Transposition de l'épisode du ruban volé


REMARQUE : Ce travail a été effectué avec un groupe d'élèves de seconde dans le cadre d'une séance de module.


RAPPEL

L'écriture des Confessions offre au lecteur un jeu constant sur les temps.Le passé attendu logiquement pour l'évocation des souvenirs de Rousseau cohabite sans cesse avec le présent. Le passé exprimé au présent permet à Rousseau de partager avec le lecteur la permanence de ses émotions. Le lecteur assiste par endroit à une véritable mise en scène de tel événement de l'enfance ou de l'adolescence.

L'épisode "du ruban volé " est un exemple de la théâtralisation.


 

LE TEXTE

...

On voulut savoir où je l'avais pris. Je me trouble, je balbutie, et enfin je dis, en rougissant que c'est Marion qui me l'a donné. Marion était une jeune Mauriennoise dont madame de Vercellis avait fait sa cuisinière, quand, cessant de donner à manger, elle avait renvoyé la sienne, ayant plus besoin de bons bouillons que de ragoûts fins. Non seulement Marion était jolie, mais elle avait une fraîcheur de coloris qu'on ne trouve que dans les montagnes, et surtout un air de modestie et de douceur qui faisait qu'on ne pouvait la voir sans l'aimer ; d'ailleurs bonne fille, sage et d'une fidélité à toute épreuve. C'est ce qui surprit quand je la nommai. L'on n'avait guère moins confiance en moi qu'en elle, et l'on jugea qu'il importait de vérifier lequel était le fripon des deux. On la fit venir ; l'assemblée était nombreuse, le comte de la roque y était. Elle arrive, on lui montre le ruban, je la charge effrontément ; elle reste interdite, se tait, me jette un regard qui aurait désarmé les démons, et auquel mon barbare coeur résiste. Elle nie enfin avec assurance, mais sans emportement, m'apostrophe, m'exhorte à rentrer en moi-même, à ne pas déshonorer une fille innocente qui ne m'a jamais fait de mal ; et moi, avec une impudence infernale, je confirme ma déclaration, et lui soutiens en face qu'elle m'a donné le ruban. La pauvre fille se mit à pleurer, et ne me dit que ces mots :"Ah! Rousseau, je vous croyais un bon caractère. Vous me rendez bien malheureuse ; mais je ne voudrais pas être à votre place. Voilà tout." Elle continua de se défendre avec autant de simplicité que de fermeté, mais sans se permettre jamais contre moi la moindre invective. Cette modération, comparée à mon ton décidé, lui fit tort. Il ne semblait pas naturel de supposer d'un côté une audace aussi diabolique, et de l'autre une aussi angélique douceur. On ne parut pas se décider absolument, mais les préjugés étaient pour moi. Dans le tracas où l'on était, on ne se donna pas le temps d'approfondir la chose ; et le comte de la Roque, en nous renvoyant tous deux, se contenta de dire que la conscience du coupable vengerait assez l'innocent.


 

TRAVAIL PREPARATOIRE

a) Lecture est faite du passage qui précède cet extrait afin que les élèves puissent situer le lieu et identifier les personnages qui se cachent derrière "on";

b) Après une lecture individuelle et silencieuse, les élèves doivent sélectionner la part narrative du passage qui ne relève pas de l'évocation proprement dite de l'événement.

Il s'agit de la digression informative sur les origines et le caractère de Marion , d'une part et , du commentaire de Rousseau sur les différences d'attitudes, d'autre part.

c) Le groupe détermine deux mouvements scèniques en tenant compte de l'absence de Marion et du comte de la Roque au début du récit.

d) Le lieu retenu sera le bureau de monsieur Lorenzi.

e) La dernière étape du travail préparatoire réside dans le re levé de tous les éléments qui appartiendront au discours didascalique.

Didascalies d'attitude

- "Je me trouble"

- "rougissant"

- "interdite", "se tait", "me jette un regard"

- "elle se mit à pleurer"

Didascalies de ton

- "je balbutie"

- "effrontément"

- "avec une impudence infernale"

- "avec simplicité et fermeté"

Didascalie de geste

- "on lui montre le ruban"


 

MISE EN PLACE DES DIALOGUES.

Premier mouvement scènique

(la scène se passe dans le bureau de monsieur Lorenzi)

Monsieur Lorenzi ; Madame Lorenzi ; Mademoiselle Pontal ; Rousseau

 

M. LORENZI Où l'avez-vous trouvé ?

ROUSSEAU (troublé) C'est que ... (puis, rougissant) C'est Marion qui me

l'a donné.

M.LORENZI Je m'étonne qu'une fille aussi bonne que sage et, de plus

d'une fidélité à toute épreuve, ait commis ce crime.

(s'adressant à sa femme) Nous allons vérifier lequel des deux est le fripon.

(s'adressant à mademoiselle Pontal) Faites venir Marion.

Deuxième mouvement scènique

Les mêmes ; le comte de la Roque ; Marion

SCENE MUETTE

Marion arrive, monsieur lorenzi lui montre le ruban.

ROUSSEAU C'est le ruban que vous m'avez donné !

SCENE MUETTE

Marion reste interdite, se tait, puis jette à Rousseau un regard qui désarmerait les démons.

Rousseau la regarde sans se troubler.

MARION (calmement mais avec assurance) Rousseau, dites-leur que vous mentez ;

examinez votre conscience et ne laissez pas accuser à votre place une fille

innocente. Ne me déshonorez-pas.

ROUSSEAU(ton assuré) Monsieur, je vous jure que je n'ai pas dérobé ce ruban !

(toisant Marion) C'est elle qui me l'a donné !

MARION (en pleurs) Ah ! Rousseau ! je vous croyais un bon caractère ! Vous me rendez bien malheureuse mais je ne voudrais pas être à votre place. Je n'ai rien d'autre à vous dire.

(s'adressant au reste de l'assemblée, calmement mais fermement) Je vous assure que je n'ai pas dérobé ce ruban. Je suis une fille honnête et jamais, vous n'avez eu à me faire le moindre reproche.

LE COMTE DE LA ROQUE Brisons là. Puisque chacun d'entre vous accuse l'autre et faute de preuves suffisantes, je vous congédie tous les deux.La conscience du coupable vengera assez l'innocent

 

CONCLUSION

La théâtralité chez Rousseau permet de constater que dans Les Confessions, le fossé entre le passé et le présent est gommé. Rousseau ne part pas " à la recherche du temps perdu" car le passé est inscrit dans un présent intemporel.

D'autres passages Des Confessions transforment le lecteur en spectateur . La prosopopée inaugurale du premier livre ou la première rencontre avec madame de Warens peuvent, par exemple, faire l'objet de transposition.

 

Merci à ANNE, HELENE, NANCY et JONATHAN pour leur studieuse collaboration.


 Maintenant, les élèves peuvent faire la lecture méthodique de ce passage.


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