STRUCTURE DE JACQUES LE FATALISTE
Les
différentes étapes du voyage
Les différents récits
"
Une rhapsodie de faits [...] distribués sans ordre"
Un roman polyphonique
INTRODUCTION
La lecture
de Jacques le Fataliste peut paraître déroutante tant sa structure est
a priori complexe. Le roman suit
d’abord de façon chronologique le voyage de Jacques et de son maître qui
dure huit jours, mais les dernières pages du roman sont peu précise quant à
la durée : « Un matin » indéterminé précède l’ ellipse
des huit jours que l’éditeur s’accorde pour relire les mémoires et
proposer des pistes de dénouement au lecteur. Pour se repérer, en l’absence
de chapitres et de parties, le lecteur a de rares indications de temps, «
dés la point du jour » (48), « le voilà déshabillé, couché et
endormi » ( 48) qui peuvent facilement passer inaperçues.
L'absence
de dates ou de références historiques ne nous permettent pas de situer
facilement l'époque à laquelle se déroulent les aventures de Jacques et de
son maître. De toute évidence les aventures des personnages est contemporaine
de Diderot puisque Jacques nous dit qu'il " a eu le genou fracassé et
qu['il] boite depuis vingt ans" ( 44), or sa blessure date de 1745 ( date
de la bataille de Fontenoy), donc l'action du roman se situe en 1765, date à
laquelle Diderot ébauche son projet d'écriture.
L’absence d’intrigue précise déconcerte le lecteur qui a pour seul
fil directeur le récit des amours de jacques, récit sans cesse interrompu, par
le maître de Jacques, par Jacques lui-même, par le narrateur, par le lecteur
fictif ou par les autres personnages du roman qui racontent des histoires
annexes. Bref, pas moins de vingt récits viennent s’intercaler entre les différentes
étapes du récit des aventures de Jacques. Et si Diderot, conscient de son écriture
puzzle, fait dire à Jacques « Où en étais-je ? je vous prie mon
maître, pour cette fois-ci, et pour toutes les autres, de me remettre sur la
voie. », on aimerait quelquefois qu’il en usât avec nous comme le maître
avec son valet. La structure de Jacques le Fataliste est labyrinthique
mais pour autant, elle n’est pas sans ordre ni cohérence;
CHRONOLOGIE
DES DIFFÉRENTES ETAPES DU VOYAGE DE JACQUES ET DE SON MAÎTRE
| Page( GF N°904) | Étape | Texte de référence |
| 42 | 1ère nuit 1er jour |
" la nuit les surprit au
milieu des champs" " L'aube du jour parut" |
| 46 48 |
2ème nuit 2ème jour |
" Ils s'arrêtèrent
dans la plus misérable des auberges..." "Dés la pointe du jour, Jacques sentit une main qui le poussait ; " |
| 60 62 |
3éme nuit 3ème jour |
" [...] ils furent
accueillis par un orage qui les contraignit de s'acheminer..." (
auberge des brigands) " [...] de quelque en droit qu'il vous plaise de les mettre en route, ils n'eurent pas fait vingt pas...) |
| 104 105 |
4ème nuit 4ème jour |
" Son maître passa
la nuit à son chevet..." ( auberge indéterminée) " Le maître de jacques descends, ordonne le déjeuner...." |
| 119 127 |
5ème nuit 5éme jour |
" Jacques et son
maître avaient atteint le gîte où ils avaient la nuit à passer"
( auberge du Gand Cerf) " le lendemain Jacques se leva de grand matin" Ils passent la journée à l'auberge en raison des intempéries) |
| 185 188 199 |
6éme nuit 6éme jour |
" Et moi, je vous
souhaite une bonne nuit" ( auberge du Grand Cerf) " Nos deux voyageurs... dormirent la grasse matinée" départ de l'auberge : " L'après-dîner, le soleil s'éclaircit. [...] On se salue et l'on s'éloigne." |
| 201 218 |
7ème nuit 7ème jour |
" Tout en causant on
arriva à la couchée..." " Ce matin, le voilà venu et nos voyageurs séparés" ( " voyageurs" = Des Arcis et son secrétaire / Jacques et son maître) |
| 291 291 |
8ème nuit 8ème jour |
" Jacques et son
maître couchèrent encore une fois en route" " Le lendemain ils arrivèrent" ( lieu indéterminé) |
| 291 | Ellipse | " Un jour, le maître dit à son valet... il faut aller où tu sais..." ( fin du récit du narrateur : " et moi je m'arrête " |
