PRINCIPAUX THEMES.  

le merveilleux
La religion
La chevalerie
La courtoisie


   
  Le merveilleux
Le merveilleux est beaucoup moins présent dans Le conte du graal que dans les continuations. En effet si l'on considère que le merveilleux est ce qui est inexplicable de façon naturelle, ce qui appartient au monde surnaturel, force est de constater que peu d'éléments dans le texte de chrétien de Troyes correspondent  à cette définition et il semble que seuls la lance qui saigne et le lit de la Merveille aient un caractère proprement merveilleux.
       
La lance qui saigne est "une lance brillante" qui laisse échapper " une goutte de sang" ( 92). le conte ne nous dit rien de plus, si ce n'est qu'elle précède le graal. Contrairement au mystère du graal qui sera partiellement explicité par l'ermite, la lance qui saigne reste sans aucune explication et il faudra attendre la cinquième continuation pour que le roi Pêcheur précise qu'il s'agit de la lance qui perça le flanc du Christ après sa mort. 
       
Le lit de la Merveille, joue un rôle dans le parcours de Gauvain : le dompter lui permet de prouver sa vaillance et ses qualités de chevalier exceptionnel, mais aussi de retrouver sa famille. Ce lit est le garant de la protection des dames du château. En effet, le nautonier raconte à Gauvain que lorsque la reine et sa suite vinrent s'installer dans ce château, parce qu'elles étaient bannies de leurs terres du fait de leur veuvage, elle eut recours aux services d'" un clerc savant d'astronomie" ( 181) qui " a installé dans ce palais de si merveilleuses machines " et que depuis, elle attend le chevalier idéal " beau et sage et sans convoitise, preu et hardi, franc et loyal, sans vilenie ni aucun mal" qui sera digne de servir et de protéger les reines et leur compagnie et qui naturellement libérera le château de ses enchantements. Le lit de la Merveille déclenche  les différents enchantements sitôt que l'on s'assied dessus mais Gauvain réussit à tous les maîtriser : ces enchantements relèvent de la plus grande féerie et semblent être plus la marque d'un magicien que d'un savant. On est en pleine invraisemblance : Gauvain est assailli par plus de sept cent flèches, et seulement quelques unes l'atteignent et le blessent légèrement ;  il est attaqué par " un lion affamé, fort et cruel, grand et terrible ", pour ses griffes le bouclier de Gauvain est aussi tendre que de "la cire" , "Pourtant Gauvain se dégagea et tire son épée du fourreau et il frappa si fort qu'il coupa la tête du lion et les deux pattes prises dans son bouclier." ( 188) 
    C'est la seule fois où Chrétien de Troyes exploite le merveilleux païen. La biche blanche que Gauvain rencontre au cours d'une partie de chasse et qui traditionnellement dans les récits du Moyen-âge introduit celui qui la suit dans le royaume des fées, s'échappe. Tout comme le caractère merveilleux de la lance qui saigne, celui de la biche blanche n'est pas exploité par Chrétien de Troyes, ce qui nous invite à penser que ses intentions étaient de maintenir le plus possible son récit dans les limites du vraisemblable.  En revanche il y a dans son récit une récurrence du motif de" la merveille".
    En ancien français, " la merveille" désigne une chose étonnante, admirable, comme le confirme le verbe " merveillier", qui a pour sens " admirer, étonner" et l'adjectif " merveilos" synonyme de " étonné", " frappé d'étonnement", voire "terrible" comme dans cet exemple extrait de La Chanson de Roland : " La bataille est e merveiluse e grant " 
   
Beaucoup d'éléments sont extra ordinaires dans Le conte du graal, conformément à la rhétorique du récit d'aventures au Moyen-âge. 
      
Des personnages : Blanchefleur est d'une beauté unique et parfaite ; la reine Guenièvre est la perfection morale ; toutes deux sont des êtres exceptionnels choisis par Dieu pour incarner son reflet et en ce sens elles touchent presque au divin.
      
