NADJA, UNE OEUVRE COMPLEXE

 

LE TITRE
LES PACTES AVEC LE LECTEUR
" UN LIVRE BATTANT COMME UNE PORTE" ?
" UN CRYPTOGRAMME " ?
UN HYMNE A " TOI " ?
UN LIVRE A LIRE ET A REGARDER ?

Le titre

    Quel est " l'horizon d'attente" induit par le titre ? De toute évidence, le lecteur peut s'attendre à lire l'histoire de Nadja, habitué qu'il est par une culture classique qui faisait souvent du personnage principal de son oeuvre le héros éponyme. ( Phèdre, Manon Lescault, Eugénie Grandet....) Et s'il est vrai que la deuxième partie du livre est exclusivement consacrée à Nadja, il n'en demeure pas moins qu'elle est totalement absente de la première partie et évoquée pour son absence dans la troisième partie : " La personne de Nadja est si loin" ( 176). le titre ne rend compte que partiellement compte du contenu du livre. Mais Breton a en quelque sorte " légitimé " le choix du titre en précisant que c'est à la demande de Nadja qu'il a écrit ce livre ; le septième jour de leur rencontre elle fait cette requête à Breton : " André ? André ? ... Tu écriras un roman sur moi. je t'assure. Ne dis pas non. Prends garde : tout s'affaiblit, tout disparaît. de nous, il faut qu'il reste quelque chose..." ( 117) Pour autant, ce titre ne permet en aucun cas de supposer la quête de soi, sur laquelle s'ouvre l'incipit : " Qui suis-je ? "
   
Titre qui n'englobe pas la totalité du sujet du livre, voire détourne le lecteur de son véritable contenu, titre qui ne donne aucune indication générique, ( au mieux on pourrait croire à un roman, d'autant que le "prénom" n'est pas un véritable prénom mais un pseudonyme ), comme Umberto Ecco qui voulait que le titre d'un livre " embrouille" le lecteur" pour ne pas " l'embrigader " et le laisser totalement libre.

Les pactes avec le lecteur

    Breton précise ce qu'il attend du lecteur, et ne cesse de rappeler ce qu'est son livre et ce qu'il n'est pas au point que l'on pourrait affirmer que le lecteur est téléguidé dans sa lecture. On peut considérer les quinze premières pages ( de 9 à 24) comme " un mode de lecture "
   
Dans L'avant- dire, il conclut d'abord un pacte " anti-littéraire "et rappelle ses " deux principaux impératifs" :" L'abondante illustration photographique a pour objet d'éliminer toute description [...], le ton adopté pour le récit se calque sur celui de l'observation médicale [...] sans s'embarrasser en le rapportant du moindre apprêt quant au style ", il s'agit d'un document " pris sur le vif" caractérisé par " un dénuement volontaire" ( 6) la sobriété, le dépouillement, l'absence d'artifice littéraire sont  revendiqués ( pourtant force est de constater que le style n'est pas aussi "neutre" que le voudrait Breton) 
   
Ce pacte " anti-littéraire" est aussi un pacte anti-romanesque, même si les termes " documents, pris sur le vif, observation médicale, absence de description " peuvent de loin, en dehors de tout contexte surréaliste, faire penser à certaines déclarations de Zola dans le Roman expérimental" ( " posséder le mécanisme des phénomènes chez l'homme, montrer les rouages des manifestations intellectuelles.... sous les influences...des circonstances..; faire preuve de l'impersonnalité du procès verbal ; le souci de l'instantané " ...)Breton refuse les descriptions, les spéculations psychologiques, les personnages fictifs, le récit de leurs aventures selon une la logique implacable de ce qui est prévu, conformément au Manifeste du surréalisme. il annonce même la mort prochaine du roman : " Fort heureusement, les jours de la littérature psychologique à affabulation romanesque sont comptés" ( 18)
   
La première partie conclut avec le lecteur un pacte autobiographique. Rappelons la définition du "pacte autobiographique" selon  Philippe Lejeune : " Pour qu'il y ait autobiographie [...] il faut qu'il y ait identité de l'auteur, du narrateur et du personnage" et celle de l'autobiographie : " Récit rétrospectif en prose qu'une personne réelle fait de sa propre existence lorsqu'elle met l'accent sur se vie individuelle, en particulier sur l'histoire de sa personnalité." force est de constater que le livre de Breton répond à ces différents critères : Le " JE " mis en situation est Breton lui-même  ( pacte identitaire)dans un passé clairement identifiable et circonscrit entre 1918 et 1926, ( récit rétrospectif),et la question de la personnalité de l'auteur est lisible de la première page :
" Qui suis-je", " Qui me  hante ?" à la dernière page de la deuxième partie : " Qui vive ? est-ce moi seul ? Est-ce moi-même ?" ( 172) il précise même qu'il cherche à identifier son altérité : " [...] je m'efforce, par rapport aux autres hommes, de savoir en quoi consiste, sinon à quoi tient, ma différenciation." ( 11)
   
