PETITE HISTOIRE D'UNE TRILOGIE

 


book3.gif (982 octets) TRILOGIE OU TRIADE

 

book3.gif (982 octets) LES PREFACES

 

 


                  arrow32.gif (570 octets)  TRILOGIE OU TRIADE

1775  "LE BARBIER DE SEVILLE" } une comédie à Séville en Espagne

1785 "LE MARIAGE DE FIGARO" } une comédie près de Séville en Espagne 

1792 "LA MERE COUPABLE" }un drame en France à Paris

 

Ces trois pièces de théâtre entretiennent des liens étroits et se présentent comme une longue pièce en trois actes. En effet, le retour des personnages principaux et la suite chronologique  justifient d'abord l'unité de ces trois pièces :

Le Barbier de Séville Le Mariage de Figaro La Mère coupable
Figaro                    +              +           +
Suzanne              +           +
Le Comte                    +              +           +
La Comtesse                    +(Rosine)               +           +
Chérubin                                                                 +
Marceline                    +               +
Bartholo                    +               +

      Le trio Le Comte / la Comtesse / Figaro est présent dans chacune des pièces mais peut-on parler de triade ou de trilogie ?

    LA TRILOGIE ,   à l'origine réunit trois tragédies sur le même sujet telle l'ORESTIE d'Eschyle qui décline le malheur de la famille des Atrides. Par extension, on désigne par trilogie l'ensemble de trois pièces de théâtre dont les sujets se font suite. Aussi, les trois pièces de Beaumarchais correspondent-elles à cette définition :

fleche.gif (94 octets) L'action du "Barbier de Séville" se passe en 1765, celle du "Mariage de Figaro" en 1768, et celle de "La Mère coupable en 1790. Nous suivons les trois protagonistes à des âges différents dans des situations différentes.

fleche.gif (94 octets) Si nous prenons pour thématique dominante des trois pièces le couple le Comte /la Comtesse,on remarque que le Comte parvient à épouser la Comtesse dans la première, le couple souffre de dysharmonie dans la deuxième et après avoir expié ses erreurs dans la troisième, le couple se réunit.

fleche.gif (94 octets) Si l'on prend la relation maître /valet comme thématique dominante des trois pièces, on peut constater que dans la première le Comte et Figaro sont complices, antagonistes dans la deuxième et à nouveau complices dans la troisième

Dans ces deux lectures thématiques possibles la boucle est bouclée : il y a unité interne entre les pièces et le Comte dans la dernière scène de "La Mère coupable" scelle symboliquement les pièces entre elles : " Rosine ! ( c'est le nom que votre époux vous rend)"

fleche.gif (94 octets) Enfin, dans la préface de "La Mère coupable", Beaumarchais confère à ses trois pièces une unité organique : "Mes deux pièces espagnoles ne furent faites que pour préparer [le drame]': le "Barbier de Séville" et " Le Mariage de Figaro" sont donc deux étapes préparatoires à la compréhension de " La Mère coupable.

    LA TRIADE se définit comme un groupe de trois personnes ou comme l'ensemble des trois parties de l'ode pindarique ( la strophe, l'antistrophe et l'épode). la présence dans chacune des pièces du Comte, de la Comtesse et de Figaro justifie que l'on appelle triade l'ensemble des trois pièces de Beaumarchais. Mais en fait c'est Beaumarchais lui-même qui impose cette appellation. En effet la préface de "La Mère coupable" insiste sur le sens qu'il faut donner à l'ensemble de ses pièces :

"Après avoir bien ri, le premier jour, au Barbier de Séville, de la turbulente jeunesse du comte Almaviva, laquelle est à peu près celle de tous les hommes ;

Après avoir, le second jour, gaiement considéré, dans La Folle Journée, les fautes de son âge viril, et qui sont trop souvent les nôtres ;

Par le tableau de sa vieillesse, et voyant La Mère coupable, venez vous convaincre avec nous que tout homme qui n'est pas né un épouvantable méchant finit toujours par être bon quand l'âge des passions s'éloigne..."

Aussi , les trois âges d'un même personnage, font-ils de cet ensemble une triade au sens stricte du terme.

