Le Thème de l’Enfer dans Si c’est un homme

Dante : 1265 - 1321

Introduction

La Divine Comédie est un récit allégorique écrit en vers composé de trois parties : l’Enfer – le Purgatoire – le Paradis ,divisées chacune en 34 chants. La première partie de l’œuvre raconte comment Dante va être amené à visiter l’Enfer sous la tutelle du poète antique Virgile.

  Il faut préciser que la Divine Comédie, étant une des œuvres majeures du patrimoine littéraire italien n’inspira pas uniquement Primo Levi. On peut notamment citer des peintres comme Gustave Doré, Nattini, Botticelli, Michel-Ange, Eugène Delacroix, William Blake, Stradanus ainsi que des compositeurs comme Rossini, Robert Schumann, Robert W. Smith et bien d’autres …  

 

I – La place des citations et allusions de la Divine Comédie dans le récit

  A – Dante, source d’inspiration pour Primo Levi

  Les points communs entre la Divine Comédie et Si c’est un homme :

Si C’est un homme                                                      Divine Comédie

 

-Descriptions de la masse des détenus du Lager                     -Description des masses de damnés

ainsi que de leur uniformité :                                                    hantant les différents cercles de l’enfer

« la masse anonyme, continuellement renouvelée      : « Cela naissait du chagrin

et toujours identique des non-hommes » (P.96)                     Qu’éprouvait une foule nombreuse

D’hommes d’enfants, de femmes de tout âge. »

                                                                                            

-Focalisation sur certains personnages bien précis                   -Focalisation sur des personnalités

                                                                                              contemporaines de Dante ou issues

                                                                                              de l’antiquité. 

Allusion à la multiplicité de langues utilisées au                       -La métaphore de la Tour de Babel

sein du camp : « Le mélange des langues est un                    est également utilisée pour parler

élément fondamental du mode de vie ici; on              des nombreuses origines des damnés :

évolue dans une sorte de Babel permanente où                     « Langues de toute race et paroles

tout le monde hurle des ordres et des menaces                     horribles,/Mots de douleurs et accents

dans des langues parfaitement inconnues, et tant

et tant pis pour ceux qui ne saisissent pas au vol(39-40)     de colère/voix sourdes ou aigues et

pis pour ceux qui ne saisissent pas au vol.»(P. 39-40)               bruit de mains frappées,/Faisaient en cet air sombre, où l’heure est  inconnue,/Un tumulte de sons tourbillonnant sans cesse. »

 

Le lecteur et le « je narrant » sont placés en tant                      -Le personnage de Dante n’est

que témoins de l’horreur des camps et sont invités                  qu’en visite aux enfers et est invité

à observer le monde du Lager                                     en tant que témoin par Virgile dans

                                                                                              le but d’observer ces abysses 

-Nous avons vu que une des
plus grandes                                   -Il est difficile pour Dante de narrer

préoccupations de Levi fut la manière d’exprimer                     ce dont il est témoin en Enfer : « Ah !

l’indicible et la peur de ne pas pouvoir décrire son                   qui pourra jamais, et fût-ce en prose,/

expérience : « Alors pour la première fois, nous                    Pleinement exprimer le sang et les

nous apercevons que notre langue manque de mots blessures/Qu’alors je vis, même en s’y

pour exprimer cette insulte : la démolition d'un                     reprenant ?/Toute langue, à coup sûr,

homme. » (P.26)                                                                     y serait défaillante,/Car nos parlers et

notre intelligence,/Pour tant comprendre ont trop peu de portée. »

 B – Analyse des citations directes et des allusions à la Divine Comédie

 Chapitre I, le transport des détenus du wagon au Lager (P.20)

 « Gare à vous, âmes noires » + « notre Charon »

 Cette citation se situe au Chant III de l’Enfer :

« Gare à vous âmes noires !

N’espérez point de jamais voir le ciel :

A l’autre bord je viens pour vous mener,

Dans la nuit éternelle, et le feu, et la glace »

Charon est le cocher qui fait passer le fleuve Achéron aux damnés moyennant une obole.

   Cette première citation, même située dans un contexte ironique, renforce l’assimilation des camps de concentration à l’Enfer.