Par ailleurs, Breton conclut aussi un pacte d'authenticité : il exclut tout caractère fictionnel, les faits rapportés sont exclusivement des faits s'étant réellement produits, les personnages cités ont réellement existés :  " Je n'ai dessein de ne relater, en marge du récit que je vais entreprendre que les épisodes les plus marquants de ma vie.." ( 19) et il se défend de toute invraisemblance : " Du commencement à la fin du repas ( on entre de nouveau dans l'incroyable), je compte onze assiettes cassées." ( 115) de même page 96 : " ( Je regrette mais je n'y puis rien, que ceci passe les limites de la crédibilité. [...] je me borne à convenir que de noire, cette fenêtre est devenue rouge.")
   
Pacte de la mémoire spontanée " je me bornerai ici à me souvenir sans effort de ce qui, ne répondant à aucune démarche de ma part, m'est quelquefois advenu..." ( 22) et, conséquence logique, pacte de l'écriture sans ordre : " [...] j'en parlerai sans ordre préétabli, et selon le caprice de l'heure ..." ( 23, 24).
    Breton avertit son lecteur ( ce que Rousseau appelait dans Les Confessions, son " défaut de mémoire" ) qu'il ne prétend pas à l'exhaustivité, voire à la pure exactitude :
" Peu importe que, de-ci, de-là, une erreur ou une omission minime, voire quelque confusion ou un oubli sincère, jettent une ombre sur ce que je raconte.." ( 24)

    Enfin, Breton met en garde le lecteur contre des erreurs de lecture à ne pas commettre. Les événements rapportés ne doivent pas être abusivement ni hâtivement interprétés par le lecteur. En aucun cas le lecteur ne doit s'ériger en censeur, il doit considérer les faits tels qu'ils sont rapportés et rien de plus :" J'aimerais enfin qu'on ne ramenât point de tels incidents de la pensée ( il parle des oublis ou des erreurs éventuels) à leur injuste proportion de faits divers et que si je dis, par exemple, qu'à Paris, la statue d'Etienne Dolet, place Maubert, m'a toujours tout ensemble attiré et causé un insupportable malaise, on n'en déduisît pas immédiatement que je suis, en tout et pour tout, justiciable de la psychanalyse..." ( 26)
    

" Un livre battant comme une porte

   Outre les caractéristiques génériques signalées ci-dessus, Breton lui-même insiste sur le projet autobiographique de son livre :
       " Je persiste [...] à ne m'intéresser qu'aux livres qu'on laisse battants comme des portes, et desquels on n'a pas à chercher la clef. [...] pour moi, je continuerai à habiter ma maison de verre, où l'on peut voir à toute heure qui vient me rendre visite... " ( 18)  Son livre se donne pour objet pour lui seul ( certes dans ses rapports avec autrui ), et sans artifice ni déguisement. L'intention autobiographique est sans équivoque et lire Nadja, c'est découvrir Breton, ce qu'il pense, ce qu'il a ait fait, qui il a fréquenté, ce qui fait qu'il est devenu celui qu'il est : " ce qu'il a fallu que je cessasse d'être, pour être qui je suis". Sans pour autant se livrer à une introspection , il est " condamné à revenir sur [ses] pas [...], à apprendre une faible partie de ce que j'ai oublié". Comme Sartre, le fera plus tard dans Les mots, Breton considère sa " soumission à certaines contingences d'heure et de lieu" ( 10), comme déterminante dans la construction de soi. et c'est précisément ces contingences, ce qu'il appelle, " les pétrifiantes coïncidences", " les faits glissades" ou encore " les faits précipices" , qui vont dominer le récit.
    