Les deux autres personnages peuvent être déclinés comme suit

fleche.gif (94 octets) FIGARO : - La folie dans la première ( il a 27 ans)

                     - La gaieté raisonnable dans la deuxième ( il 30 ans)

                     - La sagesse dans la troisième (il a 50 ans)

fleche.gif (94 octets) LA COMTESSE : - La jeune fille amoureuse

                                - La femme délaissée

                                - La femme coupable et repentie

 

Enfin les deux premières pièces sont des comédies symétriques qui peuvent rappeler la strophe et l'antistrophe de l'ode, le drame qui clôt le "cycle" du trio le Comte, la Comtesse, Figaro tenant lieu d'épode.

 

arrow32.gif (570 octets) LES PREFACES

La lecture des préfaces de Beaumarchais est indispensable pour bien appréhender ses œuvres. Bien plus que les réponses à ses censeurs, les explications qu'il donne sur ses personnages et sur le sens qu'il faut donner à telle ou telle situation sont pour nous lecteurs/spectateurs autant de précisions qui nous guident vers une juste compréhension des intrigues et de leurs enjeux.

Loin de vouloir ici reproduire et commenter les trois préfaces, je ne livrerai que les remarques qui justifient le choix du genre théâtral et le sens qu'il convient de donner à chacune des œuvres.

 

Arrow_Sharp_Right.gif (1070 octets) EXTRAIT DE LA PREFACE DU BARBIER DE SEVILLE

" Lettre modérée sur la chute et la critique du Barbier de Séville"

Attache.gif (202 octets) Nous retiendrons d'abord la définition que Beaumarchais donne de sa comédie :

 

" Un vieillard amoureux prétend épouser demain   sa pupille ; un jeune amant plus adroit le prévient et ce jour même en fait sa femme à la barbe et dans la maison du tuteur jaloux. Voilà le fond dont on eût pu faire, ... une Tragédie, une Comédie, un Drame, un Opéra...[...] Le genre de la pièce... dépend moins du fond que des caractères qui les mettent en œuvre.[...] Ne voulant faire qu'une pièce amusante, ... une espèce d'imbroille [dont] le machiniste, au lieu d'être un scélérat, fût un drôle de garçon, un homme insouciant qui rit également du succès et de la chute de ses entreprises, pour que l'ouvrage ... devînt une Comédie fort gaie..."

Ce qu'il convient de retenir, c'est que, la distinction générique ne résulte que de la façon de traiter le sujet. Cette idée sera largement reprise dans la préface du "Mariage de Figaro" : laisser à la pièce son titre initial, "L'époux suborneur", mettre "un poignard à la main de l'époux outragé [...], il aurait vengé son honneur", la pièce dés lors aurait été une tragédie.

Attache.gif (202 octets) Ensuite, Beaumarchais nous explique les origines de Figaro et instaure déjà un lien entre ses deux comédies puisque le lecteur sait par avance que le mariage de Marceline avec Figaro sera impossible de per leurs liens sanguins :

Figaro est le fils naturel de Bartholo qui abandonna lâchement Marceline sa maîtresse, mais avant de les quitter, il " a fait rougir sa spatule, il en a timbré son fils à l'occiput, pour le reconnaître un jour, si jamais le sort les rassemble."

La mère et l'enfant, Emmanuel de son prénom, vécurent six ans dans la plus grande pauvreté puis il fut volé par un bohémien. C'est à cette époque qu'on lui  donne le nom de Figaro.

Il faudra attendre "Le Mariage de Figaro" pour assister à la scène de reconnaissance entre le fils abandonné et ses parents : c'est selon auteur " le sixième acte de la pièce"

Attache.gif (202 octets) Enfin, Beaumarchais nous dresse les portraits de Figaro et du comte

Figaro est "Barbier, beau diseur, mauvais poète, hardi, grand fringueneur de guitare, et jadis valet du comte [...] la terreur des maris, la coqueluche des femmes." Ce parcours d'errance sera repris et développé dans le long monologue de l'acte V de la comédie suivante.

Le Comte, est " un jeune seigneur espagnol, vif, ardent, comme tous les amants de sa nation." Force est de constater que même si trois ans séparent l'action des deux comédies, le personnage du Comte a gardé sa fougue et le désir de séduire celle qui ne lui est pas destinée.

Attache.gif (202 octets) Défendre la liberté des amants, dénoncer la tyrannie d'un vieux tuteur jaloux qui veut s'approprier une jeune fille qui ne l'aime pas, faire rire de toutes les précautions inutiles qu'il prend, telle est la leçon de sagesse que Beaumarchais veut donner. Fidèle admirateur de Molère , il réinvente la situation de "L'école des Femmes' : La parenté entre Bartholo et Arnolphe est indiscutable ; Rosine et Agnès sont les mêmes victimes ;  Le Comte Almaviva et Horace triomphent de la bêtise et de l'excès d'autorité de leurs rivaux.

