LES PLANCHES COURBES
Le titre du poème (
voir aussi ce qui est dit à propos du titre du recueil)
- Paru pour la
première fois en 1998, c'est le titre de ce récit en rêve que l'auteur
choisit pour son recueil, ce qui lui confère une importance certaine.
- Il évoque la barque du passeur, mais fait aussi
référence à la flexibilité du bois qui quitte sa rigidité initiale pour
épouser la forme élancée de la proue de la barque, forme plus apte à glisser
sur l'eau et à appréhender les vagues.
- La courbure de la planche c'est aussi celle des mots
qui déforment le vrai sens des choses, en disant " plus que ce qui
est" ou en disant mal, " autre chose que ce qui est" ( cf Dans
le Leurre des mots, page 73) , c'est pourquoi le passeur affirme de
manière péremptoire : " Il faut oublier les mots"
- C'est la barque de Charon qui
conduit les âmes aux
Enfers, comme en témoigne la pièce que l'enfant tend au passeur pour payer son
passage.
- Ces planches courbes représentent aussi cet espace
dans lequel l'enfant de La maison natale, se lovait dans une position
quasi foetale et se laissait envahir par le rêve :
" Or dans le même rêve
Je suis couché au plus creux d'une
barque,
Le front, les yeux, contre ses
planches courbes" ( page 87)
- Certes il ne s'agit pas ici d'un récit de rêve,
mais pour autant, on retrouve cette même idée d'enfance innocente qui veut
rejoindre, non plus par le rêve cette fois, mais par la fuite nécessaire (
" Je dois passer le fleuve") un autre monde.
Un
texte protéiforme
Le
récit interroge, non pas tant parce qu'il s'agit d'un texte
en prose alors que les sections qui le précèdent sont écrites en vers mais
parce que, de par son contenu, il participe de genres divers :
- Comme nos l'avons
remarqué dans le chapitre consacré à l'originalité de l'écriture
poétique d'Y. Bonnefoy, il s'apparente au poème en prose.
- Comme l'apologue, ce texte
invite à une double lecture, une première lecture simple qui peut très bien
être faite par un jeune enfant qui retiendra de la rencontre du géant et de
l'enfant un message de tendresse réciproque, et il fera du géant le
"père adoptif" de l'enfant ; une seconde lecture, allégorique qui
ouvre plusieurs horizons d'interprétations : la quête de la paternité,
la quête du monde d'avant la verbalisation, la condition humaine ( la
finitude). Mais l'apologue est au service d'une morale or, force est de
constater que l'auteur en aucun cas n'accorde un but didactique à son récit
qu'il ne conclut pas.
- En revanche, ce texte nous
invite à réfléchir et dés lors, il est plus proche du conte
philosophique.
Comme dans le conte philosophique, l'imaginaire et le merveilleux sont présents
: l'un des protagoniste est un géant, l'enfant grandit et devient
"immense" à la fin du récit ; comme dans le conte philosophique, on
trouve des références au réel : les situations envisagées par le géant, le
père qui raconte une histoire, la mère qui prépare le repas " faire
cuire les plats, on sent l'odeur de l'huile qui chauffe dans la marmite") ;
comme dans le conte philosophique, le récit est une invitation à la réflexion
sur les grands thèmes qui interpellent l'homme, comme, la mort, la paternité, la relation à autrui,
la quête d'un
autre monde ; comme dans le conte philosophique, l'auteur ne se donne pas pour fin
de donner une réponse aux questions qui sont posées, mais il interpelle le
lecteur.
L'intertextualité
- Référence à Charon :
Dans la mythologie grecque, Charon était le fils de l'Erèbe et de la Nuit. C'est
lui qui transportait au-delà du Styx et de l'Achéron, les âmes des morts dans
une barque étroite. Il était vieux et avare et pour monter dans sa barque, il
fallait le payer, aussi ne fallait-il pas oublier de glisser une obole dans la
bouche du mort. Il refusait de transporter ceux qui n'avaient pas reçu de
sépulture.
