STRUCTURE DU ROMAN
Le titre choisi par Maupassant surprend d'abord par sa banalité. en effet, le recours au déterminant indéfini et l'absence d'adjectif annonce le récit d'une réalité quelconque et commune.
Néanmoins, dés l'incipit, le lecteur apprend qu'il va lire la vie de Jeanne. Le déterminant a alors une valeur particularisante : le sujet du roman est la vie de Jeanne et non pas celle d'autres personnages.
C'est bien ce que démontre la structure de l'oeuvre : tous les événements retenus par l'auteur ont pour but d'éclairer, d'expliquer la vie de l'héroïne. De la première à la dernière page, de 1819 à 1848, la suite chronologique des événements concernera uniquement le personnage principal, les événements vécus par les autres personnages n'intervenant que dans la mesure où ils ont un lien avec la vie de Jeanne. ( ainsi le vicomte de Fourville disparaît de la scène du roman après le meurtre de Julien et de Gilberte : il n'en sera plus jamais question.
REPARTITION DE LA FICTION ROMANESQUE
Ch II
les 3 et 4 mai 1819 (le lendemain et le surlendemain de sa sortie du couvent du Sacré-Coeur à Rennes)
2 jours
Ch II
pas de références temporelles précises ; 1819
?
Ch III
pas de références temporelles précises ; 1819
?
Ch IV
1er juillet 1819 ( mariage prévu pour dans 6 semaines)
mariage le 15 août 1819
6 semaines
Ch : V
19 août 1819 ( 4 jours après le mariage) départ pour Marseille.
27 août 1819 (après 8 jours de voyage) arrivée à Marseille
28 août 1819 départ de Marseille pour Ajaccio.
29 août 1819 arrivée en Corse.
15 octobre 1819 retour à Marseille.
19 octobre 1819 arrivée à paris
27 octobre 1819 départ de Paris, retour vers Les Peuples.
2 mois et 8 jours
Ch : VI
de fin octobre 1819 jusqu'au 9 janvier 1820 ( date du départ du baron et de la baronne pour s'installer à Rouen.)
2 mois et quelques jours
Ch : VII
Fin janvier 1820, accouchement de Rosalie.
Pas d'autres références temporelles.
?
Ch : VIII
Printemps 1820.
Fin juillet 1820, accouchement de Jeanne (normalement prévu pour septembre.)
Fin août 1820, baptême de Paul.
Septembre 1820, mariage de Rosalie.
6 mois
Ch : IX
décembre 1820, mars 1821, avril 1821.
7 mai 1820 (lettre de Jeanne à ses parents pour les inviter à partir du 20 mai)
été 1821, mort de la baronne.
6 mois
Ch : X
été 1821 (après la mort de la baronne)
septembre 1821 (arrivée de l'abbé Tolbiac)
mi-novembre 1821 (retour du baron aux peuples.)
fin de l'hiver 1821.
début mai 1822 (assassinat de Julien et de Gilberte.)
11 mois
Ch XI
mai 1822 (juste après la mort de julien.)
2 années tranquilles : 1822 à 1824
Hiver 1825 installation à Rouen ( mais retour au cours de ce même hiver.)
1830 : Paul a 10 ans ( il est né fin juillet 1820)
1832 : Paul a 12 ans
1835 : Paul a 15 ans
1840 : Paul a 20 ans
1844 : mort du Baron puis de la tante Lison
retour de Rosalie ( après 24 ans d'absence or elle a quitté Les Peuples au printemps 1820 )
22 ans
Ch XII
1845 : le château des peuples est vendu ( le fils de Rosalie a 25 ans or il est né fin janvier 1820 )
fin septembre 1845, déménagement de Jeanne et de Rosalie.
6 mois
Ch XIII
Hiver 1845 à Batteville.
printemps, été 1846.
automne 1846 Jeanne écrit à son fils pour le supplier de rentrer.
Hiver 1847 Jeanne va à Paris à la recherche de son fils.
6 mois
Ch XIV
de l'hiver 1847 au printemps 1848
6 mois
COMMENTAIRE DU TABLEAU
Le temps de la fiction
La durée de la fiction romanesque est de 29 ans : du 3 mai 1819 au printemps 1848 ; Jeanne, jeune fille de 17 ans dans le premier chapitre est devenue une femme , prématurément vieillie de 46 ans. ( il convient toutefois de relativiser car au XIXème siècle une femme de 40 est une femme âgée.)
L'année 1819 occupe une place privilégiée dans l'architecture du roman. En effet, 7 mois (de mai à décembre) sont répartis sur les 6 premiers chapitres et occupent 93 pages sur les 250 du roman soit 1/3 de la narration.
Il s'agit d'une année capitale pour l'héroïne : _ C'est la liberté retrouvée après 5 ans passés au couvent du Sacré-Coeur.
