut revenir ?" (lettre 131). En fait, Mme de Merteuil, conformément à ses principes, s'interdit d'être sentimentale, elle n'envisage sa relation avec les hommes que dans les limites d'une victoire remportée sur eux, comme ce fut le cas avec Valmont : " Séduite par votre réputation, il me semblait que vous manquiez à ma gloire ; je brûlais de vous combattre corps à corps" (lettre 81). De plus, elle cherche le plaisir, "qui est l'unique mobile de la réunion de deux sexes" (lettre 131) et non pas le confort d'une vie affective, qui serait une atteinte à son esprit d'indépendance. Seul le plaisir peut réunir Valmont et Mme de Merteuil, donc aucune "liaison" au sens sentimental du terme, n'est envisageable entre eux, "de l'amour en a-t-on quand on veut ?". Bien plus elle ne croit pas en l'amour : " L'amour qu'on nous vante comme la cause de nos plaisirs n'en est au plus que les prétexte" (lettre 81). C'est pourquoi elle rejette la requête de Valmont : Dites seulement un mot et vous verrez si tous les charmes et tous les charmes et vous verrez si tous les charmes et tous les attachements me retiendront ici, non pas un jour, mais une minute. Je volerai à vos pieds et dans vos bras, et je vous prouverai, mille fois et de mille manières, que vous êtes, que vous serez toujours, la véritable souveraine de mon coeur." (lettre 129). La seule relation qui reste envisageable entre eux est celle de l'amitié." ne soyons qu'amis et restons-en là" (lettre 134).
             Une relation d'affaire
    Ce qui frappe le plus dans la relation Valmont / Mme de Merteuil, c'est la métaphore filée des affaires, ce qui exclut tout sentiment. Mme de Merteuil conclut un pacte avec Valmont, elle pose ses "conditions", à savoir une preuve écrite de la main de Mme de Tourvel, aucune négociation n 'est possible, " il n'y a rien à rabattre" , elle est dure en affaire, " c'est à vous de voir si je me mets à un prix trop haut" (lettre 20). Entre eux, il ne s'agit qu'"un marché" (lettre 131) dont il faut respecter " le prix convenu" et "les intérêts communs" (lettre 133). Dans la balance, se trouve l'innocente Mme de Tourvel, et selon qu'elle cèdera ou pas, le fléau penchera en faveur ou non de Valmont. Les termes du marché sont dictés  par Mme de Merteuil et Valmont n'a d'autre choix que de s'y soumettre. Le titre que Valmont a donné à sa correspondance avec Mme de Merteuil est tout à fait éloquent : " Compte ouvert entre la Marquise de Merteuil et le Vicomte de Valmont" (lettre 169). 
    Mais rapidement on remarque que le contrat est un moyen d'exercer un chantage odieux sur Valmont. En effet, Mme de Merteuil harcèle Valmont et le pousse dans ses derniers retranchements. Dans l'impossibilité de fournir la preuve écrite de la reddition de Mme de Tourvel, (contrairement au film, mais cela ne change en rien le refus de Mme de Merteuil de d'exécuter), Valmont, ne voulant pas renoncer à Mme de Merteuil, accepte ses nouvelles conditions  (on pourrait alors parler d'un marché évolutif puisque les termes du contrat sont modifiés) : faire descendre Mme de Tourvel du piédestal où Valmont l'a placée pour ne la considérer que comme une femme ordianire, continuer à entretenir sa relation avec Cécile, rompre avec Mme de Tourvel. 
    Marché de dupe, puisque jamais Mme de Merteuil n'honorera son contrat. Même en affaire elle est malhonnête, c'est à croire que ce marché n'est qu'une excuse pur se dérober à Valmont, ou pire encore, un moyen pour le détruire.

            Une complicité mise en danger : dés le début du roman, Valmont rejette la proposition de Mme de Merteuil : il ne s'occupera pas de l'éducation de Cécile, il est trop occupé à essayer de séduire Mme de Tourvel et même si le projet de Valmont rejoint celui de Mme de Merteuil quand il sait que Mme de Volanges le dessert auprès de Mme de Tourvel, il n'en demeure pas moins que le ton de la tendre amitié est bien vite abandonnée. Mme de Tourvel va, malgré elle, être la cause de la rupture entre les deux anciens amants. En effet, elle devient l'objet d'un chantage odieux, mais Mme de Merteuil s'avère être une mauvaise joueuse, elle ne respecte pas les termes du contrat,car même si, dans sa grande bonté (!), elle dit accepter de s'exécuter " et cela sans que vous vous soyez encore mis en règle avec moi" (lettre 131), elle remet toujours à plus tard, et trouve toujours une nouvelle raison de différer : il faut attendre qu'elle soit revenue de la campagne, elle est occupée par son procès, par sa rupture avec Belleroche, par ses nouvelles amours avec Danceny, elle impose à Valmont des exigences toujours plus grandes. 
    Si Valmont entretient Mme de Merteuil de la progression de son entreprise de séduction, s'il lui envoie les lettres de Mme de Tourvel, signes incontestables d'une confiance absolue, force est de constater que ce qui devait renforcer leur complicité, les sépare à partir du moment où Mme de Tourvel n'est plus, selon Mme de Merteuil, une conquête de plus à afficher au palmarès de Valmont, mais une véritable passion amoureuse : les confidences de Valmont sont reçues comme autant d'insultes et Mme de Merteuil lui en fait grief : "ne vivez-vous donc plus que pour votre Présidente ?" (lettre 10). Dans presque toutes ses lettres, Mme de Merteuil s'adonne avec plaisir au persiflage. Elle se moque de Valmont, selon elle, il n'a rien à gagner avec Mme de Tourvel, car il y a peu de gloire à rendre un mari cocu, mais il a tout à perdre, "Quelle honte si vous échouez" (lettre 5). Elle devient de plus en plus blessante et humiliante, elle frappe là où ça fait le plus mal : elle porte atteinte à la réputation de Valmont : "vous restez court comme un Écolier", "bientôt il faudra dire de vous : il fut brave un tel jour", lui écrit-elle pour tout commentaire de son échec avec Mme de Tourvel pour lui montrer à quel point il n'est plus à la hauteur de sa réputation (lettre 106)
    Les deux compères se comprennent de moins en moins, ils diffèrent dans leurs objectifs et ne parlent plus le même langage : Valmont fait remarquer à Mme de Merteuil qu'il est difficile de se faire entendre, tant elle sait faire la sourde oreille quand ça l'arrange : " je tâcherai d'être clair ; ce qui n'est pas facile avec vous, quand une fois vous avez pris le parti de ne pas entendre." (lettre 153). Il tente bien de minimiser leur mésentente, ou du moins de l'excuser au regard de la distance qui les sépare, "aussitôt qu'on s'éloigne, on cesse facilement de s'entendre" mais il est contraint de constater " nous ne sommes plus du même avis sur rien". (lettre 115) Mme de Merteuil est encore plus explicite, elle met un terme à  leur connivence : " aussi éloignés l'un de l'autre par notre façon de penser, nous ne pouvons nous rapprocher d'aucune manière" (lettre 127)
    
            Une relation conflictuelle
        Dés l'instant où leurs intérêts divergent, leur relation devient conflictuelle. En effet nous avons constaté précédemment que dés le début du roman, Valmont n'adhérait pas au projet de vengeance de Mme de Merteuil, mais que le jeu des circonstances faisait que l'enjeu de la  vengeance de l'une rejoignait  la vengeance de l'autre. La corruption de  Cécile est leur but commun. Il s'agit de la seule véritable connivence entre eux. En effet, Mme de Merteuil va même jusqu'à reprocher à Valmont, en toute mauvaise foi, de continuer à entretenir des relations avec Cécile qui ne se justifient plus dés lors que le but a été atteint.
