Rencontre avec Charles Conreau le 13 février 2002

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    Le dernier chapitre de Si c'est un homme évoque la rencontre du narrateur avec Charles, compagnon de captivité avec qui il a partagé la même chambrée à l'infirmerie du camp, dans laquelle ils étaient 11, tous malades contagieux, atteints de la diphtérie : " C'était un instituteur de trente deux ans ; au lieu de la chemise normale, il avait hérité d'un tricot de coprs ridiculement court. [...] Charles était courageux et robuste [...] de carrure imposante [...] l'homme Charles si vivant, si confiant, si amical [...] qui "secouait" Primo quand il se laissait aller : " Vas-y , primo, descends-toi de là-haut ; il y a le jules à attraper par les oreilles..." Charles, c'est aussi lui qui est présent dans les premières pages de La Trève, livre dans lequel Primo Levi raconte l'épopée de son retour à Turin. Charles, c'est l'ami de toujours à qui il écrit après la guerre, qu'il est venu voir chez lui, c'est celui qui reste... aujourd'hui, pour nous parler de Primo Levi.

    J'ai eu la chance de le rencontrer. J'avais téléphoné chez lui et sa femme m'a dit qu'il acceptait de me recevoir... J'étais émue : pour la première fois, j'allais rencontrer un homme qui était aussi, et d'abord pour moi à ce moment-là, un personnage de livre. Quand j'ai sonné à la porte de sa petite maison blanche, celle qui appartenait déjà à sa mère et qu'il n'a jamais voulu quitter, c'est lui qui est venu m'ouvrir : Grand, les cheveux blancs, mais pas rares, les yeux clairs, élégant portant chemise blanche et cravatte, je fus impressionnée. Sur la table de la salle à manger se trouvaient rassemblées toutes les oeuvres de Primo Levi : j'étais attendue. En toute simplicité, il répondit d'une voix claire, sans aucune hésitation à mes questions : voici le compte-rendu de notre entrevue :

    " Primo, c'était un chic type, intelligent et très gentil, mais il parle de moi avec trop de bienveillance dans son livre. Nous nous sommes rencontrés à l'infirmerie du camp de Monowitz, en Silésie. J'avais été arrêté en octobre 1944 dans le maquis dans les Vosges avec neuf de mes camarades et j'ai d'abord été déporté à Dachau et de là, il y avait surpopulation je fus envoyé à Auschwitz, au camp de Buna, fin octobre 1944, comme prisonnier politique : j'avais un triangle rouge et je portais le numéro 200 258 " Il me montre son tatouage au bras gauche et non sans humour me précise que ce tatouage a été raté car il a été fait par un non-expert ! " C'est la diphtérie qui nous a sauvés, car nous n'aurions pas survécu à l'évacuation du camp, beaucoup de ceux qui sont partis entraînés par les Allemands en déroute, sont morts d'épuisement." Protégés" à l'infirmerie, il fallait juste lutter contres les attaques aériennes ; c'était impressionnant ! Sur les onze de la chambrée, nous étions trois plus "robustes" que les autres : Primo, Arthur et moi, alors on s'est organisé pour ne pas mourir de froid, de faim et de soif. C'est une grande histoire d'amitié que nous avons vécue et c'est ce qui nous a aidé. La solidarité était alors totale et le premier geste vraiment humain dont nous ayons été témoin, c'est quand Somogoyi, nous adonné son pain parce qu'il savait qu'il n'en avait plus besoin. "