Des objets : l'épée dite " de Trébuchet" est une épée extraordinaire pour différentes raisons :, elle est très rare puisqu'il n'en existe que trois exemplaires ; si d'aventure elle est brisée, elle ne peut être réparée que par Tébuchet, l'artisan qui la conçue ; elle ne doit être remise qu'à un chevalier émérite ; elle est d'un luxe extrême, " de l'or le plus fin d'Arabie" ( 91) ; elle est particulièrement légère en dépit de sa taille ; enfin, elle " convient à merveille" à Perceval qui de fait semble bien être celui à qui elle était destinée.
                        Le graal : est un  objet qui étonne par son luxe d'abord : il était " de l'or le plus pur. Des pierres y étaient serties, pierres de maintes espèces, des plus riches et des plus précieuses qui soient en la mer ou sur terre. Nulle autre ne pourrait se comparer aux pierres sertissant le graal;" (93). Rien ne permet dans un premier temps de considérer le graal autrement que comme une riche pièce de vaisselle. Néanmoins on peut considérer le motif du graal à la frontière de la merveille et du merveilleux sacré. En effet, il est l'objet de toutes les attentions et se déplace selon un rituel très étudié. précédé de la lance qui saigne, accompagné d'un tailloir en argent, il est porté par une jeune pucelle et des flambeaux éclairent son passage. La cérémonie se passe dans le plus grand silence et sa destination reste inconnue. De plus, il est objet mystérieux, et tous ( sauf l'ermite) semblent ignorer à qui on sert le graal, il est objet inquiétant puisque la cousine de Perceval et plus tard la demoiselle Hideuse, annoncent le malheur pour tous parce que Perceval n'a pas percé le mystère du graal :" Ton silence nous fut un malheur. Il fallait poser la question : le roi Pêcheur eût été guéri de sa plaie, possèderait en paix sa terre dont plus jamais il ne tiendra même un lambeau. sais-tu bien ce qu'il en sera ? Les femmes perdront leurs maris, les terres seront dévastées et les pucelles sans secours ne pourront plus qu'être orphelines et maint chevalier mourra." ( 121) C'est à partir de cette terrible accusation que le graal devient objet de quête : retrouver le graal, poser les questions salvatrices ( pourquoi la lance saigne-t-elle ? et à qui sert-on le graal? ) et redonner vie et prospérité au roi Pêcheur.
    C'est  l'ermite qui révèle à Perceval les réponses à ces questions et de plus il précise ce que contient le graal, dés lors il devient objet sacré,  le réceptacle qui contient l'hostie, source de la vie du père du roi Pêcheur. Le cérémonial prend alors les allures de sacrement des malades selon le rituel de l'église catholique.
       
Des lieux : Le château du roi Pêcheur est étonnant parce qu'il semble sorti de nulle part. Pour y accéder, il faut emprunter une brèche dans la roche et le château se cache derrière un vallon ce qui le rend invisible aux yeux de Perceval qui pense s'être fait berner par le roi : " Que suis-je venu chercher sinon niaiserie et sottise ? [...] Pêcheur tu m'as dit un beau conte ! " ( 89) Mais c'est le château des reines qui suscite le plus d'admiration et d'inquiétude à la fois. Outre que " la grande salle [soit ] garantie par art et par enchantement" comme nous l'avons vu précédemment, il est protégé par "cinq cent arcs ou arbalètes", il y a cinq cent fenêtres, dont seulement cent sont ouvertes, le luxe des portes est inimaginable : " [...] l'entrée est très haute, et les portes riches et belles. Même les gonds et les charnières étaient d'or fin. L'une des portes était d'ivoire bien ciselé sur sa surface ; l'autre porte de bois d'ébène, de la même façon ornée. Chacune bien enluminée d'or et de pierres précieuses. le pavé du palis était de diverses couleurs : vert, rouge, bleu et violet bien ajusté et bien poli." ( 184)
  
Nous pouvons donc constater que le merveilleux au sens stricto sensu de surnaturel ou d"irrationnel, qu'il soit païen ou chrétien, n'est que très peu présent dans le récit de Chrétien de Troyes et que c'est davantage l'invraisemblable qui est présent, surtout dans les situations dans lesquelles se trouvent les personnages. Perceval est toujours vainqueur, jamais blessé, Gauvain échappe miraculeusement aux enchantements du lit, il parvient à passer le gué périlleux sans problèmes... Chrétien de Troyes donne à travers son récit une nouvelle orientation à l'écriture fictive et ce n'est peut-être pas sans raison que la postérité a vu en lui "le père du roman moderne" ( appellation qu'il faudrait nuancer, mais ceci est une autre question qui dépasse largement l'objectif de l'objet d'étude qui concerne l'étude du Conte du Graal.)
    

     La religion.
           
Perceval n'a reçu qu'une piètre éducation religieuse. il sait que Dieu existe et avec lui le cortège des anges et des saints. Il faut se méfier de Satan et le signe de la croix est une une protection parfaite pour se préserver des effets du démon. Il récite mécaniquement des prières apprises par cœur, mais force est de constater que cette éducation est stéréotypée, conventionnelle et très éloignée de la foi en l'évangile, plus proche d'ailleurs de la superstition. Lui qui est capable de se prosterner devant un chevalier le prenant pour Dieu, ou d'entrer dans un pavillon croyant qu'il s'agit d'une église. 
           
Les autres personnages ne font pas davantage preuve d'une vie selon l'évangile et Gauvain est plus proche d'Alexandre que du comte Philippe de Flandre. Normalement les chevaliers, garant de l'ordre moral et de la chrétienté doivent entendre la messe chaque matin or le texte ne fait que très rarement référence à cette pratique religieuse. le jour de Pentecôte est évoqué non pas par rapport au contexte religieux qui célèbre ce jour-là l'intervention du saint-esprit, mais parce que c'est un jour où le roi Arthur réunit ses chevaliers pour tenir conseil.
           
