RÉSUMÉ DU GUÉPARD

   Première partie : mai 1860, San Lorenzo
   
Le roman de Lampedusa commence comme une pièce de théâtre. En effet, on peut considérer la première partie comme une longue scène d'exposition :
        - Début in medias res, le soir avant le dîner, la famille est réunie pour réciter le rosaire, tradition religieuse qui rythme quotidiennement la vie de la famille Salina.
        - Le décor : le salon rococo de la maison de San Lorenzo, au sud de Palerme.
        - Les protagonistes : Fabrizio Corbera  prince de Salina ; sa femme Maria Stella, leurs sept enfants, Carolina, Concetta,Caterina, Paolo, le fils aîné, duc de Querceta, Giovani qui a quitté le foyer paternel pour aller vivre en Angleterre,et Francesco Paolo (il ne sera fait référence à  Chiara que dans la dernière partie du roman) ; le neveu Tancrède, pupille sous la tutelle de son oncle depuis six ans ; le prêtre de la famille, Perrone ; le comptable, Ferrara et le surintendant Russo ; le chien Bendico.
        - Le contexte historique  : la fin du royaume des deux Siciles avec le débarquement de Garibaldi à Marsala le 11 mai, nouvelle que le prince apprend par une lettre de son beau-frère Malvica
        - Le contexte social : la noblesse, mais une noblesse sur le déclin matériellement mais aussi en ce qui concerne son pouvoir, menacé par la république en marche.
        - Le contexte familial : une famille unie mais en apparence seulement : le fils préféré, celui qui ressemble le plus à son père a préféré la vie de simple commis à celle d'une noblesse oisive ; le prince a peu d'estime pour son fils aîné, nigaud et incapable ; la vie du couple est fragile et le prince doit se contenter de relations tarifées pour assouvir ses désirs.
        - Le sujet du roman : l'accélération de la fin de la noblesse comme classe dominante dans le contexte de la révolution garibaldienne et les différentes attitudes que cette situation suppose :
        - celle de Malvica, conservatiste qui n'a rien anticipé et qui, pris de panique fuit.
        - celle de Tancrède, opportuniste qui a bien compris que pour limiter les dégâts ( l'avènement de la république) il fallait pactiser avec l'ennemi, ainsi, rien ne changera (= la noblesse survivra)
        - celle du libéral Russo qui corrobore en quelque sorte le point de vue de Tancrède : il cherche une revanche matérielle mais ne veut en aucun cas nuire à son prince.
        - celle du père Pirrone qui craint que l'église ne soit dépossédée de tous ses biens 
        - celle du prince qui, convaincu par Tancrède et rassuré par Russo pense que la révolution ne sera en fait qu'une comédie (= donc elle se terminera bien)
        - Les actions : la mise en place du sujet laisse peu de place à l'action. Outre l'annonce du départ de Tancrède pour rejoindre les troupes garibaldiennes à Corleone, il ne se passe rien. Le roman commence dans une sorte d'immobilisme qui traduit l'attitude du héros éponyme, en dépit du contexte politique révolutionnaire. Les habitudes de la famille ne sont pas changées, la journée se déroule selon un emploi du temps on ne peut plus banal : prière, promenade dans le jardin, escapade nocturne à Palerme, compte-rendu de la situation financière du domaine, visite des fermiers, prière, dîner.
        En revanche, on constate que le prince réfléchit beaucoup sur le sens de la vie ( de sa vie), sur sa place dans la société : ce premier chapitre laisse davantage augurer un  roman qui privilégiera la pensée bien plus que l'action.
        Enfin, on constate que tout converge vers le prince, personnage qui domine le texte tout comme il domine " les hommes et les édifices."
      

  
Deuxième partie : août 1860, Donnafugata.
   