 

Arrow_Sharp_Right.gif (1070 octets) EXTRAIT DE LA PREFACE DE LA FOLLE JOURNEE OU LE MARIAGE DE FIGARO

Attache.gif (202 octets) Beaumarchais rappelle d'abord "la loi première, et peut-être la seule" de la comédie à savoir: amuser en instruisant", tout comme Molière affirmait que "La grande règle de toutes les règles est de plaire" et que " le devoir de la comédie est de corriger les hommes en les divertissant." Ainsi le ton est-il donné et le but didactique de l'œuvre s'inscrit dans une tradition générique indiscutable.

Attache.gif (202 octets) Alors,   Beaumarchais précise le rôle moral de sa pièce.

"J'ai pensé , je pense encore, qu'on n'obtient ni grand pathétique, ni profonde moralité, ni bon et vrai comique, au théâtre, sans des situations fortes et qui naissent toujours d'une disconvenance sociale dans le sujet qu'on veut traiter."

Dans la comédie, "[...les] tableaux sont tirés de nos mœurs [les] sujets de la société." "L'auteur est le peintre des vices."

"Les vices, les abus, voilà ce qui ne change point mais se déguise en mille formes sous le masque des moeurs dominants : leur arracher ce masque et les montrer à découvert, telle est la noble tâche de l'homme qui se voue au théâtre : soit qu'il moralise en riant, soit qu'il pleure en moralisant."

"[...] corriger sans blesser" tel est le grand mérite de la comédie ( au contraire de la satire qui est faite pour blesser)

"Ce n'est donc ni le vice, ni les incidents qu'il amène qui font l'indécence au théâtre ; mais le défaut de leçon et de moralité"

Tant de précisions sur l'enjeu moral de la comédie insistent sur la nécessité de lire "Le mariage de Figaro" non comme une comédie légère mais comme une comédie grave qui pose des problèmes de société importants : la comédie devient un espace de la parole libre loin de toute censure et de toute retenue où sont mis à nu " une foule d'abus qui désolent la société" et si le rire domine c'est que comme Figaro, Beaumarchais "se presse de rire de tout, de peur d'être obligé d'en pleurer."( B.S I,2)

Attache.gif (202 octets) Le résumé que l'auteur propose de sa pièce corrobore son but didactique :

"Un grand seigneur espagnol, amoureux d'une jeune fille qu'il veut séduire et les efforts que cette fiancée, celui qu'elle doit épouser et la femme du seigneur réunissent pour faire échouer dans son dessein un maître absolu que son rang, sa fortune et sa prodigalité rendent tout-puissant pour l'accomplir. Voilà tout, rien de plus. La pièce est là sous vos yeux."

Ainsi est clairement posé le problème de "la disconvenance sociale" qui se traduit par l'abus de la puissance du Comte : la suprématie sociale lui donne tous les droits et il en oublie les principes moraux ( la fidélité conjugale) et sociaux (le respect de quiconque)

Le conflit dramatique naît alors d'une contradiction entre trois notions différentes :

- La condition sociale

- Les caractères

- Les sentiments

La relation duelle entre le maître et le valet est posée,( mais aussi entre le mari et l'épouse) est la conséquence de cette disconvenance et " [...] une lutte assez vive entre l'abus de la puissance, l'oubli des principes....et le feu, l'esprit, les ressources que l'infériorité piquée... peut opposer à cette attaque..." va générer le jeu des intrigues dans la comédie.

Loin de laisser s'établir une fausse attente chez le lecteur/spectateur, Beaumarchais annonce dés la préface le dénouement : " [...] l'époux suborneur, contrarié,lassé, harassé, toujours arrêté dans ses vues, est obligé, trois fois dans cette journée, de tomber aux pieds de sa femme, qui, bonne, indulgent et sensible, finit par lui pardonner..."

Attache.gif (202 octets) Dans cette longue préface, l'auteur décline par la suite les différentes intrigues : celle de Chérubin " un enfant de treize ans, aux premiers battements du cœurs...idolâtre, ainsi qu'on l'est à cet âge heureux,... [de] sa marraine" qui certes émeut la Comtesse mais dont le Comte ne devrait s'inquiéter ( mais c'est compter sans sa jalousie)

Celle de Marceline qui ne rêve que d'épouser Figaro et qui fera tout pour parvenir à ses fins jusqu'au moment où elle reconnaîtra en lui le petit Emmanuel qui lui avait été enlevé.