Il est donc tout à fait logique que Perceval ait consacré cinq ans à multiplier les exploits chevaleresques plutôt qu'à progresser dans la foi chrétienne. C'est la rencontre avec les pèlerins le vendredi saint puis sa visite chez l'ermite, son oncle qui vont mettre Perceval dans le chemin de la foi et les Continuations exploitent largement ce thème puisque Perceval va par l'abnégation, la prière et la pratique de la charité chrétienne, non seulement se rendre digne du Graal ( au sens sacré du terme) mais accéder à la sainteté puisque après la mort de Blanchefleur il sera ordonné prêtre et consacrera sa vie à Dieu.
           
Pour autant, le motif de la chrétienté sans être au centre du récit, la religion occupe une place non négligeable dans le récit de Chrétien de Troyes. Déjà dés le prologue il inscrit le thème de la chrétienté et l'observance des lois de l'évangile comme une nécessité hors de laquelle il n'est pas de véritable grandeur. La présence du graal et de la lance qui saigne, le rituel de la procession, et l'importance capitale de cette cérémonie pour la survie des habitants du château du roi Pêcheur, et dans le déroulement de l'intrigue, sont autant d'éléments qui mettent le récit et les personnages en rapport avec la passion du Christ. Par ailleurs, ce n'est pas innocemment que Chrétien de Troyes fasse rencontrer à Perceval des pèlerins le jour même du vendredi saint, jour qui dans la liturgie catholique est d'une importance capitale puisqu'il commémore la mort du Christ pour le rachat des péchés des hommes. De plus, l'ermite révèle l'identité de celui à qui l'on porte le graal : il s'agit du père du roi Pêcheur, qui ne se nourrit de l'hostie qui " conforte sa vie, tant elle est sainte, et lui-même est tellement saint que rien ne le fait vivre , que cette hostie." 157). Cette incarnation de la sainteté n'est pas sans faire écho au prologue et au portrait élogieux de Philippe de Flandre, lui-même image emblématique de celui qui a su privilégier les valeur spirituelles aux valeurs temporelles. Le père du roi Pêcheur devient un exemple à suivre et Perceval doit emprunter sa voix, tel est bien le message que lui délivre l'ermite quand il lui demande de prendre soin de son âme, de la rendre chaque jour plus forte pour être digne de Dieu.

      La chevalerie
Dans le chapitre consacré au roman d'apprentissage, nous traitons de la chevalerie en tant que métier qui s'apprend et qui requiert aussi bien des qualités physiques que des qualités morales. Dans ce chapitre, nous envisageons plus particulièrement le monde de la chevalerie, monde à part qui demande un don total de soi.
      
La chevalerie ou la rupture avec la famille
        Pour la mère de Perceval, la chevalerie représente la plus grande crainte. Ce sentiment semble d'abord injustifié puisqu'elle est issue d'une famille d'illustres chevaliers et qu'elle rappelle à Perceval qu'il doit être fier de son lignage. L'éducation qu'elle donne à son fils est en totale contradiction avec ses origines.  Elle l'a toujours maintenu dans l'ignorance totale de son existence : " Je croyais vous tenir éloigné de la chevalerie que jamais vous n'en auriez entendu parler." ( 41) et regrette profondément que le hasard lui ait fait rencontrer des chevaliers dans la Gaste Forêt, lieu isolé, déserté et dévasté qui de toute évidence n'est fréquenté par d'autre personnes que la veuve dame, son fils et les herseurs. Cette crainte quasi obsessionnelle explique qu' "elle se pâme" quand elle entend le seul nom de "chevalier" et qu'elle meurt de chagrin quand elle doit se rendre à l'évidence et assister au départ de son fils pour la cour du roi Arthur sans rien avoir pu faire quoique ce soit pour l'en dissuader.
        Pour elle, chevalier est synonyme de mort. Elle les appelle "les anges dont les gens se plaignent car ils tuent tout ce qu'ils atteignent" ( 41) Cette vision démoniaque du chevalier s'explique par ses deuils successifs : d'abord son mari a été blessé, puis ses deux fils sont morts et leur père est mort de chagrin. Elle a donc voulu préserver Perceval d'une mort qui pour elle est  sans conteste inévitable dés lors qu'il sera chevalier. En le surprotégeant, elle croyait l'écarter de tous dangers.
        Elle représente le monde de la chevalerie comme un monde injuste et déloyal :
" Mais tous les meilleurs sont déchus. C'est en tous lieux que l'on voit malheur fondre sur les prudhommes, même sur ceux-là qui se maintiennent en grand honneur et en prouesse. Les mauvais, les lâches, les honteux ne tombent jamais tant ils sont bas ! Mais c'est aux bons qu'il faut déchoir." ( 41, 42) Les valeurs sont donc inversées dans le monde de la chevalerie et pour survivre il faut être vil.
        Indubitablement, la chevalerie provoque une fracture familiale : la mort du père et des frères ont réduit la cellule familiale au couple mère / fils. Bien plus, avec le départ de Perceval, la chevalerie est la cause de l'anéantissement de la famille puisque la mère en meurt. D'ailleurs, sa cousine, puis son oncle l'ermite le rendront coupable de la mort de sa mère. 
        Il semble donc que la chevalerie soit incompatible avec la notion même de famille. La cousine de Perceval perd son amant tué par un chevalier, de même l'Orgueilleuse de Nogres qui fut doublement victimes des chevaliers, Guiremolan a tué son premier ami, Gauvain le second. On rencontre des veuves dans le récit de Chrétien de Troyes, mais pas de veuf ! La reine Ygerne, la mère de Gauvain, la mère de Perceval, sont autant d'exemples qui attestent que la mort prématurée attend les chevaliers. Le père de Guigambrésil a été tué, celui de Blanchefleur aussi, Mélian de Lis est orphelin. Deux seuls couples sont  présents dans le Conte du Graal, il s'agit d' Arthur et de Guenièvre et de Garin et de sa femme.
        Par ailleurs, être chevalier c'est vivre hors de la famille. Gauvain vit à la cour de son oncle avec sa tante et ignore que sa mère est vivante et qu'il a une sœur. le roi Arthur croit que sa mère est morte depuis trente ans. de plus Gorneman recommande à Perceval ne plus faire référence à sa mère :
" Beau frère, écoutez-moi : ne dites plus que vous savez toutes ces choses de votre mère. Jamais ne vous en ai blâmé, mais désormais je vous en prie, il vous en faut corriger. Si vous le faisiez encore, on dirait que c'est folie. Pour cela gardez-vous en bien." ( 64) L'insistance de Gorneman en dit long sur la nécessité de couper définitivement  " le cordon ombilical" pour être un chevalier crédible : la mère étant un obstacle à l'élaboration de sa carrière de chevalier. ( à ce sujet on peut rappeler que la société du Moyen-âge est une société patriarcale et que la mère ne joue pas de véritable rôle dans l'éducation des enfants mâles, ce que confirme d'ailleurs la mère de Perceval  " Chevalier vous l'auriez été s'il avait plu au seigneur Dieu que votre père veillât sur vous." ( 41)
       
