STRUCTURE DE JACQUES LE FATALISTE

 

 

         Les différentes étapes du voyage
         
  Les différents récits
         " Une rhapsodie de faits [...] distribués sans ordre"
         Un roman polyphonique

         
       INTRODUCTION

            La lecture de Jacques le Fataliste peut paraître déroutante tant sa structure est a priori complexe. Le  roman suit d’abord de façon chronologique le voyage de Jacques et de son maître qui dure huit jours, mais les dernières pages du roman sont peu précise quant à la durée : «  Un matin » indéterminé précède l’ ellipse des huit jours que l’éditeur s’accorde pour relire les mémoires et proposer des pistes de dénouement au lecteur. Pour se repérer, en l’absence de chapitres et de parties, le lecteur a de rares indications de temps, «  dés la point du jour » (48), «  le voilà déshabillé, couché et endormi » ( 48) qui peuvent facilement passer inaperçues.
            L'absence de dates ou de références historiques ne nous permettent pas de situer facilement l'époque à laquelle se déroulent les aventures de Jacques et de son maître. De toute évidence les aventures des personnages est contemporaine de Diderot puisque Jacques nous dit qu'il " a eu le genou fracassé et qu['il] boite depuis vingt ans" ( 44), or sa blessure date de 1745 ( date de la bataille de Fontenoy), donc l'action du roman se situe en 1765, date à laquelle Diderot ébauche son projet d'écriture.
             L’absence d’intrigue précise déconcerte le lecteur qui a pour seul fil directeur le récit des amours de jacques, récit sans cesse interrompu, par le maître de Jacques, par Jacques lui-même, par le narrateur, par le lecteur fictif ou par les autres personnages du roman qui racontent des histoires annexes. Bref, pas moins de vingt récits viennent s’intercaler entre les différentes étapes du récit des aventures de Jacques. Et si Diderot, conscient de son écriture puzzle, fait dire à Jacques «  Où en étais-je ? je vous prie mon maître, pour cette fois-ci, et pour toutes les autres, de me remettre sur la voie. », on aimerait quelquefois qu’il en usât avec nous comme le maître avec son valet. La structure de Jacques le Fataliste est labyrinthique mais pour autant, elle n’est pas sans ordre ni cohérence;
     
     CHRONOLOGIE DES DIFFÉRENTES ETAPES DU VOYAGE DE JACQUES ET DE SON MAÎTRE
     

Page( GF N°904) Étape Texte de référence
 42 1ère nuit
1er jour
" la nuit les surprit au milieu des champs"
" L'aube du jour parut"
 46
 48
2ème nuit
2ème jour
 " Ils s'arrêtèrent dans la plus misérable des auberges..."
 "Dés la pointe du jour, Jacques sentit une main qui le poussait ; "
 60
 62
 3éme nuit
3ème jour
 " [...] ils furent accueillis par un orage qui les contraignit de s'acheminer..." ( auberge des brigands)
 " [...] de quelque en droit qu'il vous plaise de les mettre en route, ils n'eurent pas fait vingt pas...)
 104
 105
 4ème nuit
 4ème jour
 " Son maître passa la nuit à son chevet..." ( auberge indéterminée)
 " Le maître de jacques descends, ordonne le déjeuner...."
 119
 127
 5ème nuit
 5éme jour
 " Jacques et son maître avaient atteint le gîte où ils avaient la nuit à passer" ( auberge du Gand Cerf)
 " le lendemain Jacques se leva de grand matin"  Ils passent la journée à l'auberge en raison des intempéries)
 185
 188
 199
 6éme nuit 
 6éme jour
 " Et moi, je vous souhaite une bonne nuit" ( auberge du Grand Cerf)
 " Nos deux voyageurs... dormirent la grasse matinée"
 départ de l'auberge : " L'après-dîner, le soleil s'éclaircit. [...] On se salue et l'on s'éloigne."
 201
 218
 7ème nuit
 7ème jour
 " Tout en causant on arriva à la couchée..."
 " Ce matin, le voilà venu et nos voyageurs séparés" ( " voyageurs" = Des Arcis et son secrétaire / Jacques et son maître)
 291
 291
 8ème nuit
 8ème jour
 " Jacques et son maître couchèrent encore une fois en route"
 " Le lendemain ils arrivèrent" ( lieu indéterminé)
 291  Ellipse  " Un jour, le maître dit à son valet... il faut aller où tu sais..." ( fin du récit du narrateur : " et moi je m'arrête "
 300  Ellipse  8 jours plus tard " La huitaine est passée" ( récit pris en charge par un éditeur)

