le style

lightmov.gif (844 octets) Remarque : le texte qui nous est proposé est une traduction et en toute logique, faire une étude du style n'est pas justifiée puisque pour apprécier l'écriture à sa juste valeur, il convient de travailler sur la version orignale du texte. Pour autant, nous considérons que la traduction rend compte du choix de l'écriture de son auteur, c'est pourquoi, nous nous autorisons quelques remarques, non sur le choix des mots ou sur les figures de rhétorique, mais sur la façon de dire l'indicible.

   arrow32.gif (570 octets) Dans l'appendice qui suit l'édition de poche, Primo Levi précise le choix de son écriture : " J'ai délibérément recouru au langage sobre et posé du témoin plutôt qu'au pathétique de la victime ou à la véhémence du vengeur : je pensais que mes paroles seraient d'autant plus crédibles qu'elles apparaîtraient plus objectives, et dépassionnées ; c'est dans ces conditions seulement qu'un témoin appelé à déposer en justice remplit sa mission qui est de préparer le terrain aux juges. Et les juges, c'est vous." ( 191)

    arrow32.gif (570 octets) Il est vrai que le lecteur est frappé par la sobriété du style. Le style dépouillé caractérise cette écriture de la sincérité qui veut être le plus proche possible de la réalité, sans rien ajouter, sans exagérer et sans non plus guider le lecteur dans des émotions trop fortes. Prenons un exemple parmi d'autres : Dans le chapitre IV, Primo Levi raconte un accident de travail dont il a été victime sans se livrer à une description pittoresque de sa blessure et sans s'épancher sur sa douleur. C'est la description de l'attitude de ceux qui l'entourent qui suggère sa souffrance et l'indifférence dont il est l'objet : " L'arête en fonte s'est enfoncée dans mon pied gauche. L'espace d'une minute, tout disparaît dans un vertige de souffrance. [...] L'incident est clos." telles sont les seules indications que Levi nous donne sur sa blessure. La partie du texte qui se situe entre les crochets, décrit très précisément, suivant leur ordre chronologique l'impassibilté de l'entourage : " Lorsque je reprends conscience, Null Achtzehn n'a pas bougé, il est planté là, les mains enfilées dans ses manches, muet, à me regarder d'un oeil vide. Mischa et le Galicien arrivent, parlent entre eux en yiddish, me donnant de vagues conseils. Arrivent Templer et David, suivis du gros de la troupe qui profite de la diversion pour interrompre le travail. Arrive le Kapo, qui distribue coups de pied, coups de poing et jurons, dispersant les hommes comme paille au vent." Dés lors, le lecteur comprend le climat d'égoïsme, de solitude et de violence qui caractérise la vie au camp.

     arrow32.gif (570 octets) La plainte et la déréliction sont quasi absentes du livre ou alors elles sont  très discrètes. " Oh, pouvoir pleurer ! Oh, pouvoir affronter le vent comme nous le faisions autrefois...". (74) Primo Levi ne veut pas faire de son récit la plainte d'une victime mais au contraire dire le plus simplement possible à ceux qui ne l'ont pas vécu l'horreur des camps : il s'agit de transmettre, de donner à voir, à entendre, le plus exactement possible, pour provoquer l'indignation du lecteur. Une fois pourtant, Primo Levi a un cri de colère et de dédain. dans le chapitre 13, après l'épreuve douloureuse de la sélection, Primo Levi entend Khun, remercier Dieu ne pas avoir choisi. Toute une série de questions traduisent sa colère à l'égard de l'égoïsme forcené et de l'impudeur de ce viel homme qui repose à côté de Beppo, ce jeune Grec de 20 ans qui sera gazé le lendemain et qui s'enferme dans un silence très digne. Et le chapitre se conclut sur cette phrase méprisante : " Si j'étais Dieu, la prière de Khun, je la cracherais par terre." ( 139)

    arrow32.gif (570 octets) La précision des descriptions de la topographie du camp ( voir le lager), de son organisation, du travail, des différents horaires au rythme des saisons et de la longueur des jours et des nuits, des rituels, est telle qu'elle permet au lecteur de se représenter très facilement les conditions dans lesquelles vivaient les déportés. Par exemple, Primo Levi décrit avec une précision de géomètre et de metteur en scène la distance qu'il doit parcourir pour déposer une poutre : " Vingt pas et nous arrivons à la voie, il y a un câble à enjamber. Mais la poutre n'est pas bien calée, quelque chose ne va pas, elle tend à glisser de mon épaule. Cinquante pas, soixante. La porte de l'entrepôt ; encore la même distance, et nous pourrons déposer notres fardeau." ( 46-47).

   arrow32.gif (570 octets) Par ailleurs, Primo Levi fait preuve de concision : ses phrases sont courtes et simples, témoignant d'un refus de complexité même syntaxique. Tel un scientifique, qu'il est d'ailleurs avant d'être un écrivain, il consigne, il fait un constat, sans rien ajouter de superflu. dans Conversations et entretiens il déclare : " J'ai souvent pensé que mon modèle littéraire, ce n'était pas Pétrarque ou Goethe, mais le petit rapport de fin de semaine, celui qu'on rédige à l'usine ou au laboratoire, qui doit être clair et concis, et qui ne laisse que très peu de place à ce qu'on appelle, la "belle écriture".