L'enfant
" tenait serrée dans sa petite main, la pièce de cuivre" : nous
sommes donc dans le monde des morts et l'homme, est bien le passeur, comme
Charron. Dans ce poème, Y. Bonnefoy évoque donc le passage de la vie à la
mort et nous rappelle notre finitude mais c'est moins de la mort physique dont
il est ici question, que la mort de l'enfance, de la disparition de ce
moment privilégié qui ne connaît pas de frontière entre ce qui est ressenti
et ce qui est. C'est pour cette raison que l'enfant n'a pas même de nom, même
si appeler quelqu'un par son nom c'est individualiser l'être, lui donner
une existence propre ( à ce sujet, relire Une pierre, pages 39, 40, 41 :
" Nos noms absents désenchevêtrent tes alarmes / Et pour toi qui
t'éloigne, pensivement, / Ici devient là-bas sans cesser d'être") ce qui explique que le passeur regrette de ne pouvoir
appeler l'enfant par son nom, et s'il veut rejoindre " l'autre rive"
c'est pour retrouver le temps préverbal, mais il est déjà trop tard, le
passeur ne peut que le conduire dans un "espace sans fin de courants qui
s'entrechoquent", celui de la poésie, celui d'une autre relation au réel,
dans l'espoir d'y retrouver la Présence. Dés lors l'enfant qui supplie le
géant, c'est le poète. (
voir plus bas la référence à Baudelaire)
On peut
aussi évoquer le motif du Léthé : en effet, cet enfant sans nom a-t-il bu au
fleuve de l'oubli pour ne plus se souvenir de son passé ? Est-il possible de
retrouver ce temps privilégié d'avant le langage ? ( infans= celui qui ne
parle pas)
- Référence à saint Christophe
:
De
son vrai nom Offerus, celui
qui est devenu Saint Christophe était un
homme très corpulent et très fort. Il fut d'abord au service d'un roi qui
craignait le diable : " Si tu crains le diable, tu n'es donc pas si
puissant que lui ? " et il partit servir le diable, qui lui avait peur du
Christ : " Si tu crains le Christ, tu es donc moins puissant que lui
?" et il partit à la recherche du Christ pour le servir. Un ermite lui
explique que le Christ est partout et il lui demande, par amour pour le Christ
d'aider à les gens à passer un torrent très dangereux, ce qu'il fit en les
portant sur ses épaule. Une nuit, il transporte une enfant qui devenait de plus
en plus lourd au fur et à mesure de la traversée et de plus le torrent était
particulièrement furieux. L'enfant lui expliqua qu'il portait le monde et celui
qui l'avait fait, car il était le Christ et il le baptisa et lui donna pour
nom, Christophe, celui qui porte le Christ ( Christo-phoros)
Le
géant des Planches courbes n'est pas sans évoquer ce personnage des
légendes chrétiennes. Même stature,même force, même tâche, faire passer
les hommes de l'autre côté de la rive, même pesanteur de l'enfant,
inversement proportionnelle à sa taille, même dévouement quel que soit le
risque encouru, mais la comparaison s'arrête là. En effet, on ne saurait
donner un sens religieux à ce récit en rêve, car si de fait il fait
allusion à la mort, c'est uniquement, à partir de l'expérience de l'enfant,
pour nous rappeler la finitude de l'homme et le passage que cet enfant-poète
veut entreprendre, c'est celui qui le ramènera au vrai lieu qui n 'a aucun rapport avec
quelque lieu mystique proposé par la religion chrétienne. D'ailleurs, dans la
section L'Encore aveugle, Y. Bonnefoy refuse le Dieu que les théologiens
proposent, pour lui, Dieu est " le sans nom", il est aveugle et pour
échapper à sa cécité il est en quête d'humanité, pour accéder au monde
:
"[...] Il cherche, simplement,
A voir, comme l'enfant voit, une pierre,
Un arbre, un fruit,
la treille sur le toit,
quand L'oiseau qui s'est posé sur la grappe mûre." ( page
108)
Les planches courbes sont
une réécriture profane de ce texte biblique, le passeur est un personnage qui
appartient eu merveilleux païen comme saint Christophe appartient au
merveilleux chrétien. Cette lecture renforce le sens de l'apologue ( et non pas
de la parabole) que nous avons évoqué plus haut.
- Référence à Énée, ou la
question de la paternité :
Énée, fils
d'Anchise et de Vénus, époux de Créuse, fille de Priam, roi de Troie. Lorsque
son beau-frère, Pâris enleva Hélène, femme de Ménélas roi de Sparte, il
devina la perte de Troie et insista, en vain pour qu'Hélène soit rendue à son
époux. Au cours de l'incendie qui ruina Troie, il s'enfuit en prenant son père
Anchise sur ses épaules et en tenant son fils Ascagne par la main, et il se
retira sur le mont Ida avec quelques Troyens.