     Ce tableau met en évidence une structure chronologique mais force est de constater qu'en l'absence de repères spatio-temporels précis ( absence de date, de détermination du jour, de repères géographiques...), en l'absence aussi de circonstances et de but précis, la chronologie des différentes étapes du voyage ne nous sert pas à grand-chose, nous sommes loin d'une structure sens comme dans Candide de Voltaire par exemple ( chaque chapitre du conte de Voltaire correspond à une étape géographique du voyage de Candide, mais aussi et surtout à des expériences différentes qui sont autant d' étapes dans la formation de la personnalité du personnage). Tout au plus, peut-on conclure que le voyage de Jacques et de son maître se déroule au gré des nécessités de gîte et de couvert et que même si le narrateur invoque des conditions météorologiques pour justifier le fait que les deux compères soient contraints de séjourner plus longtemps à l'auberge du Grand Cerf, le lecteur n'est pas dupe et sait très bien que les véritables raisons sont d'ordre narratives, il faut d'une part laisser le temps à l'hôtesse de raconter l'histoire de madame de La Pommeraye ( une grande partie de la nuit) et d'autre part laisser le temps à Jacques de commencer le récit de ses amours avec Denise. par ailleurs, on peut considérer que Diderot, refusant les canons du roman traditionnel, veut dérouter le lecteur en feignant de donner à sa lecture un axe linéaire. 
     En fait, la structure de Jacques le Fataliste, est volontairement complexe, mais non pas inexistante, et permet plusieurs entrées :
     

     LES DIFFÉRENTS RECITS
    
RECITS CADRES : le voyage de Jacques et de son maître ( le narrateur ) et le récit des amours de Jacques ( Jacques, l'éditeur),  ( les trois fins possibles : pages 300 à 302 )
    
RECITS ANNEXES : dans leur ordre chronologique : en rouge est indiqué le nom du narrateur.
         comment Jacques fut recueilli et soigné après sa blessure au genou à la bataille de Fontenoy ( 43, 45) ( Jacques)
        
l'histoire du poète de Pondichéry ( pages 74, 75) ( le narrateur)
        
l'histoire de frère de Jacques ( pages 77 à 79) et de frère Ange ( pages 81, 82) ( Jacques)
        
l'aventure d'Ésope ( page 83, 84) ( le narrateur)
        
l'histoire de Monsieur Le Pelletier ( pages 89 à 91) ( Jacques, qui la tient d'un orateur)
         
l'histoire du capitaine de Jacques ( pages 93 à 96) ( Jacques)
        
l'histoire de Gousse et de Prémonval ( pages 98 à 100) ( le narrateur)
        
l'histoire de la mort de Socrate ( 107) ( le maître)
        
l'histoire des deux anneaux ( pages 108, 109) ( le maître)
        
l'histoire de Gousse, (suite) (pages 117 à 119) ( le narrateur)
        
l'histoire de la pâtissière et de son amant ( 124 à 127) ( Gousse)
        
l'histoire des amours de Mme de La Pommeraye ( pages 138 à 143 ; 151 à 154 ; 155 à 183) ( l'hôtesse de l'auberge du Grand Cerf) qui la tient de son mari, qui la tenait de Nanon qui la tenait d'une servante de Mme de La Pommeraye)
        
la fable de La Gaine et le Coutelet ( 144) ( Jacques)
        
l'histoire de l'ami du capitaine de Jacques ( pages 147 à 149) ( Jacques)
        
l'histoire de Desglands ( page 193) ( le maître)
        
l'histoire de Richard, le secrétaire du marquis Des Arcis, et du père Hudson ( Pages 205 à 216) ( le marquis Des Arcis)
        
la confession de l'agonisant ( pages 219 à 221) ( Jacques, qui la tient de Richard)
        
l'histoire des amours du maître ( Pages 247 à 274 ; 287 à 291) ( le maître)
        
suite de l'histoire de Desglands ( son emplâtre) ( Pages 275, 276 ; 278 à 280) ( le maître)
        
l'histoire du fils naturel de Desglands ( pages 276, 277)  ( Jacques)
        
Soit au total pas moins de vingt récits auxquels il faut ajouter les digressions du narrateur mais aussi celles de Jacques et de son maître qui s'entretiennent sur le libre arbitre, la relation des humains avec leur animal domestique ( 200) etc...
     