  Chapitre II, Levi commence à apprendre la logique du camp (P.29)

« Ici, le Saint-Voult ne se montre ;

Ici, l’on nage autrement qu’en ton Serque »

Cette citation est issue du Chant XXI de l’Enfer :

« En bas, il le jeta, et par le roc abrupt

s’en retourna : jamais mâtin lâché

Ne fut si prompt à poursuivre un voleur.

Le damné but un coup et revint tout poissé ;

Mais les démons, que le pont nous cachait,

Lui crièrent : ici, le Saint-Voult ne se montre ;

Ici, l’on nage autrement qu’en ton Serque !

Si du grappin tu ne veux pas tâter,

Ne fais donc pas la planche sur la poix. »

  Ici, des démons projettent un damné dans une mer de poix en lui hurlant qu’ici (en Enfer), il vivra différemment que dans sa vie antérieure, et qu’à partir de maintenant, les tortures feront partie de son quotidien. Ceci est à rapprocher de la condition de Levi et des autres détenus qui se rendent compte rapidement qu’ils doivent faire face maintenant à une toute autre existence, remplie de craintes, de douleurs et de mort.

  Chapitre X, Alex raccompagne Levi dans son Kommando après l’examen de chimie avec le Dr. Pannwitz (P.115)

« Alex descend les marches quatre à quatre : il porte des chaussures de cuir parce qu’il n’est pas juif, il a le pied léger comme un démon de Malebolge. »

Malebolge est le mot italien signifiant Malesfosses qui désigne une région de l’Enfer, occurrence qu’on retrouve au Chant XVIII de l’Enfer :

« En enfer est un lieu appelé Malesfosses,

Fait tout de roc de la couleur du fer,

Comme l’anneau qui l’enceint à l’entour. »

 L’analogie faite entre le Kapo Alex et un démon de Malesfosses, renforce l’aspect cruel, violent et méprisable du personnage tout en comparant une nouvelle fois le cadre du récit, le camp, à l’Enfer.

 

Le chant d'Ulysse dans l'Enfer

Chant XXVI

(Texte original en Italien)