La chevalerie ou le don de soi : Le chevalier a des devoirs qui ne sont pas sans rappeler le décalogue chrétien. Il doit être généreux et faire preuve de largesse envers les plus démunis ; il ne doit pas épargner sa peine et mépriser la souffrance ; il ne doit pas être lâche, dût-il perdre la vie ;  il doit poursuivre la gloire et se battre pour son roi ; il doit faire honneur à l'ordre de la chevalerie par ses valeurs physiques et morales ; il doit être juste et loyal, poursuivre les malfaiteurs, châtier les méchants ; il doit protéger la veuve, l'orphelin, le pauvre et quiconque en a besoin ; il doit être franc et ne pas se dissimuler derrière le mensonge ; il doit être de bon conseil et enfin, il doit épargner le vaincu sans défense. En fait les qualités du chevalier rejoignent celles du prudhomme, homme de valeur et de référence, outre les qualités guerrières. Nous comprenons dés lors pourquoi la mère de Perceval lui recommande la compagnie des prudhommes ;  Gorneman, chevalier et prudhomme exemplaires, sera une heureuse rencontre pour le jeune apprenti chevalier.
       
La chevalerie ou le destin de Perceval
            Nous avons vu que tout avait été mis en oeuvre pour que Perceval échappe à la chevalerie et que c'est le pur hasard qui a changé le cours du destin que sa mère lui avait tracé. Pour autant même si Perceval n'a pas reçu une éducation conforme à celle qu'il aurait dû avoir au regard de son lignage, il n'en demeure pas moins que Perceval est spontanément attiré vers la chevalerie dont il ignore tout, même le nom. 
            Sa détermination est sans équivoque dés qu'il rencontre les chevaliers dans la Gaste Forêt et il n'a de cesse de se rendre chez " le roi qui fait les chevaliers" et le chagrin de sa mère ne le font en rien reculer. Il y a donc une attraction irrésistible qui le pousse vers un monde nouveau. La vue des chevaliers a été l'élément déclencheur de ce qui été latent chez lui et précautionneusement étouffé par une mère sur protectrice. Il suit donc son but naturel, n'est-il pas  petit-fils et fils de chevalier ?
            Outre la prédestination génétique familiale, à plusieurs reprises le texte nous donne des indices d'une prédestination supérieure. Lorsque Perceval se trouve pour la première fois à la cour du roi Arthur, la jeune qui ne jamais ne rit lui prédit un avenir glorieux : "
Si tu vis assez vieux je pense et je crois en mon cœur que par tout le monde il n'y aura nul chevalier meilleur que toi." ( 53) Une autre prédiction qui anticipe sur les mérites de Perceval et sur la suite des événements  ( en effet, Perceval brisera le bras de Keu lorsque ce dernier viendra le distraire de sa contemplation du spectacle du sang sur la neige : " [ ...] il lui déboîte la clavicule et entre le coude et l'aisselle, il lui brise l'os du bras droit..." ( 113) )  est formulée par le fou qui s'approche du roi pour lui parler à l'oreille, passage qui n'est pas mentionné dans l'édition avec laquelle nous travaillons, aussi retranscrivons-nous le passage en ancien français ( Collection " Champion" N° 100, page 43, vers 1252 à 1270))