    REMARQUE 1 : Il faut savoir faire la différence entre les différents récits et les digressions :
         On appelle digression, ou écriture du détour, tout discours qui s'écarte du sujet initial.
Montaigne, dans les Essais, est un champion de la digression au point que certains de ses chapitres ont peu de rapport avec l'horizon d'attente crée par le titre. Par exemple le chapitre Des Coches, ne fait qu'une vague allusion aux désagréments procurés par les voyages en diligence, la quasi totalité du chapitre est une série de digressions sur des sujets variés tels les erreurs de jugement, l'être et le paraître, la justice des princes, les spectacles. Dans Jacques le Fataliste, le narrateur se livre aussi à de nombreuses digressions : tantôt il commente les propos, les attitudes de Jacques et de son maître, les événements que Jacques raconte ( 53) tantôt il entretient son lecteur fictif sur ce qu'il écrira ou n'écrira pas, ( 42, 44, 73...), sur sa conception du roman ( 51), il lui fait part de ses interrogations ( 55),  parle de ses habitudes ( 63), il se justifie ( 66)...Ces digressions sont autant d'interruptions, non seulement du récit initial mais aussi des récits annexes, ce qui interdit toute linéarité de la lecture. Montaigne, disait qu'il écrivait à " saut et à gambade", c'est à dire qu'il consignait ses idées comme elles se présentaient spontanément, la digression dés lors peut être considérée comme la mimésis de la spontanéité du langage, mais il ne faut pas se laisser abuser, Montaigne ou Diderot, feignent de laisser aller l'écriture à sa guise, c'est en fait une stratégie : ou la digression a une valeur explicative, ou une valeur informative, ou elle consiste à faire diversion, c'est à dire à retarder la suite du récit.
        
Par exemple, à la suite de
la discussion entre le chirurgien et l'hôte qui a recueilli Jacques, discussion retranscrite " à la lettre" par le narrateur ( cf page 72), le narrateur se livre à une digression dans laquelle il explique ce qu'il aurait pu ajouter, transformer ce qui aurait contribué à faire un roman qui repose sur le faux, voire sur l'invraisemblable et il rappelle que ce qui compte avant tout dans un roman c'est de dire la vérité.

    REMARQUE 2  : Peut-on parler de récits en abîmes ou de récits enchâssés ou de récits tiroirs ?
     Les trois appellations sont justifiées mais correspondent à des critères précis /
     Récit en abîme ( ou abyme) :ou récit dans le récit ( pour une pièce de théâtre on parlera de théâtre dans le théâtre...voir à ce sujet la structure de L'impromptu de Versailles de Molière)). On parle de mise en abîme ( expression proposée par André Gide et illustrée dans  Les Faux -Monnayeurs :
" J'aime assez qu'en une oeuvre d'art on retrouve ainsi transposé, à l'échelle des personnages, le sujet même de cette oeuvre. Rien ne l'éclaire mieux[ et n'établit plus sûrement toutes les propositions de l'ensemble.[...] ce qui dirait mieux ce que j'ai voulu [...] c'est la comparaison avec le procédé du blason, qui consiste dans le premier, à en mettre un seconde " en abyme")  dés lors que dans un roman ( ou dans une pièce de théâtre) l'auteur a inséré un récit qui n'est pas en relation directe avec le sujet de la narration initiale mais qui lui fait écho, on parlera de construction en abîme. Ainsi, le récit des amours de Mme de La Pommeraye, est inséré dans le récit des amours de Jacques, et illustre une autre approche de la relation amoureuse. 
        
Récits enchâssés  : on parle de récit enchâssé quand un récit entraîne un autre récit : entre les deux s'établit une relation de cause à effet même si le récit enchâssé n'est pas le prolongement du précédent ( du point de vue thématique par exemple). Ainsi, le narrateur affirme que dans un roman seule compte la vérité mais à condition qu'elle soit retranscrite avec génie et " quand on en manque, il ne faut pas écrire" ( 74) ; cette remarque lui rappelle un poète qui voulait écrire et qui n'avait pas de génie, et il nous raconte l'histoire du poète de Pondichéry. De même lorsque Jacques évoque les cinq Louis que son frère Jean lui a donné avant qu'il ne parte pour Lisbonne, il attise la curiosité de son maître qui veut savoir " ce que [son] frère était allé chercher à Lisbonne" aussi Jacques lui fait-il le récit des aventures de son frère et de frère Ange.
        