Après trois jours de voyage, le prince et sa famille, rejoints en cours de route par Tancrède, arrivent à Donnafugata pour passer trois mois dans leur "palais de campagne". L'accueil qui leur est réservé conforte le prince dans ses impressions : rien n'a changé. En effet, la révolution a eu lieu, Palerme est aux mains de Garibaldi, San Lorenzo a subi aussi l'assaut des chemises rouges mais tout s'est passé en douceur( ils ont été prévenus deux jours avant), dans le plus grand respect et la plus grande cordialité et le souvenir qui en reste est celui d'agréables soirées passées autour du piano. Le général a même obtenu que le père Pirrone échappe à l'ordre d'expulsion des jésuites. Enfin, le séjour à Donnafugata est rendu possible grâce à l'extrême efficacité du général à obtenir des laissez-passer.
    C'est un retour sous le signe de la tradition : la messe de Te deum, dés l'arrivée, le repas solennel auquel sont invités les notables, le traditionnel benedicite avant le repas, mais pourtant, en dépit des apparences, certains détails attestent une ère nouvelle. Colagero Sedara, le maire de Donnafugata, pour accueillir le prince a ceint sa nouvelle écharpe tricolore ; le prince affiche une cordialité avec les gens du village qui ne lui est pas commune : " Le prince qui avait trouvé le village inchangé fut en revanche trouvé très changé, lui qui n'aurait jamais auparavant utilisé de mots si cordiaux ; et à partir de ce moment commença, invisible, le déclin de son prestige." (page 67). Par ailleurs, Calogero est devenu très riche : les récents événements lui ont permis d'acquérir pour un moindre coût des propriétés et des terres prospères. Il incarne le type même du parvenu, le nouvel homme de cette nouvelle société et affiche avec une ostentation toute ridicule sa nouvelle richesse : il se rend chez le prince vêtu d'un frac de mauvaise qualité et mal coupé. Le prince n'est pas sans être affecté par ce détail vestimentaire qui lui " fit plus d'effet que le bulletin du débarquement à Marsala." (page 80). Quant à Tancrède, il est accueilli comme un héros de la révolution, sa blessure à l'oeil droit ( à Palerme le 28 mai 1860) est un gage de son courage et de son évolution : il est désormais pour tous "l'aristocrate libéral".
        Le père Pirrone fait part au prince des confidences amoureuses que Concetta lui a faites. Mais pour lui Concetta ne peut pas être la femme qui convienne à l'ambition et à l'avenir politique de Tancrède. En revanche, la belle Angelica, fille unique de Calogero, très riche, est tout à fait le type de femme qui lui conviendrait. Concetta, qui a tout de suite vu en Angelica une rivale contre laquelle il serait difficile de lutter, se montre très jalouse et le lendemain, alors que la famille se rend au monastère du Saint Esprit pour aller se recueillir sur la tombe de son aïeule la bienheureuse Corbera, elle demande à son père de refuser à Tancrède la faveur de pénétrer à l'intérieur du couvent pour se venger de sa goujaterie de la veille au soir. 
        La partie se termine sur Tancrède qui va rendre visite à Angelica et qui lui apporte un panier rempli de pêches que le prince gardait précieusement pour les siens.

   
   
  Troisième partie : octobre 1860, Donnafugata.
   
Nous découvrons le passe-temps favori du prince à savoir la chasse, moins pour le plaisir de traquer le gibier, d'ailleurs assez rare, que pour le sentiment de liberté et de bien-être que la chasse lui procure, toujours accompagné de son fidèle compagnon, Tumeo. La chasse satisfait son aptitude à la solitude, lui offre un contact privilégié avec la nature : " On se trouvait dans le silence immémorial de la Sicile pastorale." (page 98) et surtout la chasse est un divertissement au sens pascalien du terme : elle lui permet d'oublier ses soucis.
    Un des plus gros soucis du prince ces deux derniers mois fut la demande en mariage dont Tancrède le charge, alors qu'il se trouve à Caserte chez Victor-Emmanuel II. Pour le prince, cette démarche est humiliante, mais comme il ne sait rien refuser à son neveu et qu'il est de toute façon persuadé que c'est la meilleure chose qui puisse arriver à Tancrède, il se prépare à rencontrer celui qu'il considère comme son pire ennemi puisqu'il lui rappelle sa déchéance. Mais avant, il a fallu combattre les réticences de Maria Stella qui considère ce mariage comme un acte de trahison envers la famille, avis que partage Tumeo qui voit ce mariage comme un signe de "reddition sans condition". 
    Interrogé sur la famille de la future mariée, Tumeo en fait un portait des plus désobligeants : le père est un avare ambitieux, la mère, une très belle femme mais totalement inculte, le grand-père était surnommé " Peppe Mmerda" tant il était sale. Seule Angelica trouve grâce à ses yeux, éduquée à Florence, elle a appris les bonnes manières. Il faut dire que Tumeo hait Calogero au plus haut point. En effet lors du plébiscite du 21 octobre, le maire a fait fi de son vote en annonçant triomphalement que tous avaient voté " Oui". Or Tumeo avait voté "Non" : nier son vote  équivalait à le nier lui-même : " cette sangsue de Sedara m'annule comme si je n'avais existé"(page 118)
    La demande en mariage est présentée comme une épreuve de force entre " un guépard" et "un chacal", demande qui tourne au ridicule avec l'accolade qui la  conclut : " les petites jambes du maire restèrent suspendues en l'air [...] il se dessina une estampe japonaise où un gros bourdon velu pendait d'un énorme iris violacé" (page 133) Le contrat est plus intéressant que le prince ne l'avait supposé : Tancrède sera riche, l'objectif est atteint.

