LES RÔLES DU DIALOGUE

 

Le dialogue socratique

Merci à Frank, professeur de philosophie, pour ces précisions sur le dialogue philosophique au temps de Socrate et de Platon

     Écrits presque immédiatement après la mort de Socrate ( - 399), les dialogues sont le moyen pour Platon de témoigner des nombreuses discussions que son maître avait l'habitude de pratiquer avec ses élèves. ( cf Lachès , un des premiers discours de Platon écrit en -388) Platon se donne pour principal objectif de faire perdurer sous sa forme la plus vivante l'exemple d'un homme qui fut un maître à penser. 

    Ainsi, ce qui importe d'abord dans un dialogue, ce ne sont pas les énoncés qui vaudraient comme "vérités" mais bien le cheminement particulier que Socrate fait suivre à son interlocuteur, le travail particulier d'orientation, ou de désorientation quand il s'agit de remettre en cause les idées émises par son élève, de la pensée. C'est pourquoi les premiers dialogues rédigés par Platon sont des apories ( discussion qui aboutit à une impasse). En ce sens, Platon est en tout point à l'opposé d'Aristote ( et plus tard de Rousseau) qui érige sa pensée sous la forme de traités.

    Par ailleurs, bien plus que le désir de satisfaire au respect des règles d'un genre littéraire, le dialogue offre une réflexion très élaborée sur le langage et ses enjeux, comme le rappelle l'étymologie grecque : logos= langage et dia = à travers , en d'autres termes, c'est à travers le discours de l'autre que je peux mesurer et examiner ma propre pensée, en contrôler la cohérence, c'est-à-dire, comme le reprendra la langue latine la raisonner ( ratio = logos)

    Dialoguer, c'est tenter de convaincre, de persuader son interlocuteur, aussi trouve-t-on dans les dialogues socratiques les procédés de l'argumentation, même si, force est de constater, dans le dialogue philosophique, ces procédés dépassent le cadre de la simple logique. Voici les procédés récurrents dans les dialogues de Platon :

        Exemple : " Faut-il enseigner l'art de l'escrime ( le moyen) aux enfants ?"( la fin) A cette question Socrate répond par une autre question : " Lorsqu'on examine un remède pour les yeux, faut-il examiner le remède ( le moyen) ou les yeux ( la fin). La conclusion dés lors est évidente, il faut d'abord s'interroger sur le but avant de s'interroger sur le moyen. Ici, Socrate use d'une analogie de construction syntaxique. L'analogie est un procédé pédagogique qui sert de raccourci ou de feinte quand l'interlocuteur refuse de comprendre.

            Exemple : " Il faut apprendre l'escrime aux enfants pour exercer leur courage, c'est bon pour eux."" : 1er présupposé : ce que l'énonciateur entend par courage ; 2ème présupposé, que le courage est bon pour les enfants. Il faudrait donc, pour que cette affirmation soit recevable comme argument que le locuteur précise ce qu'est la courage et ce qui est bon pour les enfants.

En résumé on peut noter que le but du dialogue socratique est de contraindre l'interlocuteur à dialoguer avec ses propres pensées, à les interroger.

Application au dialogue de Diderot : considérons un extrait du dialogue qui met en scène Orou et l'aumônier :

L'aumônier : - ... je suis engagé dans une société d'hommes qu'on appelle dans mon pays des moines. Le plus sacré de leurs vœux est de n'approcher d'aucune femme et de ne point faire d'enfants.

Orou : - Que faites-vous ?

L'aumônier : - Rien.

Orou : - Et ton magistrat souffre cette espèce de paresseux, la pire de toutes ?

L'aumônier : - Il fait plus et la fait respecter.

Orou : - Ma première pensée était que la nature, quelque accident, ou un art cruel vous avait privé de la faculté de produire votre semblable ; .... A présent j'ai compris pourquoi tu t'es écrié hier soir : Mais ma religion ! mais mon état ! Pourrais-tu m'apprendre le motif de la faveur et du respect que les magistrats vous accordent ?

L'aumônier : - Je l'ignore.

Orou : - Tu sais au moins pour quelle raison, étant homme, tu t'es librement condamné à ne pas l'être ?

L'aumônier : - Cela trop long et trop difficile à t'expliquer.

Orou : - Et ce vœu de stérilité, le moine y est-il bien fidèle ?

L'aumônier : - Non.

Orou : - J'en étais sûr. Avez-vous des moines femelles ?

L'aumônier : - Oui.

Orou : - Aussi sages que les moines mâles ?

L'aumônier : - Plus renfermées, elles sèchent de douleur, périssent d'ennui.