 Le conflit entre les deux personnages a deux causes principales
:
La première, réside dans le fait que  Mme de Merteuil veut toujours garder un ascendant sur Valmont, elle veut rester maître de lui : elle s'irrite quand il ose prendre des décisions sans l'avoir consultée, comme d'avoir pris rendez-vous avec Danceny de lui-même, "vous savez combien il est important que je vous parle avant cette entrevue." (lettre 51) ; elle s'emporte quand il se permet de la mettre en garde contre un libertin de leur espèce : "vous voulez m'enseigner ma conduite ? [...] vos conseils m'ont donné de l'humeur" (lettre 81) ; elle se rebelle parce qu'elle se rend compte que Valmont lui échappe, qu'il est sous l'emprise de Mme de Tourvel, il est devenu "son esclave" c'est pourquoi elle ne croit pas au récit de sa réconciliation avec Mme de Tourvel après la rencontre avec Émilie ; elle déplore qu'il n'attende pas, comme "autrefois", disposer d'elle ( cf lettre 125, dans laquelle Valmont, ayant rempli son contrat, se déclare son "nouvel amant" et lui demande instamment de"renvoyer Belleroche et [de] laisse[r] là le doucereux Danceny, pour ne plus s'occuper que de [lui]) : " vous vouliez bien attendre que j'eusse dit oui, avant d'être sûr de mon consentement." (lettre 127) 
La seconde, c'est que Mme de Merteuil se sent en compétition avec les deux autres femmes qui monopolisent toute l'attention de Valmont : le conflit atteint son paroxysme quand elle s'aperçoit que Valmont, quoiqu'il en dise, ne lui porte plus qu'un intérêt mineur : " autrefois ce me semble vous faisiez plus de cas de moi ; vous ne m'aviez pas destiné tout à fait aux troisièmes rôles " (lettre 127)

            Une rupture inévitable
            La relation conflictuelle est devenue telle, l'agressivité entre eux a atteint un point tel que, la proposition de rupture à l'amiable proposée par Mme de Merteuil à Valmont : "vous connaissez l'histoire de ces deux fripons qui se reconnurent en jouant : nous ne ferons rien, se dirent-ils, payons les cartes par moitié ; et ils quittèrent la partie. Suivons, croyez-moi, ce prudent exemple." (lettre 131),  "ne soyons qu' amis et restons-en là" , propose-t-elle dans la lettre 134)n'est plus de mise, et c'est en vain que Valmont espère une réconciliation : " Nos liens ont été dénoués mais pas rompus" (lettre 133). Il se rend compte que tout les sépare :  "y a-t-il encore quelque intérêt commun entre vous et moi ? Votre silence m'en fait douter." (lettre 140)  En effet, la patience de Valmont est à bout, il ne veut plus être dans l'expectative et présente à Mme de Merteuil un ultimatum : " je serai ou votre Amant, ou votre ami" , et il ajoute : "le moindre obstacle mis de votre part sera pris de la mienne pour une véritable déclaration de guerre." (lettre 153). Valmont n'est plus prêt à transiger, il refuse d'être abusé, comme il l'a été si souvent, il refuse de se laisser séduire par "quelques cajoleries". Il est conscient que leur relation était aussi basée sur l'hypocrisie et il met à l'épreuve leur relation et pousse Mme de Merteuil dans ses derniers retranchements en lui demandant d'être sincère. La réponse est sans équivoque : " Eh bien ! la guerre". 
            En fait, ce que Mme de Merteuil ne peut supporter c'est d'être déconsidérée par Valmont. D'abord elle lui avait fait remarquer qu'elle ne faisait pas partie de son "sérail", qu'elle ne voulait qu'il la considérât comme une simple " maîtresse", elle ne veut en aucun cas être considérée comme les autres femmes, "Ne me confondez pas avec les autres femmes" (lettre 85), mais surtout elle ne veut pas être reléguée à la troisième place. Il s'agit bien là plus d'une blessure d'amour propre que d'une blessure d'amour. La clôture de la lettre 127, "adieu comme à présent"  est une fin de non recevoir.
            Aucun des deux ne veut fléchir : la lutte est engagée, c'est à qui remportera la victoire sur l'autre. Ils se battent avec les mêmes armes, leur relation épistolaire est une joute verbale, même persiflage, même ton péremptoire, même ironie ; ils se rendent coup pour coup : Valmont lui préfère Mme de Tourvel, elle lui préfère Belleroche, dont elle est lasse mais elle continue de le  voir, juste pour attiser la jalousie de Valmont ; il se distrait en compagnie de Cécile, elle, en compagnie de Danceny ; elle lui demande de lui sacrifier Mme de Tourvel, il lui demande de lui sacrifier Danceny ;  il se venge d'avoir été humilié quand il l'a surprise chez elle en la charmante compagnie de Danceny en détournant son rendez-vous avec Danceny au profit de Cécile ; elle se venge de cette perfidie en donnant à Danceny des preuves de sa relation avec Cécile. On se rend compte que les coups portés sont de plus en plus forts, on peut voir dans le dernier assaut de Mme de Merteuil une surenchère. Mais finalement, c'est  Valmont qui remporte le dernier round. En effet, post mortem, il aura le dernier mot : en remettant ses lettres à Danceny, il le charge de sa dernière vengeance : Mme de Merteuil est démasquée, sa technique pour  préserver sa réputation n'était pas infaillible, elle aussi a laissé des preuves écrites, ces lettres la perdront.
            Finalement, la rupture entre les deux libertins vient de ce qu'ils n'ont plus rien en commun, ils sont devenus dissemblables, voire étrangers et si Valmont était une sorte de miroir qui renvoyait son image à Mme de Merteuil, même encore au début du roman, force est de constater que l'image qu'il renvoie dans la quatrième partie du roman est celle d'un autre Valmont auquel elle ne peut s'identifier : il a changé, il est amoureux, il regrette le mal qu'il fait, il représente tout ce qu'elle abhorre. 