| 300 | Ellipse | 8 jours plus tard " La huitaine est passée" ( récit pris en charge par un éditeur) |
Ce tableau met en
évidence une structure chronologique mais force est de constater qu'en
l'absence de repères spatio-temporels précis ( absence de date, de
détermination du jour, de repères géographiques...), en l'absence aussi de
circonstances et de but précis, la chronologie des différentes étapes du
voyage ne nous sert pas à grand-chose, nous sommes loin d'une structure sens
comme dans Candide de Voltaire par exemple ( chaque chapitre du conte de
Voltaire correspond à une étape géographique du voyage de Candide, mais aussi
et surtout à des expériences différentes qui sont autant d' étapes dans la
formation de la personnalité du personnage). Tout au plus, peut-on conclure que
le voyage de Jacques et de son maître se déroule au gré des nécessités de
gîte et de couvert et que même si le narrateur invoque des conditions météorologiques
pour justifier le fait que les deux compères soient contraints de séjourner
plus longtemps à l'auberge du Grand Cerf, le lecteur n'est pas dupe et sait
très bien que les véritables raisons sont d'ordre narratives, il faut d'une
part laisser le temps à l'hôtesse de raconter l'histoire de madame de La
Pommeraye ( une grande partie de la nuit) et d'autre part laisser le temps à
Jacques de commencer le récit de ses amours avec Denise. par ailleurs, on peut
considérer que Diderot, refusant les canons du roman traditionnel, veut
dérouter le lecteur en feignant de donner à sa lecture un axe linéaire.
En fait, la structure de Jacques le Fataliste,
est volontairement complexe, mais non pas inexistante, et permet plusieurs
entrées :
LES DIFFÉRENTS RECITS
RECITS CADRES
: le voyage de Jacques et de son maître (
le narrateur ) et le récit des amours de Jacques (
Jacques, l'éditeur), ( les trois fins
possibles : pages 300 à 302 )
RECITS ANNEXES
: dans leur ordre chronologique : en
rouge est indiqué le nom du narrateur.
comment
Jacques fut recueilli et soigné après sa blessure au genou à la bataille de
Fontenoy ( 43, 45) ( Jacques)
l'histoire du poète de Pondichéry ( pages 74, 75) (
le narrateur)
l'histoire de frère de Jacques ( pages 77 à 79) et
de frère Ange ( pages 81, 82) ( Jacques)
l'aventure d'Ésope ( page 83, 84) (
le narrateur)
l'histoire
de Monsieur Le Pelletier ( pages 89 à 91) ( Jacques,
qui la tient d'un orateur)
l'histoire
du capitaine de Jacques ( pages 93 à 96) ( Jacques)
l'histoire
de Gousse et de Prémonval ( pages 98 à 100) ( le
narrateur)
l'histoire
de la mort de Socrate ( 107) ( le maître)
l'histoire
des deux anneaux ( pages 108, 109) ( le maître)
l'histoire
de Gousse, (suite) (pages 117 à 119) ( le narrateur)
l'histoire
de la pâtissière et de son amant ( 124 à 127) (
Gousse)
l'histoire
des amours de Mme de La Pommeraye ( pages 138 à 143 ; 151 à 154 ; 155 à 183) (
l'hôtesse de l'auberge du Grand Cerf) qui la tient de son mari, qui la tenait
de Nanon qui la tenait d'une servante de Mme de La Pommeraye)
la
fable de La Gaine et le Coutelet ( 144) (
Jacques)
l'histoire
de l'ami du capitaine de Jacques ( pages 147 à 149) (
Jacques)
l'histoire
de Desglands ( page 193) ( le maître)
l'histoire
de Richard, le secrétaire du marquis Des Arcis, et du père Hudson ( Pages 205
à 216) ( le marquis Des Arcis)
la
confession de l'agonisant ( pages 219 à 221) (
Jacques, qui la tient de Richard)
l'histoire
des amours du maître ( Pages 247 à 274 ; 287 à 291) (
le maître)
suite
de l'histoire de Desglands ( son emplâtre) ( Pages 275, 276 ; 278 à 280) (
le maître)
l'histoire
du fils naturel de Desglands ( pages 276, 277) ( Jacques)
Soit
au total pas moins de vingt récits auxquels il faut ajouter les digressions du
narrateur mais aussi celles de Jacques et de son maître qui s'entretiennent sur le
libre arbitre, la relation des humains avec leur animal domestique ( 200) etc...