    Sans haine et sans esprit de Vengeance, Charles Conreau, évoque cette période de sa vie comme un passage, avec lequel il faut vivre sans se laisser aller à la rancoeur. Pas de plainte ou de détails qui pourraient "enlaidir" ce qui s'est passé. Quand je lui demande ce que représente le livre de Primo Levi il répond : " C'est un reportage, c'est juste ce qu'il a vu et ce qu'il a vécu, sans fioriture, sans exagération..." Charles, il est pareil, il raconte sans se laisser aller à l'exagération et souvent il ponctue son discours de " Vous savez on ne peut pas vraiment s'imaginer, alors à quoi bon dire " Pourtant, il parle volontiers. Quand il est rentré dans ses Vosges natales et qu'il a retrouvé sa classe et ses élèves ( une classe unique...) il avoue ne leur avoir jamais parlé de son passé, par pudeur sans doute, mais aussi parce qu'il ne voulait pas les ennuyer. Il se souvenait des anciens combattants de la guerre de 14-18, ( il avait 6 ans à la fin de la première guerre mondiale) et de l'attitude des plus jeunes qui se fatiguaient vite du récit de leur guerre, il ne voulait pas faire pareil. Aujourd'hui, depuis qu'en France on lit Primo Levi, ( " Les Français ont été longs à vouloir se souvenir de cette barbarie"), il parle facilement. Quand je lui demande s'il a eu envie, lui aussi d'écrire ce passé, il répond que non, que cela ne lui apporterait rien, de même qu'il n'est jamais retourné au camp, il n'en éprouve pas le besoin, non que ce passé l'effraie encore, mais plutôt parce qu'il n'a plus de compte à régler avec son passé. Il est serein, comme on peut l'être à presque 90 ans ( Charles est né en décembre 1912) et heureux de vivre avec sa femme, au milieu de ses sapins et de ses abeilles.

    C'est Primo qui a repris contact avec lui après la guerre, il lui a écrit mais il a égaré cette première lettre.  Primo, un jour est arrivé chez lui avec la RAI, télévision italienne pour tourner un reportage sur eux deux. Quand ils se voyaient, ils évoquaient peu cette période de leur existence, la vie avait repris son cours et ils n'avaient pas envie de remuer des souvenirs amers. Quand Primo Levi s'est suicidé en 1987 : " ce fut un grand choc et une grande perte. Je ne pensais pas qu'après avoir survécu au camp il perdrait le goût de vivre, mais il était très malheureux, trop malheureux." précise Charles. Je lui fait part de mon étonnement de constater que Dieu est absent du livre de Primo Levi : " Il est athée, il ne pratiquait pas sa religion ; il était juif par le hasard de la naissance" et il me fait lire une phrase de Primo Levi, consignée dans Conversation avec Primo Levi , de Ferdinando C : " Il y a Auschwitz, il ne donc pas y avoir de Dieu" ; ceci explique cela. Et le sens du titre ? " Tout simplement : si c'est un homme dont il parle..." précise-t-il, phrase inachevée qui en dit long sur le sens de ce titre qui loin d'être énigmatique nous rapelle que même si les hommes dont parle l'auteur dans son livre ne ressemblent pas à des hommes, ne ressemblent plus à des hommes ou ont été considérés comme n'étant pas des hommes, ils étaient et demeurent des hommes.

    Et puis, il me donne des nouvelles de Picolo, Jean Samuel, le personnage du chapitre 11, ce jeune étudiant alsacien qui avait demandé à Primo Levi de lui apprendre l'Italien. Il n'a pas croisé Charles au camp, mais après la mort de Primo Levi, il a voulu le rencontrer pour parler de leur ami commun et depuis ils se revoient régulièrement : il habite Strasbourg, pharmacien en retraite, il est marié, père de deux enfants et grand-père. Quand Charles et sa femme évoquent leurs visites réciproques, c'est une joie de les entendre : les souvenirs macabres ont laissé place à de vrais moments de joie.

    Libéré du camp de Monowitz le 27 janvier 1945 par les Russes Primo et Charles ont été séparés malgré eux : les Russes ont établi des groupes en fonction des nationalités. Charles Conreau n'a rejoint son village natal que le 27 juillet 1945. En effet, la plupart des libérés français embarquaient, dans des bateaux prêtés par les Anglais aux Français, à Odessa et débarquaient à Marseille. Mais un différent entre l'Angleterre et la France, a suspendu cette relation "maritime" et Charles fut contraint de suivre les Russes dans leur pays, ensuite il a transité en Allemagne et enfin il a pu revenir chez lui : il fut le seul survivant des dix maquisards arrêtés au même endroit que lui. Quant au retour de Primo levi, c'est l'objet de La Trève", livre écrit en 1963.

    Charles Conreau vit toujours dans son petit village, avec sa femme, dans une petite maison blanche, au numéro 46, à droite, dernière maison du village. Il attend le printemps avec impatience pour aller faire le tour de ses forêts et travailler dans son jardin pour entretenir ses rhododendrons. Ce fut un plaisir de le rencontrer, tout simplement : MERCI, monsieur, MERCI Madame.

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