           
          Mme de Tourvel :
        Mme de Tourvel, est, après le couple Valmont / Mme de Merteuil, le personnage qui occupe une place privilégiée. En effet, même si elle n'écrit que 24 lettres (9 à Valmont, 4 à Mme de Volanges, 11 à Mme de Rosemonde, elle est le centre des préoccupations des autres protagonistes, hors Cécile et Danceny. Rares sont le lettres qui dans la correspondance entre Valmont et Mme de Merteuil ne parlent pas d'elle ; sur les 9 lettres écrites par Mme de Rosemonde, 6 lui sont destinées, quant à Mme de Volanges, elle est sa sa confidente au début du roman et lui dicte la ligne de conduite qu'elle doit observer avec Valmont et à la fin sa correspondance avec Mme de Rosemonde ne se justifie que pour des nouvelles de Mme de Tourvel.
        Jeune, vingt-deux ans, mariée depuis deux ans, épouse fidèle, dévote, très attachée à ses devoirs, discrète, Mme de Tourvel, est tout le contraire de Mme de Merteuil et tout ce qui attire Valmont, tant d'obstacles à surmonter sont autant de raisons pour se lancer à sa conquête. Malgré elle elle va se trouver au centre d'une intrigue qui la dépasse et dont elle ignore les rouages.
        C'est avant tout une victime
        - Elle est victime des libertins : De Valmont d'abord qui a décidé de la séduire pour donner de l'éclat à sa réputation, " Je vous le disais bien [...] que je ne reparaîtrais sur la scène du monde que brillant d'un nouvel éclat" (lettre 144) confie-t-il à Mme de Merteuil après sa victoire. Il s'acharne d'autant plus à vouloir la conquérir qu'elle apparaît inaccessible, elle est victime de sa réputation, c'est une femme respectable socialement, toujours désignée par la fonction de son mari" La Présidente de Tourvel", mais aussi moralement, " Vous connaissez la Présidente de Tourvel, sa dévotion, son amour conjugal, ses principes austères. Voilà ce que j'attaque ; voilà l'ennemi digne de moi ; voilà le but où je prétends atteindre." (lettre 4). La conquête de Mme de Tourvel  sera le chef d'œuvre de Valmont.
        De Mme de Merteuil, qui ne supportant pas que Valmont lui résiste et refuse de séduire Cécile pour se venger de Gercourt, va tout faire pour mettre Valmont dans une situation de non retour. En effet, le pacte qu'elle conclut avec lui, à savoir qu'elle consentira à lui accorder une nuit d'amour dés qu' il aura eu raison de la pudeur et des principes de Mme de Tourvel, empêche Valmont de reculer, sinon c'est accepter de renoncer à Mme de Merteuil. Bien plus, voyant que l'intrigue progresse très lentement, elle lance à un défi à Valmont : jamais il ne la possédera, défi qu'il entend bien relever, orgueil oblige. Elle pousse le vice à réunir sous le même toit, Mme de Tourvel, Cécile, Mme de Volanges, et Valmont. Ainsi, Valmont trompe Mme de Tourvel, avant même de l'avoir possédée, en présence de son ennemie, Mme de Volanges. On atteint le comble du raffinement dans la perfidie. 
     Mme de Tourvel est donc objet de contrat. Dupée, elle ignore tout des tractations entre Valmont et Mme de Merteuil et leur relation épistolaire. Elle ne se doute pas que Mme de Merteuil, lit sa correspondance et les lettres de Valmont avant même qu'elle ne les reçoive. La perfidie de Mme de Merteuil à l'égard de Mme Tourvel va en crescendo quand elle se rend compte que cette liaison n'est pas une simple aventure, qu'il est amoureux, elle ne supporte de se voir ravir la préférence. Jalouse, blessée dans son amour propre, elle exige de Valmont qu'il la lui sacrifie, et lui dicte la lettre de rupture qu'il doit écrire ; c'est cette lettre qui condamne Mme de Tourvel à mort.
       - Elle est victime de son éducation : habituée à n'être entourée que de gens respectueux et respectables, " accoutumée à n'inspirer que des sentiments honnêtes, à n'entendre que des discours que je puis écouter sans rougir" (lettre 26), elle ignore tout de l'hypocrisie, du mensonge, de l'artifice,elle vit dans un monde à part qui ne lui a pas appris à jouer un rôle, au contraire, elle se montre telle qu'elle est réellement, " je ne sais pas dissimuler, ni combattre les impressions que j'éprouve" (lettre 26). Si Mme de Merteuil la trouve quelconque, "sans expression : passablement faite, mais sans grâces : toujours mise à faire rire ! avec ses paquets de fichus sur la gorge et sur le corps" (lettre 5), Valmont la distingue des autres femmes : elle n'a pas besoin des artifices de la toilette pour être "adorable", 'il lui suffit d'être elle-même", "elle n'a point comme nos femmes coquettes, ce regard menteur qui séduit quelquefois et nous trompe toujours", elle a "une gaieté naïve et franche", elle est "la joie pure et la bonté compatissante", elle est sincèrement " modeste" et "sensible" (lettre 6). Ce portrait est celui d'une femme "naturelle" qui n'est pas pervertie par la société ( influence indubitable de Rousseau), qui est inadaptée à la vie en société, ce n'est d'ailleurs pas par hasard si elle est chez Mme de Rosemonde, à la campagne en l'absence de son mari, elle y est en sécurité ( son retour à Paris en l'absence de son mari,lui sera fatal). Mme de Volanges qui connaît bien Mme de Tourvel lui rappelle son inexpérience du monde, " Vous ne connaissez pas cet homme ; où auriez-vous pris l'idée de l'âme d'un libertin ?" (lettre 9), ce qui la met en danger, car elle est exempte de toute méfiance.