REMARQUE 1 :
Il faut savoir faire la différence entre les différents récits et les
digressions :
On appelle digression, ou
écriture du détour, tout discours qui s'écarte du sujet
initial. Montaigne,
dans les Essais, est un champion de la digression au point que certains
de ses chapitres ont peu de rapport avec l'horizon d'attente crée par le titre.
Par exemple le chapitre Des Coches, ne fait qu'une vague allusion aux
désagréments procurés par les voyages en diligence, la quasi totalité du
chapitre est une série de digressions sur des sujets variés tels les erreurs de
jugement, l'être et le paraître, la justice des princes, les spectacles. Dans
Jacques le Fataliste, le narrateur se livre aussi à de nombreuses
digressions : tantôt il commente les propos, les attitudes de Jacques et
de son maître, les événements que Jacques raconte ( 53) tantôt il entretient
son lecteur fictif sur ce qu'il écrira ou n'écrira pas, ( 42, 44, 73...), sur
sa conception du roman ( 51), il lui fait part de ses interrogations (
55), parle de ses habitudes ( 63), il se justifie ( 66)...Ces digressions
sont autant d'interruptions, non seulement du récit initial mais aussi des
récits annexes, ce qui interdit toute linéarité de la lecture.
Montaigne, disait qu'il écrivait à " saut et à gambade", c'est à
dire qu'il consignait ses idées comme elles se présentaient spontanément, la
digression dés lors peut être considérée comme la mimésis de la
spontanéité du langage, mais il ne faut pas se laisser abuser, Montaigne ou
Diderot, feignent de laisser aller l'écriture à sa guise, c'est en fait une
stratégie : ou la digression a une valeur explicative, ou une valeur
informative, ou elle consiste à faire diversion, c'est à dire à retarder la
suite du récit.
Par exemple, à la suite de
la discussion entre le
chirurgien et l'hôte qui a recueilli Jacques, discussion retranscrite " à la
lettre" par le narrateur ( cf page 72), le narrateur se livre à une
digression dans laquelle il explique ce qu'il aurait pu ajouter, transformer ce
qui aurait contribué à faire un roman qui repose sur le faux, voire sur l'invraisemblable
et il rappelle que ce qui compte avant tout dans un roman c'est de dire la
vérité.
REMARQUE 2 : Peut-on
parler de récits en abîmes ou de récits enchâssés ou de récits tiroirs ?
Les trois
appellations sont justifiées mais correspondent à des critères précis /
Récit en abîme
( ou abyme) :ou
récit dans le récit ( pour une pièce de théâtre on parlera de théâtre
dans le théâtre...voir à ce sujet la structure de L'impromptu
de Versailles de Molière)). On parle de mise en abîme ( expression
proposée par André Gide et illustrée dans Les Faux
-Monnayeurs : " J'aime assez qu'en une
oeuvre d'art on retrouve ainsi transposé, à l'échelle des personnages, le
sujet même de cette oeuvre. Rien ne l'éclaire mieux[ et n'établit plus
sûrement toutes les propositions de l'ensemble.[...] ce qui dirait mieux ce que
j'ai voulu [...] c'est la comparaison avec le procédé du blason, qui consiste
dans le premier, à en mettre un seconde " en abyme")
dés lors que
dans un roman ( ou dans une pièce de théâtre) l'auteur a inséré un récit
qui n'est pas en relation directe avec le sujet de la narration initiale mais qui lui fait
écho, on parlera de construction en abîme. Ainsi, le récit des amours de Mme de La Pommeraye, est inséré dans le
récit des amours de Jacques, et illustre une autre approche de la relation
amoureuse.
Récits
enchâssés : on
parle de récit enchâssé quand un
récit entraîne un autre récit :
entre les deux s'établit une relation de cause à effet même si le récit
enchâssé n'est pas le prolongement du précédent ( du point de vue
thématique par exemple). Ainsi, le narrateur affirme que dans un roman seule
compte la vérité mais à condition qu'elle soit retranscrite avec génie et
" quand on en manque, il ne faut pas écrire" ( 74) ; cette remarque
lui rappelle un poète qui voulait écrire et qui n'avait pas de génie, et il
nous raconte l'histoire du poète de Pondichéry. De même lorsque Jacques
évoque les cinq Louis que son frère Jean lui a donné avant qu'il ne parte
pour Lisbonne, il attise la curiosité de son maître qui veut savoir " ce
que [son] frère était allé chercher à Lisbonne" aussi Jacques lui
fait-il le récit des aventures de son frère et de frère Ange.