    
   
  Quatrième partie : novembre 1860, Donnafugata.
   
Cette partie est beaucoup moins circonscrite que les précédentes ( c'est la seule partie dont on ne peut mesurer précisément la durée) et l'on assiste à la juxtaposition de quatre moments privilégiés :
    - L'importance des relations entre le prince et Calogero Seadra : les entrevues fréquentes entre le prince et le père d'Angelica ne sont pas sans conséquences pour l'un comme pour l'autre. Le prince apprend qu'en affaire, il faut être vigilant et opportuniste et non pas désinvolte comme il l'est aussi confie-t-il en partie la gestion de ses affaires à Sedara qui, lui, comprend tous les bienfaits  des bonnes manières et l'importance de l' apparence extérieure dans les relations avec autrui. Par ailleurs, Sedara est très lucide quant à la situation inconfortable du prince ( et de la noblesse en général) dans cette nouvelle société qui les dépasse. Ceux qu'il appelle les" hommes-moutons" ou les "nobles-moutons", "n'existent que pour abandonner la laine de leurs biens à la tonte de ses ciseaux." (page 145)
    - La première visite officielle d'Angelica, en l'absence de Tancrède, qu'elle regrette plus pour sa sensualité que pour sa personnalité, se passe merveilleusement bien. La jeune fille a bien appris son rôle, sa tenue vestimentaire, ses gestes, ses paroles sont impeccables : tous, sauf Concetta, sont conquis, même Maria Stella qui sous le coup de la colère l'avait traitée de "catin"
    - Le retour imprévu de Tancrède, fin novembre, accompagné du comte Cavriaghi, (personnage qui avait accompagné à San Lorenzo le général garibaldien), prolonge de deux semaines le séjour à Donnafugata. C'est l'été de la saint Martin, " la vraie saison de la volupté", période au cours de laquelle Tancrède et Angelica vont vivre au rythme de leur sensualité réciproque mais " retenue" ( bienséance oblige), sensualité abritée par les nombreuses pièces du palais et plus particulièrement "l'appartement des Sadiques", vestige de ce qu'avait été le palais quelques quatre-vingts ans plus tôt à savoir " un lieu de rendez-vous pour les plaisirs obscurs." (page 161). Concetta, elle, reste étrangère ( "sourde et aveugle") à l'ambiance voluptueuse du palais et repousse les avances du jeune comte.
    - La visite de Chevalley, secrétaire de la préfecture, envoyé pour proposer au prince un poste de sénateur, proposition qu'il refuse car il se sent trop vieux, inadapté à ce monde nouveau, naturellement passif et surtout sans illusions. Il expose à Chevalley ce qui caractérise la Sicile et les Siciliens, des êtres à part qui se méfient de toute intervention extérieures et tellement persuadés qu'ils sont parfaits qu'ils rejettent tout changement : c'est ce que l'on pourrait appeler l'immobilisme insulaire. Chevalley, au contraire est un homme qui croit aux changements, à l'évolution des mentalités.

   
Cinquième partie : février 1861, San Cono
   
Cette partie privilégie le père Pirrone mais seulement en apparence. En effet si de fait nous apprenons à mieux le connaître au cours de ce retour dans son village natal à l'occasion du quinzième anniversaire de la mort de son père qui avait été intendant de deux fiefs appartenant à l'église, fiefs qu'il avait gérés avec intelligence et discrétion, ce qui lui avait permis de mener une vie sans histoire, si nous pénétrons la sphère de ses amis, force est de constater que très vite deux centres d'intérêts se profilent :
   