    De fait, elle est  une proie toute désignée puisque non seulement elle ne pense au mal, mais elle ne le voit pas. Ainsi, elle rejette les mises en garde de Mme de Volanges, bien plus, elle démontre à son amie que le Valmont qu'elle découvre est diamétralement opposé à celui qu'elle a bien voulu lui dépeindre. C'est un " bon enfant", il a "déposé ses armes meurtrières" (lettre 11),il pratique la charité chrétienne (cf lettre 22), elle se reconnaît même en lui, " si j'avais un frère, je désirerais qu'il fût tel que Monsieur de Valmont se montre ici; (lettre 11). Aussi invite-t-elle Mme de Volanges à "revenir sur un jugement trop rigoureux" (lettre 22). Influencée par son éducation religieuse, elle rêve d'une mission messianique et pense que Valmont, victime de l'influence néfaste de ses relations, il "n'est peut-être qu'un exemple de plus du danger des liaisons" (lettre 22, thème roussseauiste), éloigné des turpides du monde, peut retrouver le droit chemin, "vous conviendrez que ce serait une belle conversion" et elle "le prêche avec beaucoup de sévérité" (lettre 8). Elle va même jusqu'à faire de Valmont le parangon de "l'homme bon", son acte de générosité envers les pauvres paysans ne peut être que l'aboutissement d'un "projet de faire le bien", il est la marque de "la sollicitude de la bienveillance", preuve que Valmont est habité par " la plus belle vertu des plus belles âmes". (lettre 22)
    Mme de Tourvel est donc incapable de faire valoir le moindre esprit critique, elle ne se fie qu'à ses impressions, la preuve, le récit de la générosité de Valmont l'attendrit " jusqu'aux larmes"; elle est aveuglée, tous les efforts de Mme de Volanges pour la protéger sont vains et en ce sens, on peut affirmer que :
        - Elle est victime d'elle-même : en effet, elle est irraisonnable, elle ne veut voir que l'image positive de Valmont et elle avoue à Mme de Volanges, "je m'arrête à cette idée qui me plaît" (lettre 22). Elle se laisse, bien qu'elle s'en défende au début, subjuguer par Valmont et elle voit en Mme de Volanges, celle qui veut l'éloigner d'une si charmante compagnie. C'est pourquoi elle ne lui dit pas tout : elle lui cache, qu'elle a fait suivre Valmont, ce qui trahirait l'intérêt qu'elle lui porte, qu'elle entretient une relation épistolaire avec lui, qu'il l'a portée pour lui faire passer le fossé. D'ailleurs, sitôt qu'elle ne plus résister, elle cesse toute correspondance avec elle, et c'est vers Mme de Rosemonde qu'elle se tourne, personnage moins austère et moins rigoriste. Par ailleurs, Mme de Tourvel se ment à elle -même, elle dissimule ses véritables sentiments derrière les nuances sémantiques de l'amitié et de l'amour. Elle surestime sa force et sa volonté, par exemple, elle ne tient pas parole, dés la lettre 26, elle supplie Valmont de ne plus écrire, "le silence et l'oubli, voilà les conseils qu'il convient de vous donner", mais elle continue à lui répondre.
Elle feint d'être émue par la tristesse de Mme de Rosemonde suite au départ de Valmont, mais en fait, trop tard elle reconnaîtra son manque de lucidité et son erreur de ne pas avoir accorder de crédit aux conseils de Mme de Volanges : "Je meurs pour ne vous avoir pas crue" (lettre 147), " La funeste vérité m'éclaire" (lettre 143) Elle accepte très vite, les raisons invoquées par Valmont pour justifier sa rencontre avec Émilie, "Valmont est innocent", elle s'accuse d'avoir jugé mal et trop vite, "ces torts graves, offensants, que je lui reprochais avec tant d'amertume", bien plus elle accepte même de renier ses principes : " l'infidélité n'est pas l'inconstance" (lettre 139). 
        Loin de vouloir minimiser les torts de Valmont et de Mme de Tourvel, il importe de reconnaître que, dés lors où elle cède à la passion, Mme de Tourvel est métamorphosée : Valmont devient son Pygmalion, la jeune femme prude et réservée découvre les délices de l'amour et s'y abandonne, " je connaissais bien peu l'amour" écrit-elle, lettre 102, à Mme de Rosemonde après avoir quitté son château, ce qui en dit long sur les liens qui l'unissent à son mari.

        C'est une amante passionnée : tous les moyens mis en oeuvre pour lutter se sont avérés inefficaces : que ce soit la prise de distance, d'abord en évitant d'être seule avec lui au château, puis en exigeant de Valmont qu'il reparte à Paris, enfin, en quittant elle-même la campagne, rien ne peut vaincre sa passion. Elle regrette d'avoir éloigné Valmont, "je regrette beaucoup son neveu, dont il faut convenir en effet la société est agréable". Elle avoue qu'elle a agi contre ses sentiments, " Si je ne m'étais pas conduite d'après votre avis, je craindrais d'avoir agi un peu légèrement" (lettre 45 ; on appréciera les euphémismes qui ont davantage valeur de litote que d'atténuation). Elle reconnaît qu'il lui est impossible de vivre sans Valmont, " vivre ainsi n'est-ce pas mourir mille fois ?" (lettre 102) ; elle refuse de lire ses lettres mais elle regrette qu'il ne lui écrive plus, "J'étais sûre au moins qu'il était occupé de moi ! et je voyais quelque chose qui venait de lui. je ne les ouvrais pas, ces lettres, mais je pleurais en les regardant." (lettre 114); elle s'inquiète de sa santé et  pense que Mme de Rosemonde minimise le mal être  de Valmont pour la ménager. 
    En réalité, elle repousse Valmont, par convenance (cf "les conseil qu'il convient de vous donner", c'est moi qui souligne),comme elle le lui explique dans la lettre 56 : "Chérie et estimée d'un mari que j'aime et respecte [..], je suis heureuse, je dois l'être" (c'est moi qui souligne). Elle veut rester fidèle à sa réputation et à ses devoirs, non par orgueil mais par "nécessité" morale, mais comme le lui fait remarquer Mme de Rosemonde, "il est toujours bien difficile de se tenir toujours éloignée de celui dont notre coeur nous rapproche sans cesse" (lettre 103) et que "l'amour est un sentiment indépendant, que la prudence peut faire éviter, mais qu'elle ne saurait vaincre ; et qui, une fois né, ne meurt que de sa belle mort ou du défaut absolu d'espoir." (lettre 126).
    Incapable de lutter davantage, Mme de Tourvel ne vit que par et pour Valmont : " C'est à votre neveu que je me suis consacrée ; c'est pour lui que je me suis perdue. Il est devenu le centre unique de mes pensées, de mes sentiments, de mes actions." (lettre 128) Rien ne pourra "jamais [la]  faire changer de sentiment ni de conduite", elle n'a aucun regret, " je veux vivre pour le chérir, pour l'adorer" (lettre 133). Elle passe d'un excès de douleur à un excès de bonheur : " Valmont... Valmont ne m'aime plus, il ne m'a jamais aimée. [...] Il me trompe, il me trahit, il m'outrage" (lettre 135) ; "tout est oublié, pardonné ; disons mieux, tout est réparé. A cet état de douleur et d'angoisse, ont succédé le calme et les délices. Ô joie de mon coeur, comment vous exprimer !" (lettre 139).
    Elle présente son abandon comme un sacrifice, un don christique : elle se "consacre" à son nouveau Dieu,"je l'aime avec idolâtrie et bien moins encore qu'il ne le mérite" (lettre 132). En se donnant à lui, elle le sauve et lui garantit son bonheur, "placée par Mr de Valmont entre sa mort ou son bonheur, je me suis décidée pour ce dernier parti." (lettre 128).