Orou : - Et l'injure à la nature est vengée. Ô le vilain pays ! Si tout est ordonné comme tu m'en dis, vous êtes plus barbares que nous.

 Questions :

1 : Quel est le rôle des question posées par Orou ?

2 : Montrez que l'aumônier remet en cause son état ?

3 : Faites le circuit argumentatif de ce passage

4 : Ce dialogue est-il une aporie ou non ?

5 : Pourquoi Diderot accorde-t-il la dernière réplique à Orou.

 

Le dialogue au dix-huitième siècle

Le dialogue est avant tout un moyen au service de la pensée philosophique au XVIII ème siècle. En effet, les formes littéraires traditionnelles ( roman, théâtre, poésie...) sont trop codifiées pour laisser libre cours à la pensée en mouvement et s'adaptent mal à la remise en cause systématique des fondements de la société. L'intrigue romanesque ou théâtrale, la diversité des personnages... pourraient masquer ou du moins atténuer la portée réflexive de l'œuvre. Ainsi, s'il est incontestable que les comédies de Molière mettaient en garde contre l'excès des défauts humains et leurs conséquences, si les fables de La Fontaine n'hésitaient pas à faire la satire du roi, de la cour, du clergé, il n'en demeure pas moins que le but didactique, l'intention polémique et satirique se dissimulaient sous le voile du divertissement. Les philosophes du dix-huitième siècle veulent s'exprimer sans détour, ou presque, et dés lors, le dialogue semble être la forme la plus appropriée. Il permet la confrontation d'idées contradictoires, non dans le seul but de présenter des avis opposés, mais pour démontrer que le jugement peut évoluer et se transformer par l'argumentaire de l'autre. 

Déjà Pascal ( 1623-1662), dans les Pensées, a recours au dialogue pour convaincre son interlocuteur et par là même son lecteur. Dans le fragment 680, Le discours de la machine, ( édition de Philippe Sellier), il imagine un dialogue entre lui-même, l'apologiste et un libertin pour le convaincre de l'existence de Dieu :

" ... _ si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. gagez donc qu'il est, sans hésiter ! / _ Cela est admirable. Oui, il faut gager. Mais je gage peut-être trop. / _ Voyons. Puisqu'il y a pareil hasard de gain et de perte... il y a une éternité de vie et de bonheur ( à gagner).... / _ Je le confesse, je l'avoue, mais encore... N'y a-t-il point moyen de voir le dessous du jeu ? ..."

Voltaire, dans le Dictionnaire philosophique, use très souvent de la forme dialoguée. Le catéchisme chinois, par exemple est construit selon six entretiens entre Kou et Cu-Su, chaque entretien traitant d'un thème particulier : le premier traite de l'existence de Dieu, le deuxième de l'au-delà, le troisième de l'âme, le quatrième du culte, le cinquième de la politique et de la morale, le sixième des véritables vertus, celles qui sont utiles à la société.

Diderot va en quelque sorte donner ses lettres de noblesse au débat en manifestant un goût particulier pour les oeuvres dialogiques. En effet, nombre de ses oeuvres sont construites selon une structure discursive ou du moins y ont recours le plus souvent. Sans vouloir être exhaustive, on peut citer : 

Le neveu de Rameau, dialogue entre lui et moi ( écrit entre 1721 et 1777)

Jacques le fataliste ( 1778), roman constitué de dialogues entre Jacques et son maître, bousculant de ce fait les principes canoniques de l'écriture romanesque.

Entretiens sur le fils naturel,  Entretien entre d'Alembert et Diderot ( 1769), Rêve de d'Alembert, Les deux amis de Bourbone ( 1770) le Paradoxe du comédien (1774, 1778), la Réfutation d'Helvétius( 1774)...

Moins fastidieux qu'un essai, plus adapté au goût du public qui se pratiquait l'art de la discussion dans les salons à la mode, le dialogue, en privilégiant le caractère oral de l'œuvre, permet de mettre en évidence la diversité des points de vue. Le texte devient polyphonique et facilite le développement de l'esprit critique. Non seulement chacun peut affirmer son point de vue mais aussi le confronter à celui de l'autre. La discussion, au sens stricto sensu du terme suppose que les interlocuteurs vont trouver un terrain d'entente, sinon c'est une aporie. Il convient à chacun de développer son argumentaire pour convaincre et / ou persuader l'autre qu'il est dans l'erreur. C'est bien ce qui se passe dans le Supplément, A , à la fin du dialogue, partage l'avis de B, comme le jeune aumônier reconnaît le bon sens des jugements d'Orou. La structure dialectique domine le texte, par un jeu de questions / réponses, A et le jésuite, remettent en cause leurs idées à travers celles de B ou d'Orou.