Récits tiroirs : on parle de récit tiroir lorsqu'un récit est commencé puis interrompu, puis repris  tel celui des amours de Jacques mais aussi, par exemple, celui des aventures du capitaine de Jacques et de son camarade : Jacques veut commencer ce récit quand il en est empêché par son cheval qui s'écarte de sa route : "Jacques allait commencer l'histoire..." ( 92) : Jacques s'inquiète de cette situation et s'en entretient avec son maître et le récit attendu est différé jusqu'à ce que Jacques soit " un peu rassuré" et occupe les pages 93 à 96 ; le récit est interrompu par les interrogations de Jacques au sujet de la mort de son maître, puis par une digression du narrateur ( 98, 99, ...) et ne sera achevé que pages 147 à 149)
         REMARQUE 3 : la technique de l'entrelacement 
         
Les différents récits se succèdent, s'entrecroisent mais ne "se superposent" pas, sauf dans un cas : lorsque Jacques et son maître sont séparés ( Jacques est retourné à l'auberge pour aller rechercher la montre et la bourse qu'ils ont oublié). Le narrateur, omniscient, doté du don d'ubiquité, sait ce que font les deux personnages bien qu'ils ne soient plus ensemble mais pour autant, il ne peut parler des deux ensembles, aussi a-t-il recours à la formule " Cependant" ( 66) ( = pendant ce temps), pour nous raconter ce que faisait le maître pendant que Jacques pris pour un voleur essaie de se défendre : " Cependant, que faisait le maître de Jacques ? Il s'était accroupi ...." ( 66) 

        REMARQUE 4
        Toutes les intrigues annexes se dénouent : celle de Mme de La Pommeraye et du marquis, celle du marquis et de Melle d'Aisnon, le maître retrouve le chevalier de Saint Ouin et se venge, on connaît la fin des amours du maître, même le cheval volé est retrouve. Il n'y a que le récit des amours de Jacques qui reste inachevé, mais Jacques nous avait prévenu !
        

     " UNE INSIPIDE RHAPSODIE DE FAITS [...] DISTRIBUES SANS ORDRE"
        
La discontinuité
     Tous ces récits « annexes » nous éloignent du récit initial et c’est péniblement que l’on suit la chronologie du voyage. C’est comme si le temps était distendu et doté d‘une élasticité qui s’adapte aux besoins du narrateur. Pour autant, la discontinuité est justifiée par les aléas du voyages de Jacques et de son maître
           
Les anachronismes
         Des anachronismes viennent perturber les rares repères. Ainsi, Jacques a été blessé à la bataille de Fontenoy en 1745, or il nous dit qu’il était présent quand son frère est parti pour Lisbonne en 1755. Enfin, la vie de Jacques est racontée dans le désordre : il nous parle d’abord de sa blessure à la guerre, puis de son enfance, de son adolescence, avant de revenir à l’époque de sa blessure et de sa rencontre avec Denise. De toute évidence, la notion de temps est sans importance, ce qui compte c’est que les choses se soient passées, à ce moment ou à un autre, qu’importe.
            Les nombreuses digressions sur l’esthétique du roman non seulement contribuent à la discontinuité narrative mais constituent, avec le lecteur fictif, un débat qui est en marge de celui des protagonistes.
           