    Enthousiaste mais toujours aussi incrédule, elle est encore plus vulnérable qu'avant, tant elle aveuglée par cette passion toute nouvelle : elle pense qu'ils "sont nés l'un pour l'autre" (lettre133), elle se méprend sur l'attitude de Valmont, "pourquoi serait-il devenu plus tendre, plus empressé, depuis qu'il n'a plus rien à obtenir" ; naïve, elle pense qu'elle est l'amante parfaite et que Valmont lui appartient , " Pourquoi cesserait-il de m'aimer ? quelle autre femme le rendrait-il plus heureuse que moi ?" (lettre 133) Aussi plus dure va être la chute lorsqu'elle va recevoir la lettre de rupture. 
        C'est un personnage tragique :    
Telles les héroïnes de Racine, Mme de Tourvel inspire la "terreur et la pitié". En effet, le lecteur ne peut que craindre de tomber dans les mêmes pièges qu'elle et d'être victime des mêmes scélératesses. Sacrifiée à l'autel du libertinage, mais aussi à celui de la jalousie de Mme de Merteuil, à celui de l'orgueil et de la réputation de Valmont, Mme de Tourvel est une victime innocente. Elle inspire la pitié quand elle est humiliée par Valmont lui écrivant sur le dos d'Émilie,  par cette dernière qui se moque d'elle devant l'Opéra, quand elle est trompée et qu'elle accepte tous les mensonges que Valmont lui sert, mensonges dont elle n'est peut-être pas tout à fait dupe mais qui la rassurent. Comme une héroïne tragique, elle connaît les affres de la solitude, elle se plaint de l'abandon de ceux qu'elle aime : " Toute consolation m'est refusée. La pitié s'arrête sur les bords de l'abîme où le criminel se plonge. Les remords le déchirent et ses cris ne sont pas entendus." (lettre 161) Grandeur de Mme de Tourvel qui assume ses fautes mais qui pardonne à son bourreau. 
        

          Cécile :
        L'ingénue :
        Jeune fille blonde de quinze ans, tout juste sortie du couvent pour être mariée, timide, réservée, mal à l'aise en société, "gauche" selon la Marquise, elle est le type même de l'ingénue. Elle s'enthousiasme pour le premier jeune homme qu'elle croise, mais elle ne sait pas si c'est bien ou mal et demande l'avis à son confesseur. Elle a une vision très romantique de la relation amoureuse, "un mot, un regard, seulement de le savoir là, eh bien ! c'est le bonheur. Quand je vois Danceny, je ne désire plus rien ; quand je ne le vois pas, je ne désire que lui." (lettre 55). 
        Sa faiblesse et son inexpérience la rendent très influençable. Perdue dans un monde inconnu qu'elle découvre et qu'elle trouve assez hostile, " le monde n'est pas aussi amusant que nous l'imaginons" (lettre 23, à Sophie), elle accepte avec soulagement et sans aucune méfiance, l'amitié de Mme de Merteuil, au point qu'elle se soumet totalement à celle qui va devenir son mentor : " en ne faisant que ce qu'elle me dira, je n'aurai rien à me reprocher" (lettre 16), aussi Mme de Merteuil est-elle toute désignée pour prendre la place de confidente qu'occupait Sophie, aussi naïve qu'elle, donc sans secours aucun : " Qu'est-ce que tu me conseilles ? mais tu n'en sais pas plus que moi;"(lettre 16). Elle manque totalement d'esprit critique et croit tout et son contraire : dans la lettre 39, elle se désole de devoir épouser un "vieux" et renoncer à Danceny, comme le lui a expliqué Mme de Merteuil, " Elle  m'a presque entretenue toute la soirée des devoirs des femmes envers leurs maris.[...] Ne m'a-t-elle pas dit aussi qu'une fois mariée, je ne devais plus aimer le Chevalier Danceny", mais dans la lettre 109, elle se réjouit à l'idée d'être mariée, puisqu'elle aura "plus de liberté, "j'espère alors que je pourrai m'arranger de façon à ne plus songer qu'à Danceny" et loin de remettre en doute les affirmations de la lettre 39, elle s'accuse de ne pas avoir compris, " peut-être que j'avais mal entendu".
    L'apprentie libertine
    Naïve Cécile mais elle ne manque pas d'avenir, selon Mme de Merteuil : elle est " douce, facile, sans esprit et sans finesse, elle a pourtant une certaine fausseté naturelle [...] qui réussira d'autant mieux que sa figure offre l'image de la candeur et de l'ingénuité" et qu'elle  est " naturellement caressante" (lettre 38). Elle voit en elle une future libertine, "une machine à plaisir" (lettre 106) dont il faut s'occuper. Victime d'une éducation carentielle, Cécile accepte de devenir l'élève de Mme de Merteuil, elle lui montre ses lettres, elle lit les livres qu'elle lui ; Mme de Merteuil lui apprend l'art d'écrire sans rien dévoiler de ses sentiments. Si Mme de Merteuil assure la partie " théorique", Valmont prend en charge la partie " pratique". Il entend rédiger pour l'apprentie libertine "un catéchisme de  débauche" avec lexique approprié.   
      Si Cécile montre quelques réticences à l'égard de Valmont, s'il elle hésite, au nom de scrupules moraux, de donner ses clefs, "il me semble que ce serait mal ; faire comme cela une double clef : c'est bien fort !" (lettre 88), elle cède dés le premier soir à Valmont. La jeune effarouchée a bien quelques remords, mais, encouragée par Mme de Merteuil, et attirée par les plaisirs, elle ne ferme plus sa porte à Valmont qu'elle trouve "bien aimable" (lettre 109), et qui lui fait oublier Danceny, " il y a déjà tout plein de moments où je n'y songe pas du tout !" (lettre 109). Valmont peut être satisfait de son éducation sexuelle, car Cécile devient très vite experte, " l'écolière est devenue presque aussi savante que le maître" (lettre 110). Mais l'initiation de la jeune libertine ne se limite pas à l'éducation sexuelle, il faut aussi qu'elle apprenne à s'émanciper de ses principes, de toute considération morale et sociale (voir à ce sujet le libertinage) et en ce domaine aussi elle apprend vite. Ses scrupules de tromper Danceny s'envolent très vite, elle lui joue la comédie de l'amante blessée du manque de confiance qu'il a en elle et lui écrit une lettre où se mêle tendresse et reproches, sous la dictée de Valmont, "Croyez-vous donc, mon bon ami, que j'aie besoin d'être grondée pour être triste, quand je sais que vous vous affligez" (lettre 117), elle n'hésite pas à jouer avec l'équivoque en parlant de Valmont, " Oh ! vous avez là un bien bon ami, je vous assure ! Il fait tout comme vous feriez vous-même;", certes, mais c'est dans le lit de Valmont qu'elle se trouve et non dans celui de Danceny. Elle feint même de vouloir rester pure jusqu'à son mariage, "jusque-là (=jusqu'à mon mariage), laissez-moi continuer comme je fais ; et ne me demandez plus une chose que j'ai de bonnes raisons de ne pas faire, et que pourtant il me fâche de vous refuser." (lettre 117). Formée à l'école de Mme de Merteuil, elle apprend à mentir " quand elle (=maman) m'en parlera (= de mon mariage), comme je sais que c'est pour m'attraper, je vous promets que je saurai mentir." (lette 109)
    Cécile disparaît de la scène dés lors qu'elle n'est plus utile aux libertins. La vengeance est consommée, presque au delà de toute attente mais Cécile a fait une fausse couche. Dans la quatrième partie elle est réduite au silence ( elle n'écrit qu'une seule lettre à Danceny, lettre 156, écrite sous la dictée de Valmont, dans laquelle elle lui donne rendez-vous). C'est sa mère qui nous apprend ce qui lui arrive, sa tristesse après la mort de Valmont, après la diffusion des lettres de Mme de Merteuil, lettres dans lesquelles elle n'était certes pas compromise, mais qui l'ont suffisamment informée sur la véritable personnalité de celle qu'elle croyait être son amie, et sa décision de devenir religieuse. Le lecteur n'est pas dupe de la soudaine vocation de Cécile, et devine ses désillusions. Cécile n'est qu'une victime de plus du couple démoniaque Valmont / Merteuil, plus encore de la seule Mme de Merteuil, car finalement, Valmont sera la seule bonne chose qui lui sera arrivée dans sa courte vie mondaine.