La traduction de Jacqueline RISSET

  • Lo maggior corno de la fiamma antica
  • cominciò à crollarsi mormorando,
  • pur come quella cui vento affatica;
  • indi la cima qua e là menando,
  • come fosse la lingua che parlasse,
  • gittò voce di fuori e disse :"Quando
  • mi diparti' da Circe, che sottrasse
  • me piú d'un anno là presso a Gaeta,
  • prima che sí Enëa la nomasse,
  • né dolcezza di figlio, né la pieta
  • del vecchio padro, né 'l debito amore
  • lo qual dovea Penelopè far lieta,
  • vincer potero dentro a me l'ardore
  • ch'i' ebbi a divenir del mondo esperto
  • e de li vizi umani et del valore;
  • ma misi me per l'alto mare aperto
  • sol con un legno e con quella compagna
  • picciola da la qual non fui diserto.
  • L'un lito e l'altro vidi infin la Spagna,
  • fin nel Morroco, e l'isola d'i Sardi,
  • e l'altre che quel mare intorno bagna.
  • Io e' compagni eravam vecchi e tardi
  • quando venimmo a quella foce stretta
  • dov' Ercule segnò li suoi rigardi
  • acciò che l'uom piú oltre non si metta;
  • da la man destra mi lasciai Sibilia,
  • da l'altra già m'avea lasciata Setta.
  • "O frati", dissi,"che per cento milia
  • perigli siete giunti a l'occidente,
  • a questa tanto picciola vigilia
  • d'i nostri sensi ch'è del rimanente
  • non vogliate negar l'esperïenza,
  • di retro al sol, del mondo sanza gente.
  • Considerate la vostra semenza;
  • fatti non foste a viver come bruti,
  • ma per seguir virtute e canoscenza."
  • Li miei compagni fec'io sí aguti,
  • con questa orazion picciola, al cammino,
  • che a pena poscia li avrei ritenuti;
  • e volta nostra poppa nel mattino,
  • de' remi facemmo ali al folle volo,
  • sempre acquistando dal lato mancino.
  • Tutte le stelle già de l'altro polo
  • vedea la notte, e 'l nostro tanto basso,
  • che non surgëa del marin suolo.
  • Cinque volte racceso e tante casso
  • lo lume era di soto da la luna,
  • poi che 'ntrati eravam nel'alto passo,
  • quando n'apparve una montagna, bruna
  • per la distanza, e parvemi alta tanto
  • quanto veduta non avëa alcuna.
  • Noi ci allegrammo, e tosto tornò in pianto,
  • ché de la nova terra un turbo nacque
  • e percosse del legno il promo canto.
  • Tre volte il fé girar con tutte l'acque;
  • a la quarta levar la poppa in suso
  • e la prora ire in giú, com' altrui piacque,
  • infin che 'l mar fu sovra noi richiuso."
  • La plus haute branche de la flamme antique
  • se mit à tressaillir en murmurant,
  • pareille à celle que le vent tourmente.
  • Puis agitant sa pointe ça et là
  • comme si c'était la langue qui parlait,
  • elle jeta au-dehors une voix, et dit :
  • "Quand je quittai Circé, qui me cacha
  • plus d'une année là-bas près de Gaète,
  • avant qu'Enée lui ait donné ce nom,
  • ni la douceur de mon enfant, ni la pitié
  • pour mon vieux père, ni l'amour dû
  • qui devait faire la joie de Pénélope,
  • ne purent vaincre en moi l'ardeur
  • que j'eus à devenir expert du monde
  • et des vices des hommes, et de leur valeur;
  • mais je me mis par la haute mer ouverte,
  • seul avec un navire et cette compagnie
  • petite qui jamais ne m'abandonna.
  • Je vis l'une et l'autre rive jusqu'à l'Espagne,
  • jusqu'au Maroc, et l'île des Sardes,
  • et les autres que cette mer baigne, tout autour.
  • Mes compagnons et moi, nous étions vieux et lents
  • lorsque nous vînmes à ce passage étroit
  • où Hercule posa ses signaux,
  • afin que l'homme n'allât pas au-delà :
  • je laissai Séville à main droite,
  • à main gauche j'avais déjà passé Ceuta.
  • "O frères",dis-je,"qui par cent mille
  • périls êtes venus à l'occident
  • et à cette veille si petite
  • de nos sens, qui leur reste seule;
  • ne refusez pas l'expérience,
  • en suivant le soleil, du monde inhabité.
  • Considérez votre semence :
  • vous ne fûtes pas faits pour vivre comme des bêtes
  • mais pour suivre vertu et connaissance."
  • Je rendis, par ce bref discours, mes compagnons
  • si ardents à poursuivre la route,
  • que j'aurais eu peine, ensuite, à les retenir;
  • et tournant notre poupe vers l'orient,
  • des rames nous fîmes des ailes pour ve vol fou,
  • en gagnant toujours sur la gauche.
  • La nuit je voyais déjà toutes les étoiles
  • de l'autre pôle, et le nôtre si bas
  • qu'il ne s'élevait plus du sol marin.
  • Cinq fois s'était rallumée, cinq fois éteinte,
  • la lumière en bas de la lune,
  • depuis que nous étions dans ce pas redoutable,
  • lorsque nous apparut une montagne brune
  • dans la distance, et qui semblait si haute
  • que je n'en avais jamais vue de pareille.
  • Nous nous réjouîmes, et la joie se changea vite en pleurs,
  • car de la terre nouvelle un tourbillon naquit,
  • qui vint frapper le navire à l'avant.
  • Il le fit tournoyer trois fois avec les eaux;
  • à la quatrième il lui dressa la poupe en l'air,
  • et enfonça la proue, comme il plut à un Autre,
  • jusqu'à ce que la mer fût refermée sur nous."

 

 

            L’action du Chant XXVI d’où est issu cet extrait, se situe au Huitième Cercle de l’Enfer, correspondant aux trompeurs où les pêcheurs sont enfermés pour l’éternité dans des flammes. C’est là que Virgile et Dante vont faire la rencontre d’Ulysse qui va leur conter les raisons de sa présence ici. Le Chant d’Ulysse raconte comment le héros et ses compagnons, assoiffés de curiosité,  ont franchi à bord de leur navire, les limites du Monde connu qu’avait installé Hercule. Peu de temps après avoir dépassé cette frontière, la mer se déchaîna sur l’embarcation avant de submerger entièrement le navire et ses occupants.

 

            Le fait que ce chant ait été choisi par Levi pour apprendre l’italien à Pikolo n’est pas dénué de sens. En effet, le dépassement des limites du Monde par Ulysse peut être assimilé au dépassement forcé de la condition humaine des déportés.