    le dialogue est donc tout à fait adapté à la situation polémique du texte de Diderot, à savoir attaquer les mode de vie des sociétés policées, dénoncer la contradiction entre les lois civiles, religieuses et les lois naturelles, et prendre la défense des coutumes des Tahitiens pour les comprendre autrement, au regard de la nature et non pas au regard des codes européens. Le dialogue est la démonstration que la pensée n'est pas arrêtée une fois pour toute, qu'elle est en mouvement et qu'elle peut évoluer, dés lors que les interlocuteurs sont de bonne foi et font appel à la raison.

    Enfin, la forme discursive met en place différentes stratégies, l'attaque, la défense, l'indignation, l'ironie, la provocation, qui constituent autant d'éléments qui introduisent une certaine dynamique qui tient en éveil l'attention du lecteur, lequel lecteur est lui aussi appelé à réfléchir.

Le dialogue dans le Supplément au voyage de Bougainville

    Il convient de parler plus précisément des dialogues. En effet, on peut considérer quatre instances dialogiques  au service de l'instance argumentative.

    Une structure de l'enchâssement Plus que d'une construction en abyme, qui supposerait que dans le dialogue initial serait inclus un autre dialogue, il convient de parler d'enchâssement, c'est-à-dire que le discours du vieillard, l'entretien d'Orou et de l'aumônier, le discours rapporté de Miss Polly Baker, sont enchâssées entre le début ( chapitre I) et la fin ( chapitre V) de la discussion de A et B. Dés lors on peut schématiser le structure du Supplément de la façon suivante :

début du dialogue entre A et B et introduction du premier discours enchâssé
 a) discours du vieillard et commentaires de A et B et introduction du deuxième discours enchâssé

 b) début de l'entretien d'Orou et de l'aumônier ; interruption de cet entretien par A pour introduire le troisième discours enchâssé

 c) discours de miss Polly Baker tenu devant ses juges et commentaires de A et B

 d) fin de l'entretien d'orou et de l'aumônier

 fin du dialogue entre A et B

    La structure de l'enchâssement permet d'instaurer plusieurs niveaux de dialogue : il y a un premier niveau, celui de la conversation entre A et B et un second qui est décliné selon trois discours différents, en apparence seulement. En effet, on est obligé de constater un phénomène d'écho entre ces différents discours : le discours de Polly Baker est l'écho de l'entretien d'Orou et de l'aumônier : l'un illustrant le non-sens du code civil, l'autre le non-sens du code religieux. de même l'entretien d'Orou et de l'aumônier fait écho à une partie de celui du vieillard, quand il évoque la liberté de leurs mœurs. On peut donc considérer que les discours enchâssés sont autant d'exemples qui prennent la forme d'arguments d'autorité, comme nous incite à le penser B lorsqu'il déclare dans le premier chapitre à A qui doute qu'à Tahiti règne une liberté parfaite : " ... vous n'auriez aucun doute sur la sincérité de Bougainville si vous connaissiez le supplément de son voyage." ( 38)

   Par ailleurs, on peut aussi considérer qu'au niveau de la progression du jugement de certains personnages il y a un parallélisme. En effet A et l'aumônier sont deux personnages prisonniers d' un système de pensée figé qui ne repose que sur les codes de la civilisation policée. B et Orou sont deux personnages à l'esprit ouvert qui conduisent leurs interlocuteurs et les aident à remettre en cause leurs points de vue. L'aumônier sera convaincu par Orou , il cède à ses désirs, " Je crains bien que ce sauvage n'ait raison ( 77) " et regrettera de quitter l'île ; A admet que B a raison, " J'en conviens (88)", "Il est vrai ( 92)"

    De plus, on peut constater que la distribution des discours du deuxième niveau est organisée selon une progression qui va du général au particulier. Le discours du vieillard tient des propos d'ordre général sur les méfaits et les dangers de la colonisation et envisage des conséquences multiples sur la liberté, la propriété, le bonheur, l'art de vivre, le respect de la nature... Orou n'évoque que la liberté sexuelle, le sens de la famille, le culte de l'enfant dans le but de ruiner l'autorité du code religieux qui, non seulement est en contradiction avec la nature, mais est bafoué, donc inutile. Enfin, miss Polly Baker parle d'un cas précis de jurisprudence et dénonce l'injustice des lois civiles. Cette progression suit la logique d'un syllogisme, et s'inscrit donc dans un raisonnement déductif.