         
           Danceny :
            Il a beaucoup de points communs avec Cécile. Comme elle il est inexpérimenté, Cécile est son premier amour et comme elle il a une conception romantique ( avant l'heure) de l'amour. Enthousiaste au premier regard, désespéré au premier silence, Danceny est un personnage qui ne maîtrise pas ses émotions. La preuve, quand il devient l'amant de Merteuil, il exulte comme un jeune premier qu'il est, mais sans se rendre compte qu'il écrit à une femme mûre, qui a une grande expérience de la vie " sentimentale", ses propos en sont presque ridicules : "Ô toi que j'aime ! Ô toi que j'adore ! Ô vous qui avez commencé mon bonheur ! Ô toi qui l'as comblé" [...] Ainsi que moi, ma tendre amie, tu éprouvais sans le connaître, ce charme impérieux qui livrait nos âmes aux douces impressions de la tendresse." (lettre 148).
            Il suit la même évolution que Cécile, mais inversée, il prend Valmont pour confident et sera trompé par lui ;  il devient l'amant de Mme de Merteuil. Comme Cécile, il est tombé dans le piège des deux libertins et comme elle, il leur accorde une confiance aveugle au point de ne faire que ce qu'ils demandent. Valmont se sert de lui comme prétexte pour lui soustraire Cécile, (c'est lui qui intercède auprès de Cécile pour qu'elle donne à Valmont les clefs de sa chambre) et se venger de Mme de Volanges ; Mme de Merteuil se sert de lui pour se venger de Valmont et lui faire jouer le troisième rôle ( la gradation de la relation de Mme de Merteuil avec  Belleroche, Danceny, Valmont, est l'écho de celle de Valmont avec Mme de Tourvel, Cécile, Mme de Merteuil). Bien plus, Mme de Merteuil est à l'origine du duel qui coûtera la vie à Valmont, en lui donnant la preuve (écrite bien sûr, pour Mme de Merteuil il n'y a de preuve qu'écrites) de la liaison entre Valmont et Cécile. Comme Cécile, il se retire au couvent, à Maltes, non par vocation, mais pour expier son crime et pour oublier la perfidie dont il a été victime. Ce jeune "Céladon" , comme l'appelle péjorativement Mme de Merteuil (lettre 51, + note page 132), trop timide, trop réservé, trop respectueux de Cécile, sans expérience pour oser précipiter les événements, fait un bilan pessimiste de sa courte expérience du monde : " j'irai enfin, sous un Ciel étranger, l'idée de tant d'horreurs accumulées, et dont le souvenir ne pourrait qu'attrister et flétrir mon âme." (lettre 174).
       Néanmoins, il en sort grandi en ce sens que contrairement à Cécile, avant de se retirer du monde, il prend le parti de se venger de Mme de Merteuil, mais aussi de venger Valmont et de lui rendre justice, ainsi qu'à Prévan, en rendant publiques les lettres 81 et 85, et c'est par lui que la vérité éclate : " L'une (=lettre) était nécessaire à la vengeance commune de M;de Valmont et de moi [...] J'ai cru, de plus, que c'était rendre un service à la société, que de démasquer une femme aussi réellement dangereuse que l'est Mme de Merteuil, et qui, comme vous le pouvez voir, est la seule véritable cause de tout ce qui s'est passé entre M. de Valmont et moi." (lettre 169) ; " Un sentiment de justice m'a porté à publier aussi la seconde pour la justification de M; de Prévan" Danceny revêt le rôle du justicier, l'acte d'accusation de Mme de Merteuil  dédouanent Valmont, Danceny et Prévan de leurs torts. Enfin, dans sa dernière lettres (174), il fait le procès de l'éducation que l'on dispense aux jeunes filles, soi-disant pour les préserver mais qui les précipitent dans des intrigues indignes d'elles : " Quelle jeune personne, sortant même du couvent, sans expérience et presque sans idées, et ne portant dans le monde, comme il arrive presque toujours alors, qu'une égale ignorance du bien et du mal ; quelle jeune personne, dis-je, aurait pu résister davantage à de si coupables artifices ?" Généreux Danceny, qui non seulement n'en veut pas à Cécile, "il m'en coûterait trop de la haïr",mais l'excuse, et lui trouve encore toutes les qualités, " ce coeur si simple, ce caractère si doux et si facile" ; malheureux Danceny qui est "obligé de renoncer à l'aimer" 
           
         Mme de Volanges 
        Joue un rôle important et pourtant sa présence est discrète. Elle n'écrit que treize lettres dont neuf concentrées dans la fin de la quatrième partie, lettres uniquement destinées à Mme de Rosemonde pour la tenir au courant de l'évolution de la santé de Mme de Tourvel. Si au début du roman elle assure les fonctions de  confidente de Mme de Tourvel, et de mère préoccupée par l'avenir de sa fille, force est de constater qu'elle devient un personnage " secondaire", resté dans l'ombre des intrigues, elle ignore même les raisons profondes qui président à le décision de sa fille de vouloir prendre le voile. Et même si c'est elle qui clôt le roman, ses conclusions  sont d'une telle généralité, qu'elles ne rendent pas compte de l'ampleur de la situation.