     - Les réactions du prince face à la révolution. En effet, Pietrino l'herboriste interroge son ami le père Pirrone sur les réactions du prince de Salina quant à la révolution. Avant de lui répondre, et pour qu'il comprenne bien le sens de la réaction du prince à savoir : " il n' y a eu aucune révolution et tout continuera comme avant", il lui explique ce qu'est  véritablement la noblesse : moins une classe sociale fondée sur la fortune qu'un état d'esprit, des attitudes et des comportements. Les nobles évoluent dans un " univers différent" qui a ses propres valeurs, ses propres références et si tout semble les séparer des autres, ils ne sont pas néanmoins  indifférents aux autres, au contraire, ils font preuve d'une grande générosité et c'est injustement qu'on leur reproche d'être méprisants puisque c'est "un vice universel". Cette analyse de la noblesse n'est pas sans intérêt, même si Pietrino s'est endormi : " tout continuera comme avant ", comprenons : l'état d'esprit de la noblesse ne peut être vaincu.
        - Le mariage de sa nièce Angelina avec Santino (écho de celui de Tancrède et d'Angelica : (à ce sujet lire dans l'étude de la structure
la partie consacrée à la structure en écho) Le père Pirrone est amené à résoudre un conflit familial  :  Le père de l'abbé avait hérité de quelques amandiers alors que logiquement son frère Turi aurait dû en obtenir la moitié. C'est histoire vieille de vingt ans est toujours aussi douloureuse d'autant que c'est Sarina, la soeur de Pirrone qui a hérité des amandiers de la discorde. Aussi, pour se venger, l'oncle déshérité ourdit-il avec son fils Santino un plan machiavélique : le fils séduit la jeune Angelina ( 18 ans), elle est enceinte et contrainte de se marier. C'est donc une double victoire : le déshonneur de la jeune fille et de sa famille ( la virginité est une valeur à laquelle les pères sont très attachés), et la perspective d'une dot. Pour arranger l'affaire et adoucir la colère de Vincenzio, le père d'Angelina, le père Pirrone renonce à sa part d'héritage en faveur de sa soeur pour la dédommager de la moitié des amandiers qu'elle doit donner en dot à sa fille.
        Ce conflit  nous démontre que les mêmes soucis agitent la Sicile rurale et la Sicile aristocratique. Les problèmes d"héritage, de vengeance, d'honneur sont tout aussi exacerbés quelque soit le niveau social : c'est peut-être en cela que réside la spécificité de la mentalité sicilienne : " Les grands seigneurs étaient réservés et incompréhensibles, les paysans explicites et clairs ; mais le Démon les roulait tous dans la farine." (page 221)
       

   
Sixième partie : novembre 1862, Palerme
       
Cette partie est entièrement consacrée au bal organisé par les Ponteleone. La durée est très resserrée, 7 heures 30, de 22h30, heure de l'arrivée du prince et de sa famille au palais Ponteleone à 6 heures le lendemain matin, heure à laquelle se termine la fête.
            Depuis le rattachement du royaume des deux Siciles au royaume d'Italie, les nobles "ne se lassaient pas de se rencontrer pour se féliciter d'exister encore". la fréquence des fêtes est telle que le prince et sa famille résident dans leur palais de Palerme. Ce bal est particulièrement important parce qu'Angelica fera son entrée officielle dans la société aristocratique palermitaine. 
            Dans cette partie nous remarquons combien le prince a du mal de se sentir à sa place dans cette  société à laquelle cependant il ne peut se soustraire : tous ces gens qui l'entourent " étaient le sang de son sang, ils étaient lui-même [...] je suis de la même espèce, je dois me solidariser avec eux." (page 239)
            Il porte un regard désabusé sur la fête : le décor est vieux et manque de charme, les femmes affichent les stigmates d'une maturité sur le déclin, les jeunes filles ne sont même pas belles, preuve de la dégénérescence de la race en raison des mariages consanguins ; la conversation des hommes est d'une platitude affligeante. Pour échapper à ce spectacle désolant il se réfugie dans la bibliothèque, seul endroit qui convienne à son besoin de solitude. Interpellé par un tableau de Greuze, il réfléchit à sa mort mais l'invitation à danser d'Angelica met un terme à la mélancolie du prince qui flatté, exécute avec plaisir une valse qui lui procure presque le sentiment de l'immortalité : " Pour un instant, cette nuit, la mort fut de nouveau à ses yeux  l"'affaire des autres." (page 243)
            La fête se poursuit par le dîner qui offre toute la richesse de l'abondance et de la diversité, repas au cours duquel le prince est assis à côté du colonel Pallavicino, qui fit le récit de la blessure qu'il infligea à Garibaldi lors de la bataille de l'Aspromonte. 
            Le prince s'offre le luxe d'un retour à pied, libre enfin de contempler le ciel et ses chères étoiles : "Comme toujours, les voir le ranima." (page 251)

   
Septième partie : juillet 1883, Palerme.
      