Le désordre
           
Selon l'avis du lecteur fictif, Jacques le Fataliste "est une insipide rhapsodie de faits, les uns réels, les autres imaginés, écrits sans grâce et distribués sans ordre." (242).
Pour autant, la structure du roman de Diderot n’est pas aussi anarchique qu’il y paraît et le désordre n'est qu'apparent. Elle respecte une logique. Lorsque Jacques demande à son maître le récit de ses amours il lui répond : « Avant que d’entrer dans l’histoire de mes amours, il faut être sorti des tiennes » et il ne cède que parce que Jacques est réduit au silence par un mal de gorge. De même, le narrateur nous rappelle qu’il ne faut pas s’étonner si le récit des amours de Jacques reste inachevé, il a dit « cent fois […] qu’il ne finirait pas l’histoire de ses amours »,
Certaines interruptions de récit sont justifiés par les péripéties du voyage. Ainsi Jacques «  allait commencer l’histoire de son capitaine lorsque brusquement son cheval […] l’emporte […] entre des fourches patibulaires. ». De même le récit du voyage est interrompu lorsque Jacques et son maître sont séparés.
            Il y a une certaine continuité thématique :certains thèmes sont récurrents : l’amour et ses corollaires ; l’hypocrisie religieuse, la fatalité. On observe des phénomènes d’écho, la marquise et le père Hudson ont le même goût de l’intrigue, le lecteur fictif et le maître font preuve de la même impatience, « Et les amours de Jacques ? », phrase qui devient un véritable motif structurant. Certains personnages se découvrent des liens inattendus, l’hôtesse connaît le capitaine de Jacques, le maître de Jacques est un ami de Desglands, celui-là même qui a recueilli Jacques dans son château, et il a courtisé, en vain, Denise, aussi tous deux nous racontent-ils un pan de l'histoire de Desgands, leurs récits sont complémentaires. On constate aussi le retour de certains personnages : le maître retrouve son rival, le chevalier de Saint-Ouin. Enfin, l’alternance entre le dialogue de Jacques et de son maître et  celui du narrateur et du lecteur fictif suit un rythme régulier
           
Un choix délibéré
            Cette pensée de Pascal « J’écrirai mes pensées sans ordre, et non pas peut-être dans une confusion sans dessein » illustre assez bien le but de Diderot. En effet, Diderot refuse de souscrire à logique romanesque qui conduit le héros vers la fin de ses aventures, sans laisser de place à l’imprévisible, ou en ménageant des hasards extraordinaires. Il veut que le roman se rapproche le plus possible du vrai et pour cela il tient compte des aléas de la vie qui font que les événements ne suivent pas une ligne droite et n’invente pas une cohérence linéaire artificielle pour les besoins de l’intrigue. C’est pour cette raison sans aucun doute que la structure ne s’organise pas artificiellement en chapitres et en parties. De même, si l’hôtesse raconte l’histoire de la marquise dans une durée limitée, elle est contrainte d’interrompre son récit, pour des raisons domestiques, pour des raisons professionnelles, pour des raisons personnelles. Diderot reproduit ici par mimétisme ce qui se passe dans le vie courante.
            De plus, la discontinuité contraint le lecteur à quitter la fiction, à ne pas y adhérer et aussi à se poser des questions sur l’écriture romanesque. Doit-il prendre pour argent comptant tout ce que la narrateur lui raconte ou doit-il faire la part des choses entre ce qui relève de la pure imagination et ce qui peut au contraire se présenter dans la réalité ? Enfin Diderot a été très influencé par Sterne quand il écrivit Jacques le Fataliste, or Sterne disait que dans la structure de Vie et opinions de Tristram Shandy : « deux mouvements inverses s’y combinent et s’y réconcilient quand on les croit prêts à se contrarier. Bref, mon ouvrage digresse mais progresse aussi et en même temps. »