        Pourtant, tout ce qui arrive à Cécile, et par conséquent à Danceny et à Valmont, est de son fait. Malgré elle, elle est à l'origine de la relation Danceny / Cécile, Valmont / Cécile . En décidant de destiner sa fille au comte de Gercourt, elle donne l'occasion à Mme de Merteuil de se venger de son ancien amant, Cécile n'arrivera pas vierge au mariage, il jouera le rôle de second. De plus, en recommandant à Mme de Tourvel de se méfier de Valmont, de le fuir car c'est un être dangereux, d'autant plus qu'il est hypocrite, "jamais, depuis sa plus grande jeunesse, il n'a fait un pas, ou dit une parole sans avoir un projet, et jamais il n'eut un projet qui ne fût malhonnête ou criminel" (lettre 9), elle précipite sa fille dans les bras de Valmont, relation qui sera la cause du duel entre Danceny et Valmont. Madame de Volanges est en quelque sorte victime de l'ironie tragique : rien de ce qu'elle avait prévu n'est arrivé. Ses conseils à Mme de Tourvel, sages et avisés, n'ont pas été entendus ; la réussite sociale de sa fille en épousant un homme respectable, est un échec. Mais elle aussi aussi victime de ce qu'on appelle au théâtre, l'ironie dramatique : c'est parce qu'elle ignore la liaison de sa fille avec Valmont qu'elle se méprend sur l'origine de ses larmes qu'elle agit à contresens et qu'elle ne comprendra pas que Cécile prenne le voile.
        Veuve sage, contrairement à Mme de Merteuil, la veuve "joyeuse", austère et dévote, très attachée aux principes de la morale sociale et religieuse, ce qui justifie qu'elle s'oppose à la relation que Danceny a noué avec sa fille alors qu'elle est déjà promise à un homme, et qu'elle mette en garde Mme de Tourvel contre les dangers de l'adultère, prude, même si Valmont s'ingénue à la rendre libertine aux yeux de sa fille, femme du monde qui reçoit le tout parisien, femme prudente qui accepte de recevoir Valmont, parce qu'il est plus dangereux absent que présent, on "aime mieux le ménager que le combattre" (lettre 32), elle va être néanmoins, comme Cécile, comme Danceny, comme Valmont, manipulée par Mme de Merteuil.
        En effet, la grande erreur de Mme de Volanges est de manquer de perspicacité et de ne pas découvrir, sous le voile de l'amitié, la perfidie de Mme de Merteuil. Elle est la preuve que Mme de Merteuil est une excellente comédienne et qu'elle a réussi à merveille à se façonner l'image d'une personne irréprochable, digne de confiance, comme elle nous l'explique dans la lettre 81. Mme de Volanges se méprend sur la personnalité de Mme de Merteuil, elle en fait l'éloge, elle assure à Mme de Tourvel qu'elle a su "résister [à Valmont] et enchaîner sa méchanceté" et elle ajoute : " J'avoue que ce trait de sa vie est celui qui lui fait le plus d'honneur à mes yeux" (lettre 9). C'est à elle qu'elle confie ses doutes et ses inquiétudes au sujet du bonheur de Cécile. Prête à renoncer au bonheur social, mère sensible qui se reproche sa sévérité à l'égard de sa fille, elle se remet en cause et considère qu'elle a pu se tromper en choisissant Gercourt pour sa fille et réalise qu'elle n'a pas le droit, sous prétexte de son expérience, de "dispos[er] d'elle au mépris d'un penchant que je n'ai pas su empêcher de naître" (lettre 98). Par ailleurs, elle est convaincue que "ces mariages que l'on calcule au lieu de les assortir, qu'on appelle de convenance, où tout convient en effet, hors les goûts et les caractères, ne sont-ils pas la source la plus féconde de ces éclats scandaleux ...?" (lettre 98) En d'autres termes, Mme de Volanges ne voudrait pas être responsable des infidélités conjugales de sa fille, ce qui serait contraire à ses valeurs morales. Mais ces bonnes résolutions, qui attestent que Mme de Volanges est un personnage qui n'est pas figé dans ses convictions, sont réduites à néant par Mme de Merteuil qui n'entend pas renoncer à sa vengeance à l'égard de Gercourt et qui met tout son talent d'hypocrite, pour la persuader qu'il ne faut rien changer au projet initial ( cf la lettre réponse de Mme de Merteuil, 104).
        Autre erreur, conséquence logique de la première, elle ne se méfie pas de la relation étroite que sa fille entretient avec mme de Merteuil. Bien loin de se douter qu'elle fait son éducation, ignorant même leur relation épistolaire, elle ne se rend pas compte que Mme de Merteuil lui dicte ses attitudes, comme par exemple renvoyer Danceny, aller à la campagne. A ce sujet, le film de Frears est encore plus explicite que le roman de Laclos, puisque Mme de Merteuil rejoint son petit monde à la campagne pour mieux le diriger. En toute bonne foi Mme de Volanges accepte les propositions de Mme de Merteuil, elle qui affirme bien connaître les libertins, se trompe, elle ne sait pas les reconnaître,ou du moins elle ne soupçonne pas un seul instant que Mme de Merteuil puisse en faire partie.
        Mme de Volanges est donc le personnage de l'échec. L'éducation qu'elle donne à sa fille est inadaptée, en reproduisant le modèle d'éducation qu'elle a reçue, elle ne tient pas compte de l'évolution de la société. Les jeunes filles aspirent à plus de liberté et ne doivent être tenues dans l'ignorance des réalités de la vie. Elle n'a pas pu empêcher que Mme de Tourvel aime Valmont, trop persuadée que la religion et les principes sont des remparts suffisants pour être protégée. A la fin du roman, c'est une amie désabusée, une mère éplorée, une femme blessée qui fait le bilan de ses défaites : " Quelle fatalité s'est donc répandue autour de moi depuis quelque temps, et m'a frappée dans les objets les plus chers ! Ma fille, mon amie" (lettre 175). Elle invoque la fatalité, à juste titre : une force qu'elle n'a pu contrôler a eu raison de son destin.  
            Mme de Rosemonde :
        Femme âgée de quatre-vingt quatre ans, tante de Valmont, dont il est le légataire universel, Mme de Rosemonde vit loin des tumultes de la société parisienne, dans un château, quelque part à la campagne. Sa maison est un havre de paix où Mme de Tourvel séjourne pendant l'absence de son mari retenu à Dijon pour ses affaires, où Mme de Volanges accompagne sa fille pour la détourner de ses penchants pour Danceny. Mais, la présence de Valmont va perturber cette quiétude et le château va devenir le théâtre d'intrigues, dont Mme de Rosemonde va être la spectatrice privilégiée, mais discrète. Malgré son âge et ses rhumatismes articulaires, Mme de Rosemonde est une femme qui n'est pas austère, même si elle pratique avec dévotion sa religion et selon la jeune Mme de Tourvel, " son corps seul a quatre-vingt-quatre ans ; son esprit en a vingt." (lettre 9) De fait on remarque que Mme de Rosemonde, contrairement à Mme de Volanges, sa cadette, est loin d'être une femme sévère, l'aventure de Mme de Tourvel avec Valmont lui rappelle, avec un certain plaisir, les aventures de sa jeunesse : 
        C'est une Femme d'expérience :
        Elle connaît bien les hommes et leurs relations avec les femmes, " Ne croyez pas, chère Enfant, que leur amour soit semblable au nôtre. [...] L'homme jouit du bonheur qu'il ressent et la femme de celui qu'elle procure. [...] Le plaisir de l'un est de satisfaire des désirs, celui de l'autre est surtout de les  faire naître. [...] Plaire n'est pour lui qu'un moyen de succès ; tandis que pour elle, c'est le succès lui-même. [...] l'amour n'est dans l'homme qu'une préférence, [...] tandis que dans les femmes, c'est un sentiment profond." (lettre 130). Cette comparaison entre la conception de l'amour pour les hommes et pour les femmes, montrent à quel point les premiers sont superficiels, égoïstes, ne s'attachent qu'à la satisfaction de leurs désirs, tandis que l'amour pour les femmes est don total de soi et abnégation. Par ces réflexions, elle entend interpeller Mme de Tourvel et lui faire comprendre qu'il faut se méfier des idées abstraites sur le bonheur, la réalité est souvent tout autre. Elle veut lui éviter des chagrins de la déception.