" danz rois, se dex me saut
or aprochent voz avantures
de felenesses et de dures
an verroiz avenir sovant
et si vos met bien an covant
Que Kex puet estre toz certains
qu'il mar vit ses piez et ses mains
et sa lengue fole et vilainie,
que ainz que past une semainne
avra li chevaliers vengié
le cop qu'il me dona del pié
et la bufe ert mout chier vandue
et bien conparee et randue
que il dona a la pucele,
que entre le cote et l'aiselle
le bras destre li brisera
un demi an le potera 
au col pendu et bien l'i port ! 
N'i puet faillir plus qu'a la mort"
"

 Seigneur roi, que Dieu me sauve
maintenant  approchent vos aventures 
redoutables et pénibles [qui ]
vous le verrez surviendront souvent
je vous donne ma parole
que Keu peut être certain
que c'est pour son malheur qu'il usa de ses pieds et de ses mains
et de sa langue médisante et folle
car avant qu'il ne se passe une semaine
le chevalier aura vengé
le coup de pied qu'il me donna
et la gifle qu'il donna à la pucelle
sera très cher vendue et bien payée
car entre le coude et l'aisselle
il lui brisera le bras droit
il le portera en écharpe pendant une demie année
il ne peut pas y échapper pas plus qu'à la mort"

( traduction personnelle ).

 

             Le roi Arthur regrette de ne pas avoir prêté davantage attention à ces prédictions : " Quel grand regret j'ai eu d'abord, la première fois que je vous vis, de n'avoir pas alors deviné les exploits que Dieu réservait à votre bras. Toutes les oreilles de la cour les avaient entendus prédire. " ( 119)
               
Chrétien de Troyes, commente la facilité avec laquelle Perceval apprend le maniement des armes et précise : " La chose était dans sa nature. Si se joignent nature et cœur, alors plus rien n'est difficile." ( 61)
                Spontanément le roi Pêcheur donne à Perceval l'épée extraordinaire fabriquée par Trébuchet, épée qui doit armer un bras valeureux : "
Beau sire cette épée fut faite pour vous. Et je veux qu'elle soit à vous." ( 91) et de fait cette épée semble faite sur mesure pour Perceval : " Elle lui convient à merveille." 
            Toutes ces remarques confirment sans conteste que Perceval est un chevalier prédestiné. Il a une mission à remplir qui va au-delà des exploits chevaleresques et la suite de ses aventures ne fera que confirmer que Perceval est l'élu qui a été choisi pour être le roi du graal ( cf, la place qui lui était réservée à la cour du roi Arthur ( le siège périlleux), sa réussite au mont douloureux....etc)

   La courtoisie
   
     a) la courtoisie sociale
   
        
La courtoisie désigne l'ensemble des règles de conduite de la noblesse au Moyen-âge, le savoir-vivre en société ( cf son étymologie : " cort" , la cour) qui sont synonyme de bon ton ou bonnes manières et s'oppose à " vilenie"  qui désigne la bassesse d'une conduite vile. L'adjectif "courtois" très souvent employé par Chrétien de Troyes désigne aussi bien les qualités physiques, telle l'élégance, que les qualités morales, telles la bonté ou la sagesse ou encore les qualités du comportement, telle la politesse, par opposition à l'adjectif "vilain" qui désigne la laideur morale et la bassesse des comportements.
            L'élégance physique : Le vêtement joue un rôle important dans la relation entre les personnes au Moyen-âge et dépasse les critères personnels de la mise en relief de sa beauté ou de sa prestance. C'est d'abord par égard à autrui qu'il faut être élégant. Lorsque Perceval refuse de quitter ses vêtements "rustiques" :
" Diable ! Voudrais-tu me faire changer les bonnes étoffes tissées par ma mère pour celles de ce chevalier ? Laisser bonne chemise de chanvre bien molle et tendre, et ma tunique qui ne prend pas l'eau pour celle-ci que l'eau traverse ? Maudit soit qui changera ces bons habits contre mauvais habits d'autrui. " ( 56). Il n'a aucun sens du bon goût et ne s'attache qu'au confort de sa tenue et Yvonet regrette de ne pouvoir le convaincre de changer son allure. Chez Gorneman il réitère cette attitude et refuse d'abord catégoriquement de troquer sa bonne chemise contre les riches vêtements que lui fait porter son hôte, toutefois Gorneman réussit à les lui faire accepter. Être digne d'être chevalier c'est aussi en avoir l'élégance physique. 
    Offrir des vêtements élégants est une marque de courtoisie à l'égard des invités : Gorneman fait porter à Perceval
" chemise et braies de toile fine, chausses teintes en rouge brésil, cotte de drap de soie tissée en Inde." ( 63) ;  lorsqu'il arrive chez le roi Pêcheur, on lui " recouvre les épaules d'un manteau de fin écarlate neuf et brillant;" ( 89) ; Perceval se voit offrir " une cotte et un beau manteau " pour aller rejoindre le roi Arthur ( 118) ; la reine Ygerne fait porter à Gauvain " une riche robe" ( 190)
    Le  vêtement est un signe d'appartenance sociale et Perceval l'a bien compris lui qui exige de l'Orgueilleux de la Lande qu'il remplace les "loques" de la jeune fille du Pavillon par " de belles robes" ( 106) et qu'après seulement il la conduise auprès du roi Arthur. Il est important de noter que tous les chevaliers et toutes les femmes sont d'une élégance extraordinaire, leurs vêtements sont toujours taillés dans les tissus les plus riches, brodés avec des fils d'or, les fourrures sont elles aussi très riche, le plus souvent de l'hermine.
   
