LES SIGNAUX

    

        Les surréalistes accordent une importance toute spéciale à ce que Breton nomme  " les pétrifiantes coïncidences" qu'il décline en " faits-glissades", "faits-précipices", dans Nadja (1927), notions qui prendront le nom de " Hasard objectif" dans Les Vases communicants (1932) et L'amour fou ( 1937).
       
Le hasard joue un rôle tel qu'il devient l'objet de l'écriture de Breton. c'est du moins dans ces limites qu'il précise son projet autobiographique : il ne rendra compte que des
" épisodes les plus marquants de [sa] vie [...] livrée aux hasards, au plus petit comme au plus grand [qui le feront entrer] dans un monde comme défendu qui est celui des rapprochements soudains, des pétrifiantes coïncidences, des réflexes primant tout autre essor du mental..." ( 20). Ces événements relèvent du pur hasard, en dehors de toute volonté et de tout contrôle de la conscience, ils s'imposent à nous, même si dans un premier temps nous n'y prêtons pas attention, ce sont " certains enchaînements", "certains concours de circonstances qui passent de loin notre entendement" et dont on n'est " que le témoin hagard" ( 21)
   
     Dés lors, il convient d'être attentif au moment où le " signe", "gardien paisible d'une essence éternelle"( d'après la définition de Pierre Albouy) devient " signal" c'est-à-dire, se transforme en message adressé à soi personnellement : " sans qu'on puisse dire de quel signal" il s'agit. ( 20)
        

        Dans la première partie de Nadja, il multiplie les exemples de " faits-glissades" : la rencontre fortuite et passée quasi inaperçue d'Eluard à la première représentation de Couleur du temps de Guillaume Apollinaire, avec qui il correspond ensuite sans savoir que c'est lui qui l'avait abordé au théâtre et qu'il ne reconnaîtra comme tel que plus tard au cours d'une rencontre voulue cette fois. La rencontre avec Péret obéit au même schéma, si ce n'est qu'elle est d'abord annoncée anonymement par une inconnue. 
        Certains faits-glissades prennent une autre dimension : un fait oublié resurgit inopinément et prend alors un tout autre sens, ou son véritable sens. c'est le cas de la boutique " BOIS-CHARBONS" qui renvoie à la fin des Champs magnétiques. Ou alors, les faits-glissades anticipent sur un futur :dans Poisson soluble, textes qui relèvent de l'écriture automatique, Breton parle d'une " Hélène" ( il avoue ne connaître personne de ce prénom) et Nadja dit se reconnaître dans ce personnage et une note en bas de page précise que Mme Sacco " qui ne s'est jamais trompé à mon sujet, m'assurait au début de cette année que ma pensée était grandement occupée d'une jeune " Hélène"  [... or] Nadja disait " Hélène, c'est moi")
   
     Coïncidences troublantes, coïncidences mystérieuses, sont récurrentes dans le récit du "journal " de la rencontre de Nadja. elle voit dans le jet d'eau l'allégorie de l'union des pensées, image qui se trouve " dans une vignette du troisième des dialogues entre Hylas et Philonous", ouvrage de Berkeley ( 1750) que Nadja n'a pu avoir lu. Donnant un baiser à Breton elle parle de " quelque chose de sacré, où ses dents tenaient lieu d'Hostie" ( 109), le lendemain, Breton reçoit la reproduction du détail central d'un tableau d'Ucello que je ne connaissais pas. Ce tableau a pour titre La profanation de l'hostie."(109). On pourrait ainsi multiplier les exemples.
   
     La rencontre de Nadja et de Beton a lieu au hasard de leurs déambulations, et ce hasard génère un fait-précipice, c'est-à-dire que les conséquences de ce hasard sont immédiates, le fait-glissade prend son sens immédiatement. Il en de même de la rencontre avec Suzanne Musard, ce qui fait dire à Breton que la vie " est faite de saccades dont beaucoup n'ont guère d'importance, mais que nous savons destinées à amener une saccade qui en a." ( 189) La rencontre de Suzanne, est une "saccade" qui fait disparaître Nadja, qui,  elle, n'était pas "la Merveille" que Breton attendait, elle est une une simple "saccade", un fait-glissade qui, par son échec, rendait Breton disponible à tout autre éventualité.
            

         Remarque : Dans l'Amour fou, Breton définit le " hasard objectif" en ces termes : "  forme de manifestation de la nécessité extérieure qui se fraie un chemin dans l'inconscient humain" et il ajoute un peu plus loin : " Je ne me suis attaché à rien tant qu'à montrer quelles précautions et quelles ruses le désir, à la recherche de son objet, apporte à louvoyer dans les eaux préconscientes et, cet objet découvert, de quels moyens, stupéfiants jusqu'à nouvel ordre, il dispose pour le faire connaître par la conscience." Ainsi, Contingence et nécessité se font écho , pour satisfaire les désirs les plus profonds et les plus inconscients. Sans nier le caractère imprévisible et consciemment involontaire du hasard, il répond à une nécessité ; c'est tout un monde de correspondance qui se tisse entre le désir et sa réalisation.