    De plus, Breton raconte, au présent, sa rencontre avec Naja sous la forme d'un journal qu'il aurait scrupuleusement tenu, au cours des 9 premiers jours de leur aventure. Il s'agit bien sûr d'un journal fictif, mais le choix de l'écriture n'est pas sans importance. En effet, le choix de la linéarité, n'est pas contradictoire avec le projet initial de Breton de rendre compte de la spontanéité des épisodes les plus marquants de (sa) vie, telle qu' [il) peu(t] la concevoir hors de son plan organique." ( 19) , il le confirme en ce sens que Breton relate essentiellement tout ce qui dans cette rencontre relève de l'incontrôlable et du hasard. Il mentionne la succession d'événements insolites et inattendus On pourrait multiplier les exemples : de la première rencontre le 4 octobre à celle imprévue le 7 octobre, en passant par la fenêtre qui s'allume, comme venait de l'annoncer Nadja " vois-tu, là-bas, cette fenêtre ? elle est noire comme toutes les autres. regarde bien. Dans une minute elle va s'éclairer. Elle sera rouge. La minute passe. la fenêtre s'éclaire. Il y a en effet des rideaux rouges;" ( 96). Par ailleurs, en relatant au jour le jour ce qui s'est passé , ou ce qui ne s'est pas passé, Breton souligne toute l'importance de cette rencontre dans sa vie. Non seulement Nadja est énigmatique et fascinante, mais surtout elle est le personnage surréaliste par excellence. Breton veut ainsi retracer ce parcours de la découverte de l'autre, parcours plus intellectuel et spirituel que sentimental, comme il le précise implicitement après avoir rencontré Suzanne : " [...] plié sous le poids d'une émotion intéressant, cette fois, le cœur plus encore que l'esprit..." ( 176)
    Le récit prend des allures de plaidoyer pro domo à partir du moment où il apprend que Nadja a été internée. Il se déculpabilise de ne pas avoir su protéger Nadja de ses excès de "folie", parce que pour lui il n'y avait pas de véritable danger pour sa santé mentale : " même si cela ne fait pas honneur à mon discernement, j'avoue qu'il ne me paraissait pas exorbitant [...] qu'il arrivât à Nadja de me communiquer un papier signé " Henri Becque"..." ( 170), " j'ajouterai pour ma défense...( 171)
    

   Enfin, on peut considérer le récit de Breton comme un " essai". Un peu à la façon de Montaigne, Breton, témoigne de sa " propre expérience" ( 26), non seulement en corrigeant, en ajoutant, en retranchant, au cours de la seconde édition de Nadja, il atteste de l'inachèvement de son oeuvre, ou du moins de l'évolution de ses jugements mais aussi il  fait part de ses réflexions sur des grands thèmes tels la critique littéraire, le travail, la psychiatrie. 
    Breton et la critique littéraire :
" je trouve souhaitable que la critique, renonçant, il est vrai, à ses plus chères prérogatives, mais se proposant, à tout prendre, un but moins vain que celui de la mise au point de toute mécanique des idées, se borne à de savantes incursions dans le domaine qu'elle se croit le plus interdit et qui est, en dehors de l'œuvre, celui où la personne de l'auteur, en proie aux menus faits de la vie courante, s'exprime en toute indépendance, d'une manière souvent si distinctive." ( 11, 12) En d'autres termes, Breton considère que c'est la connaissance de l'auteur en tant qu'homme qui est la plus éclairante, voire la seule déterminante, sur son oeuvre. On ne peut dissocier l'auteur de sa vie privée  et il affirme qu' " on n'aura rien dit de Chirico tant qu'on n'aura pas rendu compte de ses vues les plus subjectives sur l'artichaut, le gant, le gâteau sec ou la bobine." (15) 
   
Breton et sa conception du travail : pour lui, le travail est aliénant et usant, mais il se refuse à plaindre celui qui se laisse aliéner par le travail : ce qui importe, c'est d'avoir conscience de cet " asservissement" pour s'en " désenchaîner". Cette diatribe est une véritable déclaration de "guerre au travail ", comme le préconisait La révolution surréaliste, de juillet 1925.
   
Breton et la psychiatrie : A deux reprises Breton dit son " mépris" des psychiatres qu'il appelle des "aliénistes" (  164). Tout d'abord au début du livre, il déplore leurs investigations, leurs explications des actes manqués, et il s'insurge contre leurs "exploits de huissier" ( 26). Le seul mérite qu"il reconnaisse à la psychiatrie, c'est l'exploitation des rêves. ( on sait Que Breton a lu Freud, avant même qu'il ne soit traduit en français et qu'il a été fasciné par cette approche de l'inconscient.) Par la suite, après avoir appris l'internement de Nadja, il consacre huit pages à dénoncer les abus et les incapacités de la psychiatrie représentée par le professeur Claude au " front ignare et [à] l'air buté." ( 161) ( voir dans le chapitre " le temps et l'espace" le paragraphe consacré aux débats de société) 

" Un cryptogramme "