_ C'est la vie sereine entre ses parents dans le château paternel Des Peuples.
_ C'est la rencontre de Julien et la douce période des fiançailles.
_ C'est le jour de son mariage avec son premier cortège de déceptions dés la première nuit.
_ C'est le voyage de noce avec la découverte des paysages de Corse ; période de bonheur sensuel et sentimental.
_ C'est le retour aux peuples
_ Enfin, hélas ! c'est le départ des parents de Jeanne pour Rouen.
Ces différents événements marquent les différentes étapes de l'éducation sentimentale de Jeanne et font entrer Jeanne dans la réalité.
La jeune fille qui rêve de voyages et qui s'émeut au spectacle de la nature devient très vite une femme désabusée qui constate que "l'habitude mettait sur sa vie une couche de résignation" et que son mari "était devenu pour elle un étranger".
En revanche, le chapitre XI couvre une période de 22 ans en 24 pages.
Nous assistons à une accélération du récit : il ne se passe rien d'important pour
Jeanne surtout à partir du moment où Paul s'éloigne des Peuples à partir de 1840.
Les années passent dans la monotonie de l'attente de ses visites entre son père
et sa tante Lison.
La présence de repères temporels précis est inégale dans le roman. Ainsi, le
chapitre V donne une chronologie détaillée du voyage de noce
Le chapitre XI décline les années au rythme de la croissance de Paul.
Mais les chapitres II et III ne donnent aucune indication temporelle précise;
C'est que pendant cette période ( entre mai et juillet 1819 ), Jeanne vit au rythme de
sa liberté et de ses rêves .
Maupassant ponctue donc de dates les événements qui ont joué un rôle important
le parcours de Jeanne. Le nombre des jours et des années qui s'écoulent dans les
différents chapitres résultent de la subjectivité de Jeanne.
"La durée romanesque suit le rythme biopsychique de Jeanne, non la temporalité
rationnelle.' (Bernard Valette dans : "études littéraires")
Le temps de la narration
Dans la préface de Pierre et Jean, Maupassant affirme : "Raconter tout serait impossible car il faudrait un volume au moins par journée pour énumérer la multitude des incidents insignifiants qui emplissent notre vie. Un choix s'impose donc... Voilà pourquoi l'artiste, ayant choisi son thème, ne prendra dans cette vie encombrée de hasards et de futilités que les détails caractéristiques utiles à son sujet."
En 1883, Une VIe, illustre la théorie de 1887.
On peut de fait trouver les différents rythmes possibles de la narration.
Des SCENES : ( le temps de la narration est égal au temps de la fiction.) Exemples : _ la première nuit que Jeanne passe aux Peuples ( 37 à 41)
_ Le voyage en bateau pour aller à Etretat (56.57)
_ la nuit de noce ( 83 à 86 )
Des SOMMAIRES : (le temps de la narration est plus court que le temps de la fiction.)
Exemples : " rien de nouveau n'arriva jusqu'aux derniers jours de juillet"(153)
"Décembre s'écoulait" ( 169) ; "Mars fut clair" (170)
Des PAUSES : (interruption du temps de la fiction )
Exemples : La description de la tante Lison (71)
La description de la chambre de Jeanne (35)
Des ELLIPSES : (passage sous silence d'une partie de la fiction)
Exemples : entre le chapitre II et le chapitre III : le chapitre I se termine sur la visite de l'abbé Picot et le chapitre III commence par "Le dimanche suivant" ( en revanche on constate une suite linéaire exacte entre les chapitres XIII et XIV : fin du chapitre XIII : "Jeanne repartit pour Batteville"; début du chapitre XIV : "alors elle ne sortit plus"
Dans un même passage, Maupassant joue avec les rythmes de la narration;
Dans le chapitre IX :
p.180, 181, Jeanne découvre sa mère inerte au cours de l'après-midi:
SCENE
p.181 "pendant deux heures, on attendit auprès du corps violet et sans vie"
SOMMAIRE
p;181, 182, la réaction de Jeanne quand elle réalise qu'il n'y a plus d'espoir.
SCENE
p.183, 185, jusqu'à la nuit
SOMMAIRE
p.186 , interrogations de Jeanne sur le repos de l'âme.
PAUSE
p.187, 190, Lecture des lettres jusqu'au lever du jour.
SCENE
Enfin ACCELERATION du récit :
ELLIPSE sur la journée qui suivit la mort de la Baronne.
SOMMAIRE sur l'enterrement de la Baronne, p,191
Le rythme de la narration insiste sur les événements, les minimise ou les gomme selon la vie intérieure de Jeanne, "thème" choisi par Maupassant : tout le reste est de l'ordre du détail encombrant et inutile.