         L'élégance des comportements : si au Moyen-âge on suivait l'adage " dis-moi comment tu t'habilles et je te dirai qui tu es", on peut aussi écrire " dis-moi comment tu parles et je te dirai qui tu es". En effet, s'adresser à autrui impose le respect de règles de politesses. La plupart du temps, on a recours à une apostrophe élogieuse, " Beau sire", Beau frère", Beau doux ami"... et les propos tenus sont d'une correction respectueuse. C'est pourquoi le roi Arthur, Gauvain réprimandent Keu qui ne sait pas parler sans être agressif, méchant et indélicat. En revanche le roi Arthur complimente Gauvain " Vous avez su parler en courtois chevalier. " ( 115)  Quelle que soit la circonstance, il faut savoir dominer ses émotions, peut-être encore davantage les négatives que les positives. Gauvain est choqué d'entendre l'Ogueilleuse de Nogres tenir des propos grossiers, cas aggravant pour une femme : " Ma douce amie, vous parlez comme il vous plaît, mais il ne convient guère à une jeune femme d'être injurieuse si elle a dépassé dix ans. Elle doit être bien enseignée et courtoise, bien élevée." ( 174) On peut remarquer au passage la politesse avec laquelle Gauvain adresse des reproches à cette jeune fille qui le méprise. Gauvain souligne l'importance de l'éducation : les codes de la politesse et de la bonne conduite doivent être appris dés le plus jeune âge jusqu'à dix ans, faute de quoi on ne peut s'intègre dans la société, c'est ce qui arrive à Perceval qui passe pour u fou, un sot, un rustre, parce que sa mère ne l'a pas élevé selon les règles de la courtoisie. En revanche la soeur de Gauvain est le type de la jeune fille qui a reçu une éducation dans les règles : le nautonier la présente comme la jeune fille la "mieux élevée" ( 181) et elle s'adresse à Gauvain ( elle ne sait pas qu'il est son frère) avec une extrême politesse, comme une petite fille qui réciterait un compliment de circonstance : " Ma Dame la reine, beau et cher seigneur, vous salue. Elle commande ses serviteurs de vous tenir pour leur seigneur........ Sire, j'ai fini, et nous voici toutes prêtes à vous servir." (189)
    L'élégance des manières fait partie de la politesse. Or Perceval la première fois qu'il se rend chez le roi Arthur refuse de descendre de son cheval ce qui est une marque manifeste d'irrespect à son égard. Keu sera sévèrement puni pour avoir giflé une jeune pucelle à la cour du roi.
    L'hospitalité est une valeur essentielle. Perceval est accueilli partout, sans même avoir à se justifier ou à se présenter. Il suffit d'avoir besoin d'un gîte pour la nuit pour qu'il soit accordé. Blanchefleur, Gorneman, le roi Pêcheur l'accueillent en ami. Gauvain est accueilli par Garin le soir du premier jour du tournoi ; son pire ennemi même, le roi d'Escavalon, lui accorde l'hospitalité et ordonne à sa jeune sœur " qu'elle le tienne pour cher. Qu'elle fasse pour lui ce qu'elle ferait pour moi qui suis son frère." ( 143), ce qui  permet à Gauvain d'échapper, du moins momentanément, au duel judiciaire qui devait l'opposer au roi d'Escavalon, puisque l'hospitalité le garantit de mort comme de prison." ( 151)
            L'élégance morale : la bonté, la générosité, le courage, l'assistance à autrui, sont autant de qualités morales courtoises. La mère de Perceval et Gorneman, insistent sur le devoir de protection des plus faibles :
" S'il vous arrive de trouver en détresse, faute de secours, homme ou femme, orphelin ou dame, secourez-les si vous pouvez." ( 64) et de fait il secourra Blanchefleur. Gauvain accepte de participer au tournoi pour prouver l'intérêt qu'il porte à la pucelle aux Manches Petites et pour la venger des humiliations et de la violence de sa soeur aînée. Car prendre la défense des plus faibles c'est aussi leur rendre justice et honneur. Gauvain, bien qu'humilié par l'Orgueilleuse de Nogres, lui offrira son amitié et sa protection quand il connaîtra son histoire tragique. Perceval multipliera les vengeances à l'égard de la vilenie de keu. 
    Il s'agit aussi de savoir reconnaître ses fautes et de les réparer. Perceval admettra sa culpabilité dans le sort de la jeune fille du pavillon et imposera à son ami de lui rendre justice. Gauvain se rendra au duel judiciaire réclamé par le roi d'Escavalon pour rendre compte du meurtre de son père.