Le dialogue entre A et B  

REMARQUE : Par commodité nous parlons de personnages pour désigner A et B, pour autant, ils ne sont pas véritablement identifiables et sont nommés arbitrairement par une lettre de l'alphabet selon leur ordre d'intervention dans le dialogue. Aussi conviendrait il plutôt de parler d'instances énonciatives. A et B ne sont que des voix qui se font entendre, ils ne correspondent en rien à la notion de personnage telle qu'elle est conçue généralement : " des êtres de papiers", " des vivants sans entrailles", contrairement à Orou, à l'aumônier, au vieillard ou à miss Polly Baker, qui sont identifiables non seulement par leur nom mais aussi par leur appartenance à un groupe social, à un lieu ; ils ont un passé et un présent qui leur donnent une consistance et entretiennent l'illusion du réel, tandis que A et B sont réduits à des fonctions dialogiques.

        Le texte de Diderot s'ouvre sur une conversation, supposée déjà entamée dans l'avant texte, conversation banale entre A et B sur les conditions atmosphériques qui contrarient leur promenade et les contraignent à s'arrêter. 

    Leur dialogue s'inscrit dans une perspective chronologique comme l'attestent les considérations météorologiques : " Le brouillard est si épais qu'il nous dérobe la vue des arbres voisins..." ( début du chapitre I ; p.23) ; " Voilà le brouillard qui retombe et l'azur du ciel qui commence à paraître" ( fin du chapitre I ; p. 38) ; "et ce brouillard épais, qu'est-il devenu ? / Il est retombé." ( fin du chapitre V ; p. 96)  

    Le dialogue s'inscrit aussi dans une perspective dialectique : entre le chapitre I et le chapitre V, A a progressé dans sa connaissance et dans ses jugements sous l'influence de B. A et B ont des points de vue différents au chapitre I : " Il me semble que mon lot soit d'avoir tort avec vous jusque dans les moindres choses " ( 38) et au chapitre V, ce ne sont plus deux voix discordantes qui se font entendre mais une seule : " Je le pense comme vous" ( 84) On pourrait évoquer ici une relation maître /élève, comme dans le discours socratique ou comme dans les contes philosophiques de Voltaire, tel Micromégas.

      Par ailleurs, on peut considérer que le dialogue entre A et B sert à introduire habilement les autres discours. En effet, le discours du vieillard est introduit par la lecture supposée de ce passage du texte de Bougainville par A ; de même pour le dialogue entre Orou et le jésuite. 

    Conversation prétexte qui n'a pour but que d'introduire le véritable sujet qui préoccupe Diderot à savoir, le commentaire de la lecture du récit de Bougainville. B mène la discussion en attisant la curiosité de A : il s'agit dans un premier temps d'un jeu de questions / réponses, A étant celui qui questionne, il joue le rôle du candide, puisqu'il ne connaît pas le livre de Bougainville.

B est celui qui sait, puisqu'il a lu le livre, et qui informe A : tout au long du chapitre I, A s'informe d'abord sur le jugement de B sur l'ouvrage de Bougainville ; puis tout le questionnement concerne Bougainville :  son style, sa personnalité, son trajet à travers les océans, les conditions de son voyage, le contenu de l'ouvrage, les événements dont il a été témoin, les peuples qu'il a rencontrés.

B est celui qui met en garde contre les jugements hâtifs : lorsque A interprète mal l'attitude des Tahitiens à l'égard de la compagne de Commerson : " Vous vous trompez" ( 51) lui dit-il et il lui explique en quoi réside son erreur ; " Méfiez-vous de celui qui veut mettre de l'ordre..." ( 93)

B est celui qui rappelle à l'ordre : lorsque A demande une fois de plus comment les relations naturelles entre hommes et femmes ont pu être à l'origine de tant de malheurs : " Orou l'a fait entendre dix fois à l'aumônier. Écoutez-le donc et tâchez de retenir." (90)

B est celui qui fait réfléchir : " Qu'en pensez-vous ?" ( 47) lui demande-t-il après le discours du vieillard.

B est celui qui corrige : A croit que Bougainville est le premier à avoir signalé que les "sauvages" sont très familiers avec les animaux, B lui précise : " D'autres l'avaient dit avant lui" ( 29) ; de même il insiste sur le fait que Bougainville " n'explique rien, il atteste le fait." ( 29)

B est celui qui sert de modèle : il nuance ses propos et n'affirme pas quand il n'est pas sûr : Il use de précautions oratoires telles : " Autant que j'en puisse juger sur une lecture superficielle." ( 27) ; " A ce qu'il paraît" ( 35). Quand il ne connaît pas la réponse à la question posée, il répond par des interrogatives : " Qui sait l'histoire primitive de notre globe ? " et il use du conditionnel pour nuancer ses affirmations : " Le seul phénomène sur lequel on pourrait former quelque conjecture, c'est la direction de la masse des eaux qui les a séparés." (29)

    Au fur et à mesure que progresse la discussion entre les deux personnages, A prend de plus en plus d'assurance et il est de moins en moins dominé par B.