Dans le récit mythologique,la relation père / fils est inversée, c'est le fils qui aide son père,
qui le protège, qui le sauve, c'est l'image inversée de la définition que
donne le passeur à l'enfant : " Un père ? Eh
bien, celui qui te prend sur ses genoux quand tu pleures, et qui s'assied près
de toi le soir lorsque tu as peur de t'endormir, pour te raconter une
histoire." ( page 102). Le géant présente le père comme un être
affectueux, prévenant, soucieux du bien être de son fils, mais aussi celui qui
protège, qui offre la sécurité de la maison, qui rassure, et force est de
constater qu'il lui ressemble beaucoup, car même s'il ne peut lui offrir un
abri puisqu'il habite au milieu des joncs, il le prend dans sa main, il le fait
monter dans sa barque pour l'accompagner dans son passage ( à l'âge adulte ?),
il calme ses angoisses, " N'aie pas peur", il lui parle doucement,
" sa voix vint de moins loin", il s'assied près de lui, somme toute,
lui qui dit ne pas pouvoir être "son père", le devient en même
temps qu'il lui raconte, à cet enfant qui ne connaît pas encore le sens des
mots, ce que père veut dire, il dépasse le mot conceptuel, par ses gestes, ses
mots deviennent Présence.
Pourtant, cette transfiguration du géant n'est pas totale, " je ne suis
que le passeur" dit-il ( c'est moi qui souligne la restriction) et son refus est de plus en plus catégorique
( " Non, dit le passeur, ce n'est pas possible" ) mais l'enfant lui propose alors de rester près de lui, non pour qu'il le
protège mais pour le protéger, lui qui n'a pas de maison et qui est contraint
d'évoluer dans l'espace limité qui sépare les deux rives du fleuve : "
Mais je resterais près de toi....[...] Je resterais si volontiers auprès de
toi". L'enfant devient Énée, comme Y. Bonnefoy l'écrivait dans L'arrière-pays
: " On est le fils de son enfant" et comme agit Y. Bonnefoy enfant
dans La maison natale : il triche aux cartes pour que son père gagne :
" Il substitue à celles de l'autre jeu
Toutes les cartes gagnantes, puis il
attend
Avec fièvre, que la partie reprenne,
et que celui
Qui perdait gagne..." (
page 91)
Devant le silence
éloquent de l'enfant, le passeur ajoute : " Souvent on n'a pas eu de
père, c'est vrai". Cette remarque n'est pas sans évoquer la relation
qu'Y. Bonnefoy entretenait avec son père. En effet, dans Assentiments et
partages, il confie à Odile Bombarde, que son enfance s'est déroulée au
milieu du mutisme de son grand-père qui " ne parlait très rarement",
mutisme de son père " taciturne [qui] rentrait silencieusement [...] de
son travail, qui " se taisait encore, quand il venait s'asseoir près de
[lui] si quelque rougeole et un peu de fièvre [le] gardaient au lit, mutisme de
sa mère sur " son être intime", mutisme de ses professeurs qui
n'abordaient jamais les questions que se posent les adolescents. Il regrette
cette absence de paroles, de communications avec le monde des adultes, en cette
période charnière qui lui faisait quitter l'enfance et qu'il se trouvait
" au seuil du parler conceptuel", au moment où son
"participation immédiate à la réalité allait disparaître" , cette
période " entre deux époques", ce passage d'une relation immédiate
et concrète au monde à une relation abstraite, parce qu'il acquiert "le
discours conceptuel"
- Référence à Baudelaire ou le
rôle du poète en question :
Le
début du dialogue entre l'homme et l'enfant :
" Qui es-tu ?
- Oh, je ne sais pas dit l'enfant.
- Comment tu ne sais pas ! Est-ce que
tu n'as pas de nom ?
- [...] Je ne sais pas
- Tu ne sais pas ! Mais tu sais bien
ce que tu entends quand on te fait signe, quand on t'appelle ?
- On ne m'appelle pas.
[...] N'as-tu pas un père, une mère
? Où est ta maison ?
[...] Un père, dit-il, qu'est-ce que
c'est ?"