Récits
tiroirs : on parle de récit
tiroir lorsqu'un récit est
commencé puis interrompu, puis repris tel celui des amours de
Jacques mais aussi, par exemple, celui des aventures du capitaine de Jacques et
de son camarade : Jacques veut commencer ce récit quand il en est empêché par
son cheval qui s'écarte de sa route : "Jacques allait commencer
l'histoire..." ( 92) : Jacques s'inquiète de cette situation et s'en
entretient avec son maître et le récit attendu est différé jusqu'à ce que Jacques soit " un peu rassuré" et occupe les pages 93 à 96 ; le
récit est interrompu par les interrogations de Jacques au sujet de la mort de
son maître, puis par une digression du narrateur ( 98, 99, ...) et ne sera
achevé que pages 147 à 149)
REMARQUE 3 : la technique de
l'entrelacement
Les
différents récits se succèdent, s'entrecroisent mais ne "se
superposent" pas, sauf dans un cas : lorsque Jacques et son maître
sont séparés ( Jacques est retourné à l'auberge pour aller rechercher la
montre et la bourse qu'ils ont oublié). Le narrateur, omniscient, doté du don
d'ubiquité, sait ce que font les deux personnages bien qu'ils ne soient plus
ensemble mais pour autant, il ne peut parler des deux ensembles, aussi a-t-il
recours à la formule " Cependant" ( 66) ( = pendant ce temps), pour
nous raconter ce que faisait le maître pendant que Jacques pris pour un voleur essaie de se défendre : " Cependant, que faisait le maître de
Jacques ? Il s'était accroupi ...." ( 66)
REMARQUE
4 :
Toutes les intrigues annexes se
dénouent : celle de Mme de La Pommeraye et du marquis, celle du marquis et de
Melle d'Aisnon, le maître retrouve le chevalier de Saint Ouin et se venge, on
connaît la fin des amours du maître, même le cheval volé est retrouve. Il
n'y a que le récit des amours de Jacques qui reste inachevé, mais Jacques nous
avait prévenu !
"
UNE INSIPIDE RHAPSODIE DE FAITS [...] DISTRIBUES SANS
ORDRE"
La discontinuité
Tous ces récits
« annexes » nous éloignent du récit initial et c’est péniblement
que l’on suit la chronologie du voyage. C’est comme si le temps était
distendu et doté d‘une élasticité qui s’adapte aux besoins du narrateur.
Pour autant, la discontinuité est justifiée par les aléas du voyages de Jacques et de son maître
Les anachronismes
Des
anachronismes viennent perturber les rares repères. Ainsi, Jacques a été
blessé à la bataille de Fontenoy en 1745, or il nous dit qu’il était présent
quand son frère est parti pour Lisbonne en 1755. Enfin, la vie de Jacques est
racontée dans le désordre : il nous parle d’abord de sa blessure à la
guerre, puis de son enfance, de son adolescence, avant de revenir à l’époque
de sa blessure et de sa rencontre avec Denise. De toute évidence, la notion de
temps est sans importance, ce qui compte c’est que les choses se soient passées,
à ce moment ou à un autre, qu’importe.
Les nombreuses digressions sur l’esthétique du roman non seulement
contribuent à la discontinuité narrative mais constituent, avec le lecteur
fictif, un débat qui est en marge de celui des protagonistes.
Le
désordre
Selon
l'avis du lecteur fictif, Jacques le Fataliste "est une
insipide rhapsodie de faits, les uns réels, les autres imaginés, écrits sans
grâce et distribués sans ordre." (242).
Pour autant, la structure du roman de Diderot n’est pas aussi
anarchique qu’il y paraît et le désordre n'est qu'apparent. Elle respecte une logique. Lorsque Jacques demande
à son maître le récit de ses amours il lui répond : « Avant que
d’entrer dans l’histoire de mes amours, il faut être sorti des tiennes »
et il ne cède que parce que Jacques est réduit au silence par un mal de gorge.