 Il devient de plus en plus maître de ses pensées :il a bien deviné, derrière l'éloquence d'Orou, des propos très européens ( 81) 

Il dégage des propos de B des conclusions pleines de bon sens  : " D'où vous concluez sans doute qu'en fondant la morale sur des rapports éternels qui subsistent entre les hommes, la loi religieuse devient peut-être superflue, et que la loi civile ne doit être que l'énonciation de la loi de la nature. " ( 83) 

Il prend  l'initiative de la progression de la conversation : " Cela se peut ; mais commençons par le commencement. Interrogeons bonnement la nature, et voyons sans partialité ce qu'elle nous répondra sur ce point" ( 84), la récurrence des impératifs et la gradation de la démarche à suivre : observer puis conclure, attestent la maturité du raisonnement de A.

 Il anticipe même sur la parole de B et poursuit sa réflexion : " Je vois qu'à tout prendre, vous inclineriez à croire les hommes d'autant plus méchants et plus malheureux qu'ils sont plus civilisés." ( 94, 95) Il pose des questions de plus en plus pertinentes et qui dépassent largement le cadre purement informatif de celles posées dans le chapitre I : il reconsidère les codes européens au regard de la loi naturelle pour vérifier si l'institution du mariage et tous les sentiments qui sont supposés gérer les relations amoureuses ( galanterie, coquetterie, constance, jalousie, pudeur) sont fondées. il pose la question qui est au centre des préoccupations du dix-huitième siècle : " Mais enfin, dites-moi, faut-il civiliser l'homme ou l'abandonner à son instinct ? " (92)

Par ailleurs, on peut considérer que A pose les questions que se pose le lecteur du Supplément : " Est-ce que vous donneriez dans la fable d'Otaïti ? " ( 37), " N'est-ce pas un conte de votre invention ?" ( 69) ( à propos de l'aventure de Polly Baker)

Enfin, c'est lui qui clôt la discussion par une réponse très laconique et très ironique à la dernière question posée par B sur l'attitude des femmes à l'égard de l'entretien d'Orou et de l'aumônier.

   A et B interrompent peu les dialogues ou les discours des autres personnages. Tantôt  A et B commentent les propos des autres personnages, mais toujours brièvement. Tantôt ils se contentent d'acquiescer aux propos lus : " Ce discours me paraît véhément..." ( II, page 22). A et B servent d'abord à introduire les autres discours avant de faire véritablement entendre leurs voix. Le chapitre V est un long commentaire des discours précédents, et démontrent que l'origine des malheurs de l'homme réside dans la contradiction entre la morale et la nature ( cf le sous-titre)

    Le discours du vieillard adressé à Bougainville

     Avec le discours du vieillard, s'ouvre le Supplément : " Et où trouve-t-on ce Supplément ?.... /  nous pourrons le parcourir ensemble.... tenez, tenez, lisez... allez droit aux adieux que fit un des chefs de l'île à nos voyageurs." ( 38). Il s'agit plus précisément de deux discours, puisque le vieillard s'adresse à deux destinataires : les Tahitiens d'abord, Bougainville ensuite ( et à travers lui tous les colonisateurs dont il représente ici le parangon), le premier discours, très bref servant en fait d'introduction au second, beaucoup plus long. Le vieillard parle en son nom propre, il dit "je" mais aussi au nom de tous les Tahitiens victimes des malveillances des Européens et il use du pronom"on" ou du pronom "nous".

    Dans sa harangue aux Tahitiens, il déplore leur regret de voir partir les Européens et il met en garde contre leur éventuel retour qui leur serait fatal et dont il faudrait qu'ils se protègent.

    Le ton discours à l'adresse de Bougainville est véhément, agressif et menaçant, mais c'est moins sous l'effet de la colère que sous celui de l'indignation. C'est un véritable blâme qu'il adresse à Bougainville et à ses compagnons et certaines périphrases sont très proches de l'insulte, telle l'apostrophe : " Et toi, chef des brigands" ( 40) , le tutoiement et les impératifs qui suivent expriment tout son mépris. Son discours comporte trois parties : dans une première partie il fait une comparaison entre les Tahitiens et les Européens, dans une seconde partie il fait le bilan des méfaits de leur présence sur l'île et enfin, dans une dernière partie, il damne Bougainville et ses hommes.