N'est pas sans rappeler le poème
liminaire des Petits poëmes en prose de Baudelaire
L'Etranger
:
Qui aimes-tu le mieux, homme
énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta soeur ou ton frère ?
- Je n'ai ni père, ni mère, ni
soeur, ni frère.
- Tes amis ?
- Vous vous servez là d'une parole
dont le sens m'est resté jusqu'à ce jour inconnu.
- Ta patrie ?
- J'ignore sous quelle latitude elle
est située.
- La beauté ?
- Je l'aimerais volontiers, déesse
et immortelle.
- L'or ?
- Je le hais comme vous haïssez
Dieu.
- Eh ! qu'aimes-tu donc,
extraordinaire étranger ?
- J'aime les nuages... les nuages qui
passent... là-bas...là-bas... les merveilleux nuages.
Cet homme, étranger aux valeurs des autres hommes, telles que la famille, la
patrie, l'argent, c'est le poète qui se tourne vers d'autres horizons (
"les nuages"), qui se préoccupe du temps qui passe ( " les
nuages qui passent") et qui évolue dans un monde qui se tient à distance
de la réalité prosaïque ( "les merveilleux nuages), c'est l'enfant
Des planches courbes, figure du poète qui cherche à atteindre cet autre
monde, celui de l'enfance qui sait le monde sans pour autant le nommer
Mais c'est aussi le géant des Planches
courbes, ce passeur vers l'autre rive, c'est-à-dire le poète qui
cherche toujours à " Aller, par au-delà presque le langage" ( page
73)
Comme le géant aide l'enfant à
passer sur l'autre rive, le poète est le nautonier évoqué Dans le leurre
du seuil qui enfonce sa perche " dans les boues sans nom du
fleuve", il invite le lecteur ( c'est alors lui qui est désigné par "l'enfant") à cette traversée
pour atteindre peut-être les rives du langage originel : " II faut oublier
ces mots. Il faut oublier les mots" tel est le conseil que le géant donne
à l'enfant en quête d'identité, car le réel est au-delà du langage, il est indicible. Mais
cette affirmation péremptoire est aussi une invitation à renoncer au langage
pour atteindre une vraie relation à l'autre, pour ne pas la briser. Le récit
se termine sur l'image fusionnelle du géant et de l'enfant devenu géant
( " la petite jambe qui est immense") avec l'eau du fleuve ; ces deux
êtres si éloignés l'un de l'autre au début du récit, se ressemblent et se
confondent.
Le récit en rêve reste"
inachevé", il ne se clôt pas sur la fin de la traversée, l'homme et
l'enfant nagent dans "un espace sans fin de courants, qui s'entrechoquent,
d'abîmes qui s'entrouvrent, d'étoiles.", car la quête du poète n'a pas
de terme. le poète est celui qui cherche toujours, dans un autre espace, celui
de la poésie, cette coïncidence parfaite entre le mot et l"être",
"le vrai", "le réel", quête sans fin parce qu'il y aura
toujours un décalage dont il ne peut s'affranchir.
Le poète est
celui qui se situe entre deux mondes, entre le monde de la plénitude du sens
qui caractérise l'enfance ( étymologiquement enfant signifie : celui qui ne
parle pas)," le vrai lieu", monde que l'on perd dés que la relation
au monde passe par les mots ( conceptuels, bien sûr) et le monde du seuil de
la Présence qui permet une nouvelle relation au monde, par le langage
poétique, qui essaie de restituer le mieux possible la réalité concrète en
évitant la parole débridée, " luxuriante", selon la formule
de Jean Starobinsky.
Telle Cérès, dans La maison
natale, le poète espère toujours atteindre la transparence des mots et
comme la mère souffre de na pas retrouver sa fille enlevée par Pluton dans
autre monde, celui des Enfers, inaccessible aux vivants, le poète souffre de
devoir s'arrêter au " seuil" parce qu'il est contraint de demeurer
dans Le leurre des mots, comme on peut le lire Dans le leurre du seuil
:
" Et moi, la voix
Qui a tant désiré. Moi le maillet
Qui heurta, à coups sourds,
Le ciel, la terre noire. Moi le passeur,
Moi la barque de tout à travers tout,
Moi le soleil,
Je m'arrête au faîte du monde dans les pierres" (c'est
moi qui souligne)