PASCAL ET COCTEAU
OU
JOCASTE : UNE REINE SANS DIVERTISSEMENT

I Si Pascal m'était rappelé
Dans le fragment 168 des Pensées (édition Sellier), Pascal écrit :
" ... la royauté est le plus beau poste du monde...Si [le roi ] est sans divertissement...., cette félicité languissante ne le soutiendra point.
... le voilà malheureux et plus malheureux que le moindre de ses sujets qui se divertit"
Et il poursuit dans le fragment 169 :
"La dignité royale n'est-elle pas assez grande d'elle-même, pour celui qui la possède, pour le rendre heureux par la seule vue de ce qu'il est ? Faut-il le divertir de cette pensée? ...Qu'on laisse un roi sans aucune satisfaction des sens, ... et l'on verra qu' UN ROI SANS DIVERTISSEMENT EST UN ROI PLEIN DE MISERES"
( c'est moi qui souligne.)
Il apparaît que dans "La Machine Infernale" de Cocteau, Jocaste donne raison à la vision pascalienne de la royauté.
II LE PROBLEME DE L'ALTERITE
Le poids de ses responsabilités, son statut de reine, la présente comme un personnage différent des autres. La question oratoire du fragment169 :
"Faudra-t-il le divertir [ le roi ]comme les gens du commun ?"
pose très précisément le problème du "mal de vivre "de Jocaste.
C'est parce-que Jocaste ne peut se divertir qu'elle offre au spectateur, dés son entrée sur scène, le spectacle d'une femme malheureuse.
Au début de l'acte I, le soldat constate qu'à Thèbes, "tout le monde, riche ou pauvre, ...[ est ] à cran " ce qui justifie que le peuple se saoule et danse.
BOIRE ET DANSER sont les divertissements indispensables à leur condition d'hommes traqués par la peur du sphinx. Ils éprouvent le besoin de se "DETOURNER" de leurs préoccupations.
C'est bien ce que confirme Tirésias à la reine qui se plaint du bruit de la musique :
"Nous avons autorisé les musiques afin que le peuple ne se démoralise pas, pour soutenir le moral. Il y aurait des crimes ... et pire si on ne dansait pas le quartier populaire."
Cette remarque provoque la révolte de Jocaste car elle lui fait prendre conscience de sa différence. Comme les Thébains, elle a "les nerfs à cran", elle ne dort pas (ou si elle dort, elle fait des cauchemars ), elle porte le deuil de Laïus, elle a peur du sphinx, MAIS , "C'EST TROP INJUSTE" elle ne danse pas.
"Je suis une victime, les autres peuvent RIRE, DANSER ,S'AMUSER"
Elle voudrait s'émanciper de son rôle de reine et vivre comme tout le monde ."Pas de protocole" dit-elle au jeune soldat et si d'aucuns voient dans son désir d'aller "en boîte" un caprice de petite fille, il me semble que cette requête émane d'un besoin impérieux d'oublier, pendant quelques heures , une situation insupportable et étouffante.
Avant d'être un personnage tragique, Jocaste se présente au spectateur comme une reine malheureuse.
Le divertissement refusé par Tirésias à Jocaste à l'acte I peut, en partie du moins, expliquer l'ambiguïté de son attitude dans l'acte III lorsqu'elle se retrouve seule avec Oedipe.
III LE MENSONGE POUR SE DIVERTIR DE LA REALITE
Jocaste se
libère de son masque de mère coupable
en le faisant porter à une lingère imaginaire.
Elle peut alors endosser celui de la femme qui
désire vivre une nuit de noce sereine.
LA NUIT DE NOCE SE DEROULE DONC SOUS LE SIGNE DE LA VERITE CACHEE.
Il convient tout d'abord de distinguer LA FAUSSE VERITE d'Oedipe du MENSONGE de Jocaste.
En effet, lorsqu' Oedipe explique à Jocaste l'origine de ses cicatrices, il se conforme aux propos qui lui ont été tenus par ceux qu'il croit être ses parents, Polybe et Mérope, roi et reine de Corinthe. Quand il affirme avoir été victime d'un accident de chasse, il dit CE QU'IL CROIT ETRE LA VERITE. La révélation d'Oedipe ne s'inscrit pas dans l'ordre du mensonge, au contraire, Oedipe est victime du mensonge de ses parents adoptifs.