1) Deux portraits antithétiques

Portrait laudatif des Tahitiens Portrait négatif des Français
Ils sont innocents

Ils sont heureux

Absence de propriété privée( " tout est à tous" (40) 

Respect du pur instinct de la nature

Ils sont libres

Ils sont ignorants

ils sont sages

Ils sont honnêtes

Ils sont respectueux d'autrui

Ils n'on que des besoins essentiels

Ils sont droits

Ils sont sains et robustes

Ils ont le sens de l'hospitalité (" Il te donnait des fruits, il t'offrait sa femme et sa fille" 46)

Ils ne sont ni jaloux ni égoïstes (" nos filles et nos femmes nous sont communes" 41)

Ils les méprisent

Ils se sentent supérieurs ( " Qui donc es-tu pour faire de nous tes esclaves ," 41)

Ils sont vengeurs

Ils sont violents, ils ont tué;

Ils sont malhonnêtes

Ils sont usurpateurs ( " Ce pays est à nous" 41)

Ils sont cultivés ( " inutiles lumières" 42)

Ils ont des besoins superflus ("biens imaginaires" ; " biens factices et chimériques" 43 )

Leurs corps sont malades( " Tu as infecté notre sang" 43)

Ils sont ambitieux, méchants

Ce sont des brigands, des empoisonneurs des nations

Leur religion est néfaste

Ils sont jaloux

2) Les effets néfastes des Européens sur les Tahitiens

    Perversion morale : Les Français ont appris aux Tahitiens à réagir en fonction des normes européennes et ont fait naître chez eux la jalousie et l'envie là où il n'y avait qu'un sens naturel du partage : " tu es venu allumer en elles de fureurs inconnues... elles ont commencé à se haïr" ( 41); les Tahitiens sont devenus voleurs. Ils ont fait naître de besoins artificiels et ils ont aliéné leur repos : " Si tu nous persuades de franchir l'étroite limite du besoin, quand finirons-nous de travailler, quand jouirons-nous ?" (43). Ils ont voulu imposer leurs codes religieux et dénaturer la liberté de leur vie affective : " Cet homme noir... a parlé à nos garçons, je ne sais ce qu'il a dit à nos filles, mais nos garçons hésitent, mais nos filles rougissent" (45). 

    Perversion physique : Les tahitiens ne connaissaient qu'une maladie, "la vieillesse" (43), mais les Européens les ont contaminés et ils sont victimes de maladies telles la variole et la syphilis ( c'est de la variole que mourra Aotourou à son retour de France) : " Tu as infecté notre sang" (43)

    Vision apocalyptique : à deux reprises le vieillard prévoit un avenir catastrophique pour les Tahitiens. Il évoque d'abord le retour des colonialistes et l'aliénation complète de son peuple mis en esclavage  : " Un jour ils reviendront le morceau de bois que vous voyez attaché à la ceinture de celui-ci dans une main, et le fer qui pend au côté de celui-là, de l'autre, vous enchaîner, vous égorger, ou vous assujettir à leurs extravagances et à leurs vices. Un jour  vous servirez sous eux, aussi corrompus, aussi vils, aussi malheureux qu'eux." ( 40). Ensuite, il prédit un véritable génocide causé par les maladies transmises par les Français de passage sur l'île : " Nos champs seront trempés du sang impur qui a passé de tes veines dans les nôtres, ou nos enfants condamnés à nourrir et à perpétrer le mal que tu as donné aux pères et aux mères, et qu'ils transmettront à jamais à leurs descendants." (44)

3) Damnation des Européens

Sans ménagement le vieillard renvoie Bougainville : "  Écarte promptement ton vaisseau" ( 40), " Éloigne-toi... Éloigne-toi, va..." ( 47) et implore la nature de venger les Tahitiens des infamies subies : " Puissent les mers coupables qui t'ont épargné dans ton voyage, s'absoudre et nous venger en t'engloutissant avant ton retour ! " (47)

    Le discours du vieillard est un véritable réquisitoire contre la colonisation et les mœurs des sociétés policées. Il présente deux modes de vie diamétralement opposés et incompatibles entre eux. 

    Le dialogue entre Orou et le jeune jésuite

L'entretien d'Orou et de l'aumônier est de loin le dialogue le plus important, tant par sa longueur, deux chapitres, que par son contenu; En effet, c'est à travers les propos d'Orou que Diderot nous explique les mœurs tahitiennes et qu'il remet en cause les principes qui président à l'organisation morales des pays européens. 