        b) l'amour courtois
   
         Rappel : définition de l'amour courtois ou fin'amor
            La fin'amor
( ou fine amor : amour étant féminin au moyen-âge, même au singulier ) est un idéal amoureux chanté d'abord par les troubadours dés le 12ème siècle puis mis en scène par les romanciers de la même époque. Cet idéal amoureux invite à l'amour parfait ; c'est un art d'aimer qui a ses règles, ses codes et ses rites

- La Dame aimée est noble, le plus souvent elle a une place élevée dans la hiérarchie (reine, princesse), et elle est mariée. Son amant ( au sens étymologique : celui qui l'aime) est d'un niveau social inférieur et célibataire. Dés lors peut-on constater la première caractéristique de cet amour : la difficulté due aux obstacles sociaux et moraux.
- La Dame n'est pas acquise à son amant( il n'y a donc pas réciprocité immédiate des sentiments), elle doit être conquise et pour ce faire, l'amant doit lui être entièrement soumis et dévoué : les désirs de la Dame sont souverains : nous retrouvons le même schéma que dans la hiérarchie féodale, mais c'est la Dame qui est suzeraine et l'amant qui est son vassal.
-L'amant doit rendre hommage à sa Dame, c'est-à-dire faire preuve d'un dévouement total pouvant aller jusqu'à la mort.
- L'amant voue un véritable culte à sa Dame et fait sans cesse l'éloge de sa beauté et de ses qualités.
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Pour mériter le cœur de sa Dame, l'amant doit accomplir des prouesses ( combats...) et subir des épreuves pour valider sa fidélité et sa passion.
- La possession de la femme aimée n'est   pas ce qui prévaut dans la fin'amor ( il ne s'agit pas pour autant d'un amour platonique) : c'est d'abord la qualité, l'intensité des sentiments qui déterminent l'amant courtois.
- La souffrance est le corollaire de la fin'amor : le troubadour dans ses poèmes se plaint de l'indifférence, de l'éloignement de sa Dame, dans une confession lyrique comme en témoigne cet extrait :
   
     [...] Non, aucun mal que je puisse endurer d'elle
        Ne me fait renoncer à la chérir.
        Je supporte au contraire que toujours me consument
        La peine et le dommage qui d'elle me viennent....
La souffrance peut même mener à la mort de l'amant lorsque la Dame se refuse toujours à l'aimer : c'est une véritable maladie d'amour.
- Quand l'amour devient réciproque, leurs relations doivent rester clandestines. Souvent, les amants sont dénoncés par les losangiers ( les barons dans le texte de Béroul) qui mettent en place un piège pour surprendre les amants en flagrant délit et ainsi persuader le mari trompé de l'adultère.
La place de l'amour courtois dans le texte de Chrétien de Troyes.
   
L'amour courtois n'est pas un thème dominant dans Le conte du Graal contrairement à Erec et Enide ou encore dans le Tristan de Béroul. De fait l'intrigue principale du récit de Chrétien de Troyes n'est pas la relation amoureuse des personnages mais leurs parcours de chevaliers errants. Pour autant nous avons pu constater l'omniprésence des femmes dans le récit et le rôle de séduction qu'elles exercent aussi bien sur Perceval que sur Gauvain. 
   
Perceval ignore tout du code de l'amour courtois et des femmes avant que de quitter la Gaste Forêt, tout au plus a-t-il volé quelques baisers furtifs aux chambrières de sa mère comme il le laisse supposer à la jeune fille du Pavillon. A la hâte sa mère lui dicte la conduite à tenir s'il se trouve en présence d'une demoiselle, lui recommandant bien d'accepter tout au plus son anneau en gage d'amour mais " le surplus je vous défends" ( 43). Il est intéressant de noter que la mère entretient chez son fils une vision très édulcorée de l'amour en dehors de toutes les contingences charnelles, seul le baiser est autorisé. Si elle insiste beaucoup sur le respect qui est dû aux femmes : " Qui aux dames ne porte honneur c'est qu'il n'a point d'honneur" ( 43) Perceval ne semble pas l'avoir compris. C'est donc par sa propre expérience que Perceval va s'initier à la connaissance de la gente féminine.
   