    arrow32.gif (570 octets) Mais, par moment, l'auteur se heurte à l'insuffisance du langage : à l'intérieur du camp, les mots n'ont pas le même sens qu'à l'extérieur : "Morgen früh" signifie " jamais" au camp, et "demain matin " à l'extérieur : le premier dit le désespoir, le second l'espoir. Dans le chapitre 13, Primo Levi expose l'insuffisance des mots : " [...] ce que nous appelons faim ne correspond en rien à la sensation qu'on peut avoir quand on a sauté un repas, de même notre façon d'avoir froid mériterait un nom particulier. Nous disons " faim", nous disons " fatigue", "peur" et "douleur", nous disons " hiver" et en disant cela nous disons autre chose, des choses que ne peuvent exprimer les mots libres, créés par des hommes libres [...] Si les Lagers avaient duré plus longtemps, ils auraient donné le jour à un langage d'une âpreté nouvelle..." (132). Ainsi s'exprime l'incapacité du langage à dire, ce ne sera toujours qu'une approximation de sens  qui sera accessible au lecteur. Aussi Primo Levi, à défaut de nommer, se contente de dire qu'il ne peut pas dire : " [...] nous nous apercevons que notre langage manque de mots pour exprimer cette insulte : la démolition d'un homme" ( 26). Le langage n'est pas apte à traduire ce qui paraît invraissemblable, ce qui est hors de la norme.

    arrow32.gif (570 octets)L'insuffisance des mots à traduire l'intensité de ce qui est vécu et ressenti est précisée page 127, lorsque Primo Levi raconte sa rencontre avec Lorenzo, ce travailleur civil italien hors du commun : " L'histoire de mes rapports avec Lorenzo est à la fois longue et courte, simple et énigmatique. C'est une histoire qui appartient à un temps et à des circonstances aujourd'hui abolis, que rien dans la réalité présente ne saurait restituer, et dont je ne crois pas qu'elle puisse être plus comprise que ne le sont aujourd'hui les faits légendaires ou ceux des temps les plus reculés" ( 128) et pour exprimer l'impossible il use de " termes concrets".

    arrow32.gif (570 octets) La difficulté de dire est d'autant plus difficile que toutes sortes de langages résonnent dans le camp : le terme "pain", " sacro-saint petit cube gris"   est décliné dans toutes les langues page 40 : " pain - Brot - Broit - chelb - lechem - kenyér"  D'abord la diversité des langues des détenus ( voir les thèmes)  les contraint à user d'un langage commun hybride comme : "Selekja" : mot hybride, mi-latin mi-polonais, [qui] revient de plus en plus souvent, dans les conversations en différentes langues" ( 132), mai aussi le langage propre au camp qui imposent à Primo Levi de citer souvent des termes allemand, comme s'ils étaient intraduisibles, ou du moins, comme si leur traduction mutilait leur sens.

     arrow32.gif (570 octets) Par endroit, Primo Levi refuse de dire, par pudeur, mais aussi pour ne pas céder à un  pathétique exubérant qui violerait l'intensité des sentiments et des émotions. Ainsi, le matin du départ pour Auschwitz, les 650 prisonniers s'apprêtent à se séparer : " Bien des mots furent alors prononcés, bien des gestes accomplis, dont il vaut mieux taire le souvenir. " ( 15) et un peu plus loin, lorsqu'arrivé à la fin du voyage il dit adieu à une de ses amies : "Nous nous dîmes alors, en cette heure décisive, des choses qui ne se disent pas entre vivants." ( 18) La souffrance est telle que dire c'est encore trop peu, seul le silence est capable de traduire ce qui dépasse l'entendement.  Le langage humain n'existe que pour exprimer ce qui est humain or nous sommes dans le domaine de l'inhumain, de l'invraissemblable et Primo Levi précise dans Conversations et entretiens : " Il est difficile de rendre compte de cette expérience avec des mots. [...] j'ai parfois eu la sensation que je m'étais lancé dans une entreprise à peu près impossible."

    arrow32.gif (570 octets)Le but premier de Primo Levi est de communiquer à son lecteur ce qu'il a vu, ce qu'il a entendu, sans rien ajouter qui puisse déformer le pacte de véracité qu'il conclut avec son lecteur. Dans l'appendice, il précise : " Je me suis limité à rapporter les faits dont j'avais une expérience directe, excluant ceux dont je n'ai eu connaissance que plus tard [...] Vous remarquerez que je n'ai pas cité les chiffres du massacre d'Auschwitz, pas plus que je n'ai décrit les mécanismes des chambres à gaz et des fours crématoires." Pour communiquer au plus juste, il convient d'avoir recours à un langage sans ornement, sans emportements, il faut maîtriser son émotion, il s'agit plus de convaincre que de persuader : l'argumentaire a plus de poids quand il ne "joue" pas avec les sentiments du lecteur. C'est pour cette raison sans doute que le lecteur est interpellé, pour qu'il s'interroge et qu'il nomme lui-même les sentiments qui sont suggérés. Ainsi lorsqu'il évoque l'acharnement des mères à préparer les bagages pour le voyage , sans rien oublier pour leurs enfants : N'en feriez-vous pa autant vous aussi ? Si on devait vous tuer demain avec votre enfant, refuseriez-vous de lui donner à manger aujourd'hui ? " ( 14) et page 92, pour conclure le chapitre 8 dans lequel il rapporte les tractations entre les prisonniers et les civils : " Nous voudrions dés lors inviter le lecteur à s'interroger : que pouvait bien justifier au Lager des mots comme " bien" et " mal", " juste" et "injuste" ? A chacun de se prononcer d'après le tableau que nous avons tracé et les exemples fournis ; à chacun de nous dire ce qui pouvait bien subsister de notre monde moral en deçà des barbelés ."

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