1) le sens de l'hospitalité : " Voilà ma femme, voilà mes filles, choisis celle qui te convient" ( 53)

2) La liberté sexuelle, au nom " du plaisir innocent auquel la nature, la souveraine maîtresse nous invite tous." ( 54)

3) Les lois d'attirances naturelles sont contraires aux lois divines. Orou, naïf, ignorant tout de la religion, jette un regard étonné sur les contraintes imposées par la religion en matière amoureuse. Le point de vue de l'aumônier : Orou : - Pourquoi donc a-t-il fait deux sexes ? L'aumônier : - Pour s'unir mais à certaines conditions requises, après certaines cérémonies préalables, en conséquence desquelles un homme appartient à une femme et n'appartient qu'à elle, une femme appartient à un homme et n'appartient qu'à lui. " (57) s'oppose à celui d'Orou : " Ces préceptes singuliers, je les trouve opposés à la nature, contraires à la raison, faits pour multiplier les crimes, et fâcher à tout moment le vieil ouvrier qui a tout fait sans tête ni mains et sans outils.... Contraires à la nature, parce qu'ils supposent qu'un être sentant, pensant et libre peut être la propriété d'un être semblable à lui." ( 57, 58)

4) La fidélité est contre nature car l'homme est en mouvement et ne peut être assuré de la permanence de ses sentiments. Ce débat sur la fidélité génère un autre débat sur  les lois civiles et religieuses : non seulement elles sont arbitraires, mais elles font preuve de prétention à vouloir s'arroger le droit de décider du bien ou du mal : " Je ne sais quels sont ces personnages que tu appelles magistrats et prêtres, dont l'autorité règle votre conduite ; mais dis-moi, sont-ils maîtres du bien et du mal ?". De plus Orou soulignent leurs contradictions : " Alors pour plaire au prêtre il faudra que tu te brouilles avec le magistrat ; pour satisfaire le magistrat, il faudra que tu mécontentes le grand ouvrier, et pour te rendre agréable au grand ouvrier, il faudra que tu renonces à la nature. " (59, 60), contradictions qui seront reprises par B : " Les hommes sont assujettis à trois codes, le code de la nature, le code civile et le code religieux, et contraints d'enfreindre alternativement ces trois codes qui n'ont jamais été d'accord." ( 82)

5) Orou dresse un tableau des conséquences immorales, selon la loi naturelle, de l'observance des lois civiles et religieuses qu'il résume en ces termes : " la société dont votre chef nous vante le bel ordre ne sera qu'un ramas de vices ou d'hypocrites qui foulent secrètement aux pieds les lois ; ou d'infortunés qui sont eux-mêmes les instruments de leur supplice en s'y soumettant ; ou d'imbéciles en qui le préjugé a tout à fait étouffé la voix de la nature ; ou d'êtres mal organisés en qui la nature ne réclame pas ses droits." ( 62)

6) La conception du mariage chez les Tahitiens se résume au " consentement d'habiter une même cabane et de coucher dans un même lit, tant que nous nous y trouvons bien." ( 62)

7) ce qui domine la vie de couple, c'est la maternité. Orou insiste beaucoup sur le culte de l'enfant et sur présente la maternité comme l'accomplissement parfait de la femme. pPus une femme a d'enfants, plus elle est convoitée et plus elle rend service à la communauté car l'enfant est la plus grande richesse de l'île, c'est pour cette raison qu'Orou jugera inutile et ridicule le vœu de chasteté des religieux et des religieuses. " Un enfant qui naît occasionne la joie domestique et publique, c'est un accroissement de fortune pour la cabane te de force pour la nation. ce sont des bras et des mains de plus dans Otaïti." ( 62). C'est pour cette raison que l'inceste peut être toléré si une fille reste sans "mari", c'est à son père de la rendre mère et de la sauver du jugement des autres.

8) certaines règles "sociales " existent à Tahiti. Les jeunes gens et les jeunes filles doivent respecter les lois naturelles de la puberté avant que de goûter aux plaisirs sexuels. Pour cela ils sont identifiables à leur tenue, le voile blanc pour la fille vierge, " une longue tunique et les reins ceints d'une petite chaîne" (64) pour les garçons. Par ailleurs, une femme empêchée, momentanément ou définitivement de procréer, ne doit plus partager la couche d'un homme. Dans ce cas aussi ces femmes sont identifiable à la couleur de leur voile, noir ou gris. Enfreindre ces règles entraîne une punition. 