" Il se peut que la vie demande à être déchiffrée comme un cryptogramme" ( 133) Cette phrase semble être en totale contradiction avec le désir de transparence exprimé avec la métaphore de la maison de verre au début du livre : " Pour moi je continuerai à habiter ma maison de verre ù on peut voir à tout heure qui vient me rendre visite..." ( 19) Si cette phrase introduit l'énigme que représente Nadja : " Qui est la vraie Nadja ?" ( 133), il n'en demeure pas moins que Breton ne donne pas toujours au lecteur les "clefs" nécessaires à la juste compréhension de ses propos. L'élision sur la nuit du 12 au 13 décembre, les imprécisions sur son éloignement de Nadja, le non-dit sur sa rencontre avec Suzanne, les allusions à leur passion, l'anonymat même de cette femme,( et aussi de celle qu'il ne nomme par la périphrase " la dame au gant") la pancarte " les Aubes", l'extrait de journal qui clôt le récit... sont autant d'éléments qui entretiennent un certain mystère, qui interrogent le lecteur, l'obligeant à aller "fouiller" les petits détails de la vie quotidienne de Breton pour comprendre, voire qui peuvent rendre quelque peu inaccessible le livre. Le lecteur semble exclut de cette fin de récit qui a pour seul narrataire la femme aimée comme le précise Breton :" [... ] je le ( le livre) voulais " battant comme une porte" et par cette porte je ne verrais sans doute jamais entrer que toi" : le lecteur doit rester sur le seuil et ne peut qu' "écouter" un discours dont il n'a pas les clefs.

Un hymne à " TOI "

    Les dernières pages du récit ( 184 à 190) peuvent être considérées comme une véritable déclaration d'amour," Que ferais-je sans toi" ( 186),  comme un hommage rendu à la femme aimée. Jamais nommée, uniquement désignée par le pronom de la deuxième personne, " TOI"( 17 occurrences), ou par des métaphores ou des périphrases laudatives " la Merveille"," Toi la créature la plus vivante", " Toi, idéalement belle", elle est la destinataire de ces pages. Les pages sont scandées par la reprise anaphorique de " Toi qui "( 6 fois). Elle est la femme, la beauté, la vie par excellence et elle exerce sur Breton une fascination sans égale : " tu es intervenue si opportunément, si violemment et si efficacement auprès de moi." ( 185). Il dit son admiration sans borne pour celle qui " fai[t] admirablement tout ... et dont les raisons rayonnent..." ( 185)Elle remplit tout l'univers de Breton et efface tout ce qui lui a précédé. Si tout était énigme chez Nadja, tout est limpide chez Suzanne : " Tu n'es pas une énigme pour moi" ( 187). Et surtout, c'est elle qui donne son véritablesens au livre : " Puisque tu existes, comme toi seule sais exister, il n'était peut-être pas nécessaire que ce livre existât. J'ai cru pouvoir en décider autrement en souvenir de la conclusion que je voulais lui donner avant de te connaître et que ton irruption dans ma vie n'a pas à mes yeux rendue vaine. Cette conclusion ne prend son vrai sens et toute sa force qu'à travers toi." (187) Aussi, si l'on considère la quête amoureuse de Breton, " J'ai toujours souhaité de rencontrer la nuit, dans un bois, une femme belle et nue,[...] je regrette incroyablement de ne pas l'avoir rencontrée. [...] Il me semble que tout se fût arrêté net, ah ! je n'en serais pas à écrire ce que j'écris." ( 45)  elle trouve son aboutissement, non dans sa rencontre avec Nadja, mais avec Suzanne. De plus,  la question " Qui suis-je ?" à laquelle faisait écho, " Qui vive ?  Est-ce moi seul ?" trouve sa réponse dans ses dernières pages : l'amour qui le détourne de toutes les interrogations et de toutes les incertitudes : " Je dis que tu me détournes pour toujours de l'énigme." (187)

Un livre à lire et à regarder

    Une des particularité de ce livre c'est sans contexte un double langage, un langage verbal, qui se donne à lire et un langage non verbal, qui se donne à regarder et à déchiffrer. On sait que le refus de la description justifie la présence des images. Pour autant, ce n'est pas un mode de substitution, j'en veux pour preuve que certains lieux ou objets sont décrits et représentés tel : les mots " BOIS-CHARBONS", qui font l'objet d'une photo page 30, laquelle photo est décrite, du moins partiellement page 31 : " un de ces rondeaux de bois qui se présentent en coupe, peints sommairement par petits tas sur la façade, de part et d'autre de l'entrée, et de couleur uniforme, avec un secteur plus sombre." les photographies, par le choix de leur angle de prise de vue, ( Breton attachait une importance capitale à cet " angle spécial"), ne sont pas des représentations figées mais des expressions du réel à un moment déterminé, elles sont des indices qui ont un sens. Ainsi les deux portraits superposés de Desnos, dans un même lieu, le même jours précise deux postures différentes qui traduisent des étapes différentes, l'une en état de veille, l'autre en état de " sommeil".  De plus, elle participent à l'élaboration du "document pris sur le vif". ( lire à ce sujet le chapitre " les images")