Jocaste, en revanche, invente une histoire pour justifier le"cri terrible" qu'elle a poussé en découvrant les pieds mutilés d'Oedipe : elle travestit la réalité en toute conscience : LES PROPOS DE JOCASTE S'INSCRIVENT DANS L'ORDRE DU MENSONGE.
Mais pourquoi mentir ? C'est que , pour Jocaste , le mensonge est un moyen de se donner l'illusion d'une autre vérité possible.
- Tout d'abord, mentir lui permet d'oser avouer l'abandon de son fils il y a dix-neuf ans.
-Ensuite, le mensonge lui offre la possibilité de se justifier :
Elle a été poussée par "les oracles (qui) prédirent à l'enfant un avenir tellement atroce, qu'après avoir accouché d'un fils, elle n'eut pas le courage de le laisser vivre"
Elle se livre même à un véritable plaidoyer pro domo lorsqu'elle fait référence au courage qu'il a fallu à cette mère pour se séparer de son enfant :" Imagine la force qu'il faut à une malheureuse pour supprimer la vie de sa vie...le fils de son ventre"
- Mais surtout, Jocaste ment parce-qu'elle veut se persuader qu'Oedipe n'est pas son fils. Pour cette première nuit qui inaugure une nouvelle vie, Jocaste veut devenir autre : elle veut se détourner d'elle-même et c'est pourquoi elle fait endosser son passé à une lingère imaginaire.
Seule face à Oedipe, hors de toute atteinte des influences de Tirésias, elle se donne la possibilité, en qualité de femme comme les autres, d'oublier ses angoisses.
LE MENSONGE LUI PERMET DE SE DETOURNER DE LA VERITE :
IL S'AGIT DONC BIEN D'UNE FORME DE DIVERTISSEMENT au sens étymologique et pascalien du terme.
"Parlons d'autre chose..."
Par ces paroles, elle désire mettre fin à un conversation qui nuit à la sérénité de la nuit de noce ; elle ne veut plus se référer au passé.
Il faut souligner le danger qu'il y a à se divertir, comme le rappelle Pascal dans le fragment 32 (édition Sellier) :
"La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement... Mais le divertissement nous amuse et nous fait insensiblement arriver à la mort."
N'est-ce-pas résumer tout l'enjeu tragique de l'attitude de Jocaste au cours de cette nuit fatale ?
N'est-ce-pas aussi mettre à jour une culpabilité possible de Jocaste dans le dénouement tragique, ce qui , partiellement du moins, remettrait en cause le poids de la fatalité ? En effet, si Jocaste n'avait pas menti, si elle avait osé reconnaître son fils en Oedipe, n'aurait-elle pas pu détourner le destin ?
CONCLUSION
Dans le fragment 198, Pascal confirme la condition humaine :
"Le dernier acte est sanglant quelque belle que soit la comédie en tout le reste."
Certes, Pascal fait référence au théâtre du monde et au rôle que chacun joue sur la scène de l'univers, mais que l'on me permette de ne pas considérer "le dernier acte" au sens métaphorique pour comprendre l'acte IV de la pièce de Cocteau.
Ce dernier acte est "sanglant", c'est dans l'ordre de la tragédie mais aussi et surtout parce-qu'il atteste du triomphe de la vérité.
Cocteau nous donne la preuve ultime que se mentir à soi-même,vouloir détourner les angoisses et les problèmes n'est pas une solution. La tragédie de Jocaste et d'Oedipe illustre le danger de vouloir "se détourner de sa condition". L'oracle de Delphes triomphe en dernière instance en dépit de toutes les précautions prises pour l'éviter.
Des personnages de théâtre à l'homme, il n'y a que la scène, est-ce à dire que l'homme, quoiqu'il fasse pour "se divertir "de sa condition y retournera ?
De Pascal à Cocteau, "la condition humaine "s'impose à nous.