        Elle connaît bien aussi les femmes. Avant que Mme de Tourvel ne lui avoue qu'elle est amoureuse de Valmont, elle l'avait deviné, le style ne ment pas : "une longue expérience et l'intérêt que je vous porte, avaient suffi pour m'éclairer sur l'état de votre coeur ; et s'il faut tout dire, vous ne m'avez rien, ou presque rien appris dans votre lettre." (103)
         Pour Mme de Tourvel, elle est un substitut de mère
        En proie au tumulte des passions, puis à celui du doute, Mme de Tourvel, se tourne vers Mme de Rosemonde. Non seulement elle devient sa confidente, mais elle lui demande de l'accepter pour sa fille. Entre les deux se noue une véritable relation affective, sans doute Mme de Tourvel, a-t-elle besoin d'un appui plus fort que celui que peut lui procurer l'amitié de Mme de Volanges.
        Elle est à son écoute, elle ne la juge pas,"plaindre un malade, ce n'est pas le blâmer" (lettre 130) Elle l'aide à déchiffrer la situation dans laquelle elle se trouve, " que puis-je faire que vous admirer et vous plaindre ? Je loue le sage parti que vous avez pris : mais il m'effraie, parce que j'en conclus que vous l'avez jugé nécessaire" (lettre 103). Elle la soutient, " ne vous découragez pas", "la force que vous n'avez pas aujourd'hui, espérez que vous la recevrez demain." (lettre 103). Elle accepte d'être l'intermédiaire entre Valmont et Mme de Tourvel, elle la tient informée de son état, dans la lettre 122, elle rend compte minutieusement de la visite qu'elle lui a rendue dans sa chambre, rapporte au style direct les propos qu'il a tenus et feint de prétendre qu'elle n'a pas compris ce qu'il voulait dire quand il parlait de " la plus grande affaire de sa vie" (en italique dans le texte, donc mis en relief pour interpeller Mme de Tourvel.) En fait Mme de Rosemonde met à l'épreuve les sentiments de sa protégée, elle veut la mettre dans l'obligation de ne plus se mentir à elle-même, " je ne vois même rien là qui ait rapport à vous : cependant, comme les yeux de l'amour sont plus clairvoyants que ceux de l'amitié, je n'ai voulu vous laisser rien ignorer de ce qui s'est passé entre mon neveu et moi." (lettre 122). Elle n'est pas dupe de la décision de Mme de Tourvel  de revoir Valmont, elle sait alors qu'elle est prend le risque de s'abandonner car, "l'amour est un sentiment indépendant" et c'est avec beaucoup de délicatesse qu'elle la met en garde contre elle-même tout en feignant de lui faire croire qu'elle n'est plus concernée. La métaphore médicale exprime son rôle de prévention : Mme de Tourvel est "une convalescente", donc elle n'est pas vraiment guérie, une rechute est toujours possible.
        C'est une femme sage :
             Elle aime tendrement son neveu, ce qui ne l'empêche d'être lucide et objective dans son jugement, " mon neveu, que j'avoue aimer peut-être avec faiblesse [...] n'est ni sans danger pour les femmes, ni sans tort vis-à-vis d'elles, et met presque un prix égal à les séduire et à les perdre." (lettre 126). Après la mort de Valmont, elle reconnaît " ses torts" mais elle avoue qu'elle "ne se consoler[a] jamais de sa perte"
              Malgré son expérience et son âge respectable, elle ne s'arroge pas le droit de juger les autres : " Eh ! qui sommes-nous, pour nous blâmer les uns les autres ? laissons le droit de juger à celui-là seul qui lit dans les coeurs ; et j'ose même croire qu'à ses yeux paternels, une foule de vertus peut racheter une faiblesse." (lettre 130). Elle rejette l'idée d'une justice divine sévère et implacable et lui préfère celle d'un Dieu miséricordieux, plein de bienveillance et de compassion pour les Êtres.
                Regrettant les conséquences funestes des relations entre Valmont et Mme de Tourvel, entre Mme de Merteuil et Danceny, elle conclut que "le véritable bonheur" ne se trouve "jamais hors des bornes prescrites par les Lois et la Religion" (lettre 171)
                 Elle, accepte de ne pas porter plainte contre Danceny pour la mort de Valmont et elle lui demande de lui restituer la correspondance de Cécile, pour préserver la réputation de la fille mais aussi et surtout celle de la mère : " Je sais que cette personne a de grands torts avec vous  : [...] ne fût-ce que par respect pour vous-même, vous n'avilirez pas l'objet que vous avez tant aimé. Je n'ai donc pas besoin d'ajouter que les égards que la fille ne mérite pas sont au moins bien dus à la mère." (lettre 171)
                Elle conseille à Mme de Volanges de respecter le choix de Cécile de se retirer au couvent, moins pour préserver Cécile que pour la préserver elle de la vérité, vérité qui la ferait souffrir et qui la ferait sans aucun doute culpabiliser d'avoir encouragé la relation entre sa fille et Mme de Merteuil et lui demande de ne "plus [l'] interroger sur rien qui ait rapport à ces tristes événements : laissons-les dans l'oubli qui leur convient ; et sans chercher d'inutiles et affligeantes lumières, soumettons-nous aux décrets de la Providence, et croyons à la sagesse de ses vues, lors même qu'elle ne nous permet pas de les comprendre." (lettre 172). Le silence est donc préférable à l'effroyable vérité, vérité qui est en de bonnes mains, Mme de Rosemonde est une femme de confiance, elle est devenue dépositaire de toute la correspondance compromettante, celle de Mme de Tourvel, celle de Mme de Merteuil, celle de Cécile. Grâce à elle, les dégâts seront limités. Mme de Merteuil a suffisamment été avilie par la publication des lettres 81 et 85 ; Mme de Tourvel a suffisamment souffert pour que sa mémoire ne soit pas salie ; et c'est épargner Mme de Volanges que de taire les lettres de Cécile