Sa première expérience est en tout point opposée au code courtois. Non seulement Perceval applique mal les conseils donnés par sa mère ( voir l'étude du personnage de Perceval) mais son comportement est d'une brutalité et d'une outrecuidance déconcertante. Il ne respecte en aucun cas la jeune fille qui refuse de se laisser embrasser ( Guiremolan aura avec l'Orgueilleus de Nogres la même attitude, il voudra l'aimer malgré elle : " Jamais elle ne daigna m'aimer ni me dire son ami. je ne l'embrassai jamais que par  force, [...] je l'aimai malgré elle." 203, tout comme Gréoréas qui a abusé d'une jeune pucelle et qui pour ce fait a été humilié par Gauvain) et pire encore, il lui prend son anneau signe qu'elle appartient déjà à un amant. Il ne mesure pas les conséquences de son attitude et c'est plus tard qu'il se rendra compte de son erreur. Cette première expérience ne permet pas à Perceval d'accéder à la connaissance de l'amour courtois : il n'éprouve aucun sentiment et ses attitudes ne traduisent qu'une première "pulsion sensuelle". C'est avec Blanchefleur qu'il va découvrir les charmes du sentiment amoureux et tout naturellement son attitude va changer. De brutal il devient chaleureux et doux : " Il l'a mise gentiment sous la couverture" ( 71), il se met à sa son service pour la secourir et la protéger et il décide de se battre par amour pour elle : " Si je le bats, si je l'occis, en retour, je vous requiers votre amour. Je ne veux d'autre récompense." (72), enfin il lui promet fidélité : voici la " promesse qu'il leur fait : s'il retrouve sa mère en vie, il la ramènera ici et désormais tiendra la terre. Si sa mère est morte, il reviendra aussi. [...] Je reviendrai... je reviendrai je vous l'assure"" ( 87) ; . On sait que Perceval restera toujours fidèle à Blanchefleur et que leur amour sera sublimé, comme nous le raconte les Continuations.
   
la jeune fille doit respecter un devoir de réserve et ne pas se montrer " trop entreprenante" , sous peine de passer pour une jeune fille facile, sans le sens de son honneur,  " une fille vaine dont certains chevaliers s'amusent " (163) c'est pour cette raison que Blanchefleur, justifie sa présence près du lit de Perceval et devance les reproches qu'il pourrait lui faire : " Pitié sire chevalier ! Pour Dieu et pour son fils, je vous supplie de ne me sentir plus vile parce que je suis si peu vêtue comme vous voyez. Je n'y ai pensé en folie un instant." ( 70)
   
Mériter sa dame est une condition sine qua non de la relation amoureuse courtoise. La valeur de l'amant, tant morale que physique, doit être éprouvée avant que de donner son consentement. le tournoi est l'examen de passage pour prouver ses qualités. C'est dans cet esprit que la fille aînée de Thibaut de Tintagel demande à Mélian  Lis de s'opposer à son propre père : " Prenez un tournoi à mon père si vous voulez avoir ma main, car je veux sans faute savoir si ma foi sera bien logée quand je vous l'aurai accordée." ( 125) 
   
Pour honorer sa dame, le chevalier doit porter ses couleurs au cours du tournoi. C'est un signe de reconnaissance et d'appartenance. Le " gonfanon", bannière de combat suspendue à la lance, est une pièce de de vêtement appartenant à la dame pour laquelle le chevalier se bat. C'est pour cette raison que Gauvain, portera au bout de sa lance un morceau d'une manche de la pucelle aux Manches Petites : " Vous lui donnerez cette manche neuve pour qu'il la porte, en gage d'amour, quand il sera dans le tournoi." ( 137)
   
Le don de l'anneau ( ancêtre de l'alliance actuelle) est symbolique de l'engagement du jeune homme envers la jeune femme. Guiremolan confie à Gauvain l'anneau qu'il doit remettre à Clarissan : " Or je vous demande en service, quand vous irez dans ce château, que vous emportiez cet anneau pour le donner à mon amie. Vous lui donnerez de ma part, en lui disant que je me fie et que je crois en son amour." ( 208) La perte de l'anneau est le signe de la rupture de l'engagement et de la trahison de la dame. C'est pourquoi la jeune fille du Pavillon est hors d'elle quand Perceval lui prend le sien de force. C'est une faute très grave qui implique un châtiment et pour la jeune fille et pour celui qui le lui a ravi : " N'emporte pas mon annelet ! J'en serai maltraitée et toi tu en perdras la vie à un moment ou à un autre. " ( 47) Et de fait, lorsque Perceval retrouve cette jeune fille suivie de son ami, l' Orgueilleux de la Lande, le menace de mort : " [...] tu avoues avoir mérité la mort" ( 105)
   
C'est parce que la fidélité est une caractéristique essentielle de l'amour courtois que Gauvain ne peut prétendre être un amant idéal. En effet nous avons déjà remarqué dans l'étude des personnages qu'il donnait trop facilement sa parole et qu'il l'oubliait tout aussitôt. 
   
L'amour courtois n'est pas un thème dominant dans Le conte du Graal contrairement à Erec et Enide ou encore dans le Tristan de Béroul. Si l'on considère que l'expression " amour courtois" ne peut concerner qu'une relation adultère et qu'elle doit s'accompagner des plus grandes souffrances pour les amants, souffrances qui grandissent leur amour, on peut affirmer que l'amour courtois est absent du  conte du Graal , puisque toutes les relations amoureuses envisagées concernent des personnages libres. Tout au plus pouvons-nous parler de relations amoureuses qui respectent certaines règles et certaines limites empruntées à l'éthique de l'amour courtois. Il faudra attendre les Continuations pour voir s'épanouir le couple Blanchefleur / Perceval dans un amour qui accorde au sentiment d'amour une place privilégiée, qui par sa désincarnation atteint les sommets de la sublimation absolue, ce qui met en faillite totale la conception même de l'amour courtois.