Cette partie occupe la plus courte durée de tout le roman : un lundi après-midi
        Les dernières heures du prince revenu de Naples pour mourir à Palerme, mais son état est si préoccupant que personne ne prend le risque de le mener à San  Lorenzo, il mourra dans une chambre d'hôtel. Très diminué physiquement, ayant perdu de sa superbe ( " maigre à faire peur, les joues creusées, la barbe de trois jours" page 260), sans aucune illusion sur son état, il assiste impuissant, presque en spectateur à son agonie. Résigné il accepte les rituels imposés par les circonstances : la dernière visite du médecin, la dernière visite d'un prêtre, la dernière confession, les derniers sacrements . Cynique, il conjure son incapacité physique à se raser en feignant de respecter les usages de la toilette du mort : " C'est une règle du jeu [...] ils me raseront après.". Lucide, il lutte contre le sommeil, dernier sursaut de vie avant le repos éternel : " il trouva que céder maintenant à l'assoupissement eût été aussi absurde que de manger une tranche de gâteau tout de suite après un banquet désiré." (page 261) Dans la solitude de son agonie, il réfléchit sur le sens de la vie, il fait le bilan de son passé, bilan amer qui pour solde de tout compte ne retient que quelques petits instants de bonheur dans une longue vie de soucis, de faux semblants, de déceptions, de désillusions : " J'ai vécu soixante treize ans, en gros j'ai vécu, vraiment vécu, un total de deux... trois au maximum. Et les douleurs, l'ennui, combien y en avait-il eu ? Inutile de s'efforcer de compter : tout le reste : soixante-dix ans." (page 267)
            

   
Huitième partie : mai 1910, San Lorenzo.
   
Un peu plus de vingt-six ans après la mort du prince, nous retrouvons les trois soeurs restées célibataires, Carolina, Concetta et Caterina ; elles ont environ Soixante-dix ans. Pour la première fois il est fait référence à la quatrième file du prince, Chiara, mariée, elle vit à Naples. Devenues les uniques propriétaires du palais de San Lorenzo, les trois soeurs vivent retirées dans ce lieu. Très dévotes, elles ont fait aménager une chapelle privée dans un des salons du palais, elles ne se déplacent même pas pour assister aux offices contrairement à la tradition familiale qui du vivant du prince se rendait à l'église du village pour assister à la messe. La chapelle est l'objet de toutes les attentions de l'épiscopat qui envoie une délégation d'ecclésiastiques pour vérifier que le lieu est conforme aux canons de l'église catholique romaine. Sur les 74 reliques exposées dans la chapelle seules cinq sont reconnues comme authentiques, et le tableau de " La Vierge à la lettre" est considéré comme un tableau païen représentant une jeune femme attendant son fiancé : le verdict des autorités religieuses est sans appel, il doit disparaître de la chapelle. Concetta a compris que désormais le nom des Salina était vraiment destiné à l'oubli, puisque même l'église, qu'elle croyait être le dernier bastion conservateur, le dédaigne ; le cardinal de Palerme est venu en "tenue ordinaire", est " courtois mais froid" et il refuse le moindre rafraîchissement, autant de signes qui prouvent que la suprématie des Salina n'est plus. 
    Cette dernière partie accorde une place privilégiée à Concetta. Dans la fratrie, bien que n'étant pas l'aînée, ( c'est Carolina qui l'est) elle s'est imposée comme la maîtresse de maison et c'est elle qui gère les dépenses. Elle vit solitaire, entourée de ses souvenirs qui occupent quatre malles dans sa chambre, dont l'une contient le trousseau qui n'a jamais servi, puisque dédaignée par Tancrède elle refusa de céder aux avances de Cavriaghi. La visite d'Angelica, accompagnée du sénateur Tassoni, ami de Tancrède, est le dernier coup de grâce qui lui est infligé. En effet, non seulement elle apprend que son neveu défilera pour la commémoration du cinquantième anniversaire du débarquement de Garibaldi en Sicile et que sa chère cousine fera partie du comité officiel, mais aussi que le récit audacieux que Tancrède avait fait au sujet de sa visite à un couvent de religieuses, récit qui avait outragé Concetta, n'était que pure invention et que ce soir-là, s'il avait osé, Tancrède aurait embrassé sa cousine. Aussi revisite-t-elle le passé : ce n'est pas Tancrède qui l'a dédaignée, c'est elle qui l'a repoussé avec sa colère et sa vengeance. C'est elle qui a favorisé son union avec Angelica, elle qui avait rit du récit de Tancrède.
    La scène finale en dit long sur le désespoir de Concetta. En se débarrassant de la dépouille empaillée depuis 45 ans de Bendico, le chien préféré de son père mais aussi de Tancrède, elle solde de tout compte un passé révolu, un passé malheureux par sa propre faute.