De même, le narrateur nous rappelle qu’il ne faut pas s’étonner si le récit
des amours de Jacques reste inachevé, il a dit « cent fois […] qu’il
ne finirait pas l’histoire de ses amours »,
Certaines interruptions de récit sont justifiés par les péripéties du
voyage. Ainsi Jacques « allait commencer l’histoire de son capitaine
lorsque brusquement son cheval […] l’emporte […] entre des fourches
patibulaires. ». De même le récit du voyage est interrompu lorsque
Jacques et son maître sont séparés.
Il y a une certaine continuité thématique :certains thèmes sont récurrents :
l’amour et ses corollaires ; l’hypocrisie religieuse, la fatalité. On
observe des phénomènes d’écho, la marquise et le père Hudson ont le même
goût de l’intrigue, le lecteur fictif et le maître font preuve de la même
impatience, « Et les amours de Jacques ? », phrase qui devient
un véritable motif structurant. Certains personnages se découvrent des liens
inattendus, l’hôtesse connaît le capitaine de Jacques, le maître de Jacques
est un ami de Desglands, celui-là même qui a recueilli Jacques dans son
château, et il a courtisé, en vain, Denise, aussi tous deux nous racontent-ils
un pan de l'histoire de Desgands, leurs récits sont complémentaires. On constate aussi le
retour de certains personnages : le maître retrouve son rival, le
chevalier de Saint-Ouin. Enfin, l’alternance entre le dialogue de Jacques et
de son maître et celui du
narrateur et du lecteur fictif suit un rythme régulier
Un choix
délibéré
Cette pensée de Pascal « J’écrirai mes pensées sans ordre, et
non pas peut-être dans une confusion sans dessein » illustre assez bien
le but de Diderot. En effet, Diderot refuse de souscrire à logique romanesque
qui conduit le héros vers la fin de ses aventures, sans laisser de place à
l’imprévisible, ou en ménageant des hasards extraordinaires. Il veut que le
roman se rapproche le plus possible du vrai et pour cela il tient compte des aléas
de la vie qui font que les événements ne suivent pas une ligne droite et
n’invente pas une cohérence linéaire artificielle pour les besoins de l’intrigue. C’est
pour cette raison sans aucun doute que la structure ne s’organise pas
artificiellement en chapitres et en parties. De même, si l’hôtesse raconte
l’histoire de la marquise dans une durée limitée, elle est contrainte
d’interrompre son récit, pour des raisons domestiques, pour des raisons
professionnelles, pour des raisons personnelles. Diderot reproduit ici par mimétisme
ce qui se passe dans le vie courante.
De plus, la discontinuité contraint le lecteur à quitter la fiction, à
ne pas y adhérer et aussi à se poser des questions sur l’écriture
romanesque. Doit-il prendre pour argent comptant tout ce que la narrateur lui
raconte ou doit-il faire la part des choses entre ce qui relève de la pure
imagination et ce qui peut au contraire se présenter dans la réalité ?
Enfin Diderot a été très influencé par Sterne quand il écrivit Jacques
le Fataliste, or Sterne disait que dans la structure de Vie et opinions
de Tristram Shandy : « deux mouvements inverses s’y
combinent et s’y réconcilient quand on les croit prêts à se contrarier.
Bref, mon ouvrage digresse mais progresse aussi et en même temps. »
UN ROMAN POLYPHONIQUE
On observe
trois principaux niveaux de discours :celui du narrateur et du
lecteur, celui de Jacques et de son maître, et celui des autres personnages, ou
qu’ils prennent en charge un récit en particulier, tels l’hôtesse ou Des
Arcis, ou que leurs propos soient rapportés, tels ceux du capitaine ou de
Bigre, par exemple. Souvent d’ailleurs celui qui prend en charge un récit
joue le rôle de relais, ainsi, l’histoire de Mme de La Pommeraye est racontée
par l’hôtesse qui la tenait de son mari qui la tenait de sa servante qui la
tenait de la domestique de Mme de La Pommeraye. ; Jacques raconte à son maître
l’histoire de l’agonisant qui lui a été racontée par Richard, le secrétaire de
Des Arcis. Aussi le lecteur est-il souvent amené à se demander «
qui dit quoi , », le narrateur lui-même feint de ne plus savoir qui
parle, « Est-ce Jacques ? […] Est-ce son maître
Le brouillage des repères énonciatifs est rendu plus complexe par le
fait que non seulement on passe d’un niveau à un autre par simple
juxtaposition, par exemple, le narrateur demande au lecteur s’il veut la suite
des amours de Jacques , il imagine alors l’attitude
que Jacques devra avoir vis à vis de l’hôtesse à son retour et enchaîne sur
la discussion de Jacques et de son maître sur l’inconstance : «
voulez-vous […] que nous reprenions les amours de Jacques ? [….]