Tout au long de cet entretien, c'est Orou qui mène le débat et qui pousse le jeune jésuite dans ses derniers retranchements. Il mène son raisonnement presque jusqu'à l'absurde pour le convaincre du bien fondé d'une vie qui respecte les lois de la nature et pour dénoncer l'artifice et l'hypocrisie d'une société qui s'invente des règles artificielles et arbitraires, en rien fondées sur la raison et le bon sens. Ainsi, pour légitimer l'inceste, alors qu'il est censé tout ignorer de la religion, il prend l'exemple d'Adam et d'Ève : " Suppose que ces deux premiers parents n'aient eu que des filles et que leur mère soit morte la première, ou qu'ils n'aient eu que des garçons et que la femme ait perdu son mari ?"  et l'aumônier, devant un exemple aussi pertinent est contraint d'avouer : " Eh bien je t'accorde que l'inceste ne blesse en rien la nature..." (74)L'aumônier est un piètre défenseur de ses idées, il reste toujours vague et n'oppose jamais d'arguments solides et irréfutables à Orou, aussi ne peut-il pas rivaliser avec l'éloquence d'Orou et la pertinence de ses arguments. Orou réussit à persuader l'aumônier que son attitude est insensée et très vite il renonce à ses interdits, répétés tel un refrain, " Mais ma religion ! Mai mon état" et en cédant à ses désirs naturels il devient l'exemple qui incarne l'hypocrisie générée par les lois religieuse et civiles, telle qu'Orou le lui avait expliqué. Enfin, non sans malice, Orou réduit les Français à une utilité reproductrice : " Plus robustes, plus sains que vous, nous nous sommes aperçus au premier coup d'œil que vous nous surpassiez en intelligence, et sur-le-champ nous vous avons destiné quelques unes de nos femmes et de nos filles les plus belles à recueillir la semence d'une race meilleure que la nôtre... Nous avons tiré de toi et des tiens le seul parti que nous pouvions en tirer." ( 78)

  Le discours rapporté de Miss Poly Baker

    Il s'agit avant tout d'une digression, puisque cette anecdote ne fait pas partie du récit de Bougainville que sont censés lire A et B, digression clairement annoncée par la requête de A : "Avant qu'il reprenne son discours, j'ai une prière à vous faire, c'est de me rappeler une aventure arrivée dans la Nouvelle Angleterre". ( 67)

    Cette aventure qui fut longtemps considérée comme vraie et qui fut ajoutée tardivement par Diderot au Supplément, illustre le non sens des lois civiles et leur arbitraire. Après avoir précisé le contexte de l'aventure de miss Polly Baker, à savoir, sa faute, la loi qu'elle avait enfreinte et la peine qu'elle devait subir, B lui donne la parole. Le recours au style direct donne crédibilité au discours. Avec éloquence, Polly Baker fait davantage appel au bon sens et à la raison de ses juges qu'elle n'implore leur clémence. Trop pauvre pour avoir un avocat qui la défende, elle assure elle-même sa propre défense qui très vite se transforme en un véritable réquisitoire contre les lois. Après un rapide autoportrait moral elle rappelle la faute pour laquelle elle comparaît : bien s'acquitter de son rôle de mère et travailler à la prospérité du royaume ; puis elle explique les faits : si elle est fille-mère, ce n'est pas pour avoir refusé le mariage, mais parce qu'elle a été abandonnée par le père de ses enfants et elle nomme celui dont il s'agit : un magistrat. Ainsi souligne-t-elle l'absurdité des lois qui punissent la victime et élèvent " au pouvoir et aux honneurs" le coupable. Sa conclusion " Les lois changent la nature des actions et en font des crimes" est la parfait illustration du sous-titre du Supplément : " ... L'inconvénient d'attacher des idées morales à certaines actions physiques qui n'en comportent pas." On peut dés lors considérer l'aventure de miss Polly Baker comme une fable, qui par ailleurs fait écho à l'aventure de l'aumônier, comme nous l'avons précisé précédemment.

    

Le Supplément peut être comme une dissertation  qui aurait pour sujet le sous-titre : " De l'inconvénient d'attacher des idées morales à certaines actions physiques qui n'en comportent pas." Pour libellé : la citation de Diderot vous semble-t-elle justifiée ? et dont l'introduction pourrait suivre le plan suivant : 

thème dominant : la morale

thème particulier : la morale sexuelle

problématique : mise en évidence de la contradiction des codes civils et moraux avec le code de la nature.

plan dialectique :  I : thèse : la nature est la seule loi à suivre ( éloge et bonheur de l'homme)

                            II : antithèse : la société pervertit le code naturel ( blâme, et malheur de l'homme)

                            III synthèse : une vision utopique à nuancer.