De plus, ce chant possède une note d’espoir car lorsque Ulysse dit à ses compagnons : « Considérez votre semence, vous ne fûtes pas faits pour vivre comme des bêtes mais pour suivre vertu et connaissance », il leur redonne l’envie de persévérer. Ainsi, par ces mots, Levi tend peut-être à redonner courage au jeune Pikolo en lui indiquant qu’il reste de l’humanité au fond de certains détenus. Cette phrase réjouit d’ailleurs Levi car il est maintenant apte à la comprendre parfaitement : « Et c’est comme si moi j’entendais ces paroles pour la 1ère fois :comme une sonnerie de trompettes, comme la voix de Dieu. »

« il a senti que ces paroles le concernent, qu’elles concernent tous les hommes qui souffrent, et nous en particulier » (P.121-122)

Mais le dénouement du Chant fait entrer en jeu une dimension dramatique qui inspire le désespoir car le sort du héros téméraire et de ses compagnons n’est autre que la mort.

  II – Le lager ou l’antre du Diable

  A – L’enfer en référence avec la Bible

  « Des condamnés à mort »(p.13) : terme de damné donné aux pécheurs qui étaient destinés à l’Enfer + « l’abandon à Dieu »(p.15) : résignation, acceptation de leur situation, seul refuge :Dieu + « les él us et les damnés »(p.94) : contraste entre le «bien » et le « mal », le paradis et l’enfer, (p.153) : prise de conscience qu’il y a un mal qui peut toucher les détenus.

   repentir »(p.13) : terme biblique, pensée chez les détenus d’un éventuel péché commis qui leur vaudrait cette punition (le lager), d’où un éventuel besoin de rédemption. + « prélude de l’enfer »(p.29) : sentiment qu’ils sont arrivés dans le lieu le plus horrible «des wagons[…]en route pour le néant »(p.15) : descente aux enfers + « en un instant prophétique »(p.26)

  « une nouvelle bible »(p.70) : histoire(s) « douloureuse(s), cruelle(s) et touchante(s) », « étonnantes et tragiques »(Resnyk et les déportés), comme l’histoire du camp, l’enfer. Côté blasphématoire(p.139)retrouvé aussi avec Levi pour Kuhn + « je les aurais tous maudits » acte de Lvi envers les Italiens dans le service de dysenterie.

  B)         Entre Bible et fantasmagorie

  « les sorcières, l’esprit saint et le démon »(p.24) : Levi parle de drame extravagant comme une scène théâtrale fantastique et irréelle.

  « la locomotive »(p.62) : description métaphorique de Charon (rêve de Levi), environnement propice aux cauchemars.

  Personnages : « les agents de police »redoutés car ils attendent quelque chose « d’apocalyptique »+ »les Allemands »(p.18) : animalisation, comparés à des chiens cruels, sorte de « Cerbères », gardiens des enfers + « rites monstrueux »(p.54)+ « Charon »(p.20) : le passeur des rivières infernales en enfer, associé au nazi+les SS qui ont une « connaissance diabolique de l’âme humaine » : comparaison à des démons (Satan)+ Elias (p.103-104) : portrait d’un « monstre » venu des enfers + Alex comparé à « un démon de Malebolge »

  C)         Une atmosphère macabre et infernale

  « l’enfer »(p.21) : le lager vu par les détenus + « les limbes »(p.53) : lieu où les non-baptisés et les patriarches errent, mais également lieu assez paisible ; le comparé ici étant le K.B.

  Les symboles : « reflétés par cents visages livides[…]sordides » + « fantômes »(p.26) : images d’horreurs. + « leurs âmes sont mortes » : image des esprits errant sans but + « errent dans les limbes » (p.54) + « l’obscurité »(p.65), « la lugubre clarté »(p.17) : environnement sombre, macabre. + « les corbeaux »(p.175 et 184) : signe de malchance et de malheur(charognards) = symbole du mal + « les demi-vivants » plus autres occurrences (p.51-127-173-175-176)

« Dans un sinistre amoncellement de nuages sanglants »(p.29) : Vision apocalyptique due à l’atmosphère du lager.

 Quelques tableaux qui illustrent la Divine Comédie de Dante : 

 

 

 

 



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