lorsque cette femme remontera Jacques[lui dira…] je vais me coucher : il
faut remettre le reste à notre passage. / Le premier serment que se firent deux
êtres… », mais aussi parce que parfois plusieurs niveaux de discours
interfèrent. Ainsi l’hôtesse fait le récit des amours de la marquise et en
même temps elle répond à son mari, à sa servante. Par ailleurs, les récits
sont le plus souvent emboîtés les uns dans les autres, ainsi la narrateur
commence l’histoire de Gousse, qui se combine avec celle de Prémontval et de
Melle Pigeon, s’entretient avec le lecteur de la personnalité de Gousse,
reprend le récit du voyage de Jacques, le maître raconte la mort de Socrate,
Jacques reprend l’histoire de ses amours, le narrateur poursuit l’histoire
de Gousse qui raconte l’histoire de la pâtissière et de son amant….quel
foisonnement de récits le lecteur doit-il suivre en même temps !
Toutefois,Les différents discours ne se télescopent pas toujours, au
contraire, le plus souvent il se répondent et c’est comme si le roman était
en fait une longue conversation entre les différents protagonistes. Jacques et
son maître s’entretiennent sur le thème de la douleur quand le maître fait
subitement une chute de cheval alors le narrateur s’interroge sur les réactions
de Jacques et sollicite l’avis du lecteur fictif, quant à celles du maître.
Les enjeux de la polyphonie
Le choix de la polyphonie évite la monotonie d’une discours
univoque,permet de faire intervenir une diversité de personnages, donc de
points de vue et aussi de styles. En effet, chaque personnage a son propre
langage ce qui offre des variations qui participent à l’effet
« réaliste » et évitent au roman de se figer dans une languie
artificielle et convenue.
En multipliant les discours,
Diderot met en évidence la
diversité des points de vue et en appelle à l’esprit critique du lecteur. Il
fait entendre plusieurs voix sur un même thème et engage un débat d’un
genre nouveau entre des personnages qui ne sont pas forcément en présence
l’un de l’autre voire des personnages qui ne se rencontrent dans le roman.
Par exemple, le thème de l’infidélité est illustré par le récit de
l’hôtesse mais aussi par la fable de La gaine et le coutelet, ou par
le récit des amours du maître, ce qui permet de conclure que l’inconstance
est un fait plusieurs fois constaté, vérifié, donc avéré. En outre, Diderot
fait entendre des jugements différents sur un même personnage,cette
confrontation des point de vue permet une plus grande objectivité. Mr Le
Pelletier est selon l’orateur un bon chrétien selon le capitaine de Jacques,
« un lâche ». De même, au jugement unanime de Jacques,de son
maître,du lecteur fictif sur Mme de La Pommeraye, s’oppose celui du narrateur
et il le justifie en faisant appel au relativisme en matière
de jugement et invite le lecteur fictif, et le lecteur réel, à réviser son
verdict. Une même situation peut aussi être envisagée selon différents
points de vue. Melle d’Aisnon et Agathe sont toutes deux complices d’une
stratégie amoureuse mais si la première fait amende honorable et demande
pardon, la seconde profite sans remords de la situation. Diderot exploite au
maximum les enjeux de la
polyphonie :un même narrateur peut faire entendre plusieurs voix, ce qui
confère un certain dynamisme : le narrateur fait le récit
du voyage de Jacques à la troisième personne, il fait des commentaires,
sur ce qu’ils font « ils avaient tous deux raisons », sur ce
qu’il écrit « Je ne fais pas un roman » , il interpelle le
lecteur et il raconte des récits secondaires. Enfin, en ayant recours à des
narrateurs relais, Diderot invite le lecteur à la prudence, il faut se méfier
de la crédibilité de certains récits, tel celui de l’hôtesse qui est un
récit de « quatrième main », en d’autres termes, le lecteur ne
doit pas accorder aveuglément de crédit à tout ce qui lui est raconté,
« Soyez circonspect », pas plus qu’il ne doit se fier au jugement
d’autrui car comme le dit Jacques : « Si l’on ne dit presque
rien […) qui soit entendu comme on dit, […] on ne fait presque rien qui ne
soit jugé comme on l’a fait. »