Attache.gif (202 octets) Enfin, Beaumarchais s'explique sur le contenu du long monologue de Figaro dans l'acte V

La liberté des propos de Figaro n'a rien de scandaleuse puisqu'il ne fait qu'énoncer des vérités, et cette liberté de la parole est le miroir de la liberté d'expression garantie par l'état :

"La folle Journée explique donc comment, dans un temps prospère, sous un roi juste et des ministres modérés, l'écrivain peut tonner sur les oppresseurs sans craindre de blesser personne." De plus, " un homme libre de ses actions doit agir sur d'autres principes que ceux dont le devoir est d'obéir aveuglément."

 

Arrow_Sharp_Right.gif (1070 octets)" UN MOT SUR LA MERE COUPABLE"

Le but essentiel de la préface de "La Mère coupable" est d'établir la parenté entre les trois pièces. Deux comédies et un drame cela peut surprendre puisque dans toute trilogie il y a unité de genre (le_mariage_de_figaro.htm). Beaumarchais parle de "connexion intime" entre les trois pièces et précise :

" Après avoir bien ri, le premier jour, au"Barbier de Séville de la turbulente jeunesse du Comte...

Après avoir, le second jour, gaiement considéré dans "La Folle Journée", les fautes de son âge viril...

Par le tableau de sa vieillesse, et voyant " La Mère coupable", venez vous convaincre avec nous que tout homme qui n'est pas né un épouvantable méchant finit toujours par être bon, quand l'âge des passions s'éloigne, et surtout quand il a goûté le bonheur si doux d'être père ! "

Le drame, à chaque fois évité par le jeu des caractères des personnages dans les deux premières pièces, éclate enfin.

Attache.gif (202 octets) L'étude des titres nous éclaire sur les véritables intentions de Beaumarchais:

"L'autre Tartuffe" est un clin d'œil à la comédie moliéresque et désigne l'intrigue principale du drame à savoir démasquer l'hypocrite Bégears , secrétaire du Comte, qui a fait venir la famille Almaviva à Paris dans l'intention d'épouser Florestine,la fille naturelle du Comte pour pouvoir hériter de tous leurs biens.

"La Mère coupable" met l'accent sur la liaison que la Comtesse a entretenu avec Chérubin dans l'espace temps qui sépare la deuxième pièce de la troisième ( 20 ans) et sur la difficile relation entre Léon, le fils de l'adultère, et le Comte.

"Les Epoux infidèles" réunit sous la bannière de l'adultère le Comte et la Comtesse mais, ce n'est pas le manquement aux devoirs de la fidélité qui est le propre de la pièce et de plus, comme le précise l'auteur, vingt ans après, "les passions sont usées"

En fait, l'objet de ce drame est de confondre l'hypocrite qui "déchirant le cœur du père et de la mère [veut] effrayer les jeunes gens (Léon et Florestine) les arracher l'un à l'autre, en leur faisant croire à chacun qu'ils sont enfants du même père."

Attache.gif (202 octets) Le pathétique domine cette pièce , la Comtesse nous émeut par ses inquiétudes et ses souffrances de mère, le Comte nous attendrit dans ses élans de paternité.

Beaumarchais (qui a écrit l"Essai sur le genre dramatique sérieux) se veut "peintre du genre humain" et propose une défense du drame : "[peindre] à grands traits l'homme vivant en société, son état, ses passions, ses vices, ses vertus, ses fautes et ses malheurs... Touchés, intéressés, instruits, nous ne dirons plus que le drame est un genre édulcoré, né de l'impuissance de produire une tragédie ou une comédie."

Attache.gif (202 octets) Et Figaro? fidèle serviteur de la famille Almaviva, aidée de Suzanne, son épouse fidèle et aimante, il va se battre une fois de plus pour que l'ordre et la sagesse triomphent de l'abus. Il a vieilli (50 ans), il ne nous fait plus rire , mais il y gagne en grandeur : digne représentant de la sagesse et de la justice, le personnage consacre sa popularité et incarne celui sans lequel l'ordre ne peut être rétabli.

 

door2.gif (1344 octets)