     UN ROMAN POLYPHONIQUE
            On observe  trois principaux niveaux de discours :celui du narrateur et du lecteur, celui de Jacques et de son maître, et celui des autres personnages, ou qu’ils prennent en charge un récit en particulier, tels l’hôtesse ou Des Arcis, ou que leurs propos soient rapportés, tels ceux du capitaine ou de Bigre, par exemple. Souvent d’ailleurs celui qui prend en charge un récit joue le rôle de relais, ainsi, l’histoire de Mme de La Pommeraye est racontée par l’hôtesse qui la tenait de son mari qui la tenait de sa servante qui la tenait de la domestique de Mme de La Pommeraye. ; Jacques raconte à son maître l’histoire de l’agonisant qui lui a été racontée par Richard, le secrétaire de  Des Arcis. Aussi le lecteur est-il souvent amené à se demander «  qui dit quoi , », le narrateur lui-même feint de ne plus savoir qui parle, «  Est-ce Jacques ? […] Est-ce son maître
            Le brouillage des repères énonciatifs est rendu plus complexe par le fait que non seulement on passe d’un niveau à un autre par simple juxtaposition, par exemple, le narrateur demande au lecteur s’il veut la suite des amours de Jacques , il imagine alors  l’attitude que Jacques devra avoir vis à vis de l’hôtesse à son retour et enchaîne sur la discussion de Jacques et de son maître sur l’inconstance : «  voulez-vous […] que nous reprenions les amours de Jacques ? [….] lorsque cette femme remontera Jacques[lui dira…] je vais me coucher : il faut remettre le reste à notre passage. / Le premier serment que se firent deux êtres… », mais aussi parce que parfois plusieurs niveaux de discours interfèrent. Ainsi l’hôtesse fait le récit des amours de la marquise et en même temps elle répond à son mari, à sa servante. Par ailleurs, les récits sont le plus souvent emboîtés les uns dans les autres, ainsi la narrateur commence l’histoire de Gousse, qui se combine avec celle de Prémontval et de Melle Pigeon, s’entretient avec le lecteur de la personnalité de Gousse, reprend le récit du voyage de Jacques, le maître raconte la mort de Socrate, Jacques reprend l’histoire de ses amours, le narrateur poursuit l’histoire de Gousse qui raconte l’histoire de la pâtissière et de son amant….quel foisonnement de récits le lecteur doit-il suivre en même temps !
            Toutefois,Les différents discours ne se télescopent pas toujours, au contraire, le plus souvent il se répondent et c’est comme si le roman était en fait une longue conversation entre les différents protagonistes. Jacques et son maître s’entretiennent sur le thème de la douleur quand le maître fait subitement une chute de cheval alors le narrateur s’interroge sur les réactions de Jacques et sollicite l’avis du lecteur fictif, quant à celles du maître.
           
            Les enjeux de la polyphonie
           
Le choix de la polyphonie évite la monotonie d’une discours univoque,permet de faire intervenir une diversité de personnages, donc de points de vue et aussi de styles. En effet, chaque personnage a son propre langage ce qui offre des variations qui participent à l’effet « réaliste » et évitent au roman de se figer dans une languie artificielle et convenue.
             En multipliant les discours, Diderot  met en évidence la diversité des points de vue et en appelle à l’esprit critique du lecteur. Il fait entendre plusieurs voix sur un même thème et engage un débat d’un genre nouveau entre des personnages qui ne sont pas forcément en présence l’un de l’autre voire des personnages qui ne se rencontrent dans le roman. Par exemple, le thème de l’infidélité est illustré par le récit de l’hôtesse mais aussi par la fable de La gaine et le coutelet, ou par le récit des amours du maître, ce qui permet de conclure que l’inconstance est un fait plusieurs fois constaté, vérifié, donc avéré. En outre, Diderot fait entendre des jugements différents sur un même personnage,cette confrontation des point de vue permet une plus grande objectivité. Mr Le Pelletier est selon l’orateur un bon chrétien selon le capitaine de Jacques, «  un lâche ». De même, au jugement unanime de Jacques,de son maître,du lecteur fictif sur Mme de La Pommeraye, s’oppose celui du narrateur et il le justifie en faisant appel au relativisme en matière de jugement et invite le lecteur fictif, et le lecteur réel, à réviser son verdict. Une même situation peut aussi être envisagée selon différents points de vue. Melle d’Aisnon et Agathe sont toutes deux complices d’une stratégie amoureuse mais si la première fait amende honorable et demande pardon, la seconde profite sans remords de la situation. Diderot exploite au maximum les  enjeux de la polyphonie :un même narrateur peut faire entendre plusieurs voix, ce qui confère un certain dynamisme : le narrateur fait le récit  du voyage de Jacques à la troisième personne, il fait des commentaires, sur ce qu’ils font «  ils avaient tous deux raisons », sur ce qu’il écrit «  Je ne fais pas un roman » , il interpelle le lecteur et il raconte des récits secondaires. Enfin, en ayant recours à des narrateurs relais, Diderot invite le lecteur à la prudence, il faut se méfier de la crédibilité de certains récits, tel celui de l’hôtesse qui est un récit de « quatrième main », en d’autres termes, le lecteur ne doit pas accorder aveuglément de crédit à tout ce qui lui est raconté, «  Soyez circonspect », pas plus qu’il ne doit se fier au jugement d’autrui car comme le dit Jacques : «  Si l’on ne dit presque rien […) qui soit entendu comme on dit, […] on ne fait presque rien qui ne soit jugé comme on l’a fait. »