TEMOIGNAGE

Prisonnière politique ( triangle rouge) Ginette devint le numéro 15206

    Le jeudi 26 septembre 2001, dans le cadre d'un travail de réflexion sur la Shoa, les élèves du lycée Beau Jardin étaient réunis pour écouter les témoignages de deux anciens déportés : Jérôme SCORIN et Ginette CLEMENT. Non sans émotion chacun évoqua la dure réalité des camps, celui d'Auschwitz pour J. Scorin et celui de Ravensbrück pour Ginette.

   Nous avons demandé à Ginette de nous autoriser à mettre en ligne son témoignage : Merci à elle.

Ginette, à gauche, accompagnée de son mari, en train de me préciser la condition de la vie des femmes à Ravensbrück

    " Le 27 janvier 1944, mes parents, résistants juifs, sont arrêtés, dirigés vers Drancy puis à Auschwitz, où ils furent gazés puis brûlés le 15 février 1944. Ce sont des voisins qui nous prévinrent, ma sœur et moi, de leur arrestation et déportation. C'est seulement cinq ans après la fin de la guerre que j'obtins "le certificat" de décès de mes parents, jusque là, ils étaient portés disparus. Après l'arrestation de nos parents, ma sœur et moi décidâmes de continuer à nous battre et de prendre le relais et c'est ainsi qu'à l'âge de quinze ans, je devins agent de liaison, sous le pseudonyme d'Annick. D'abord mes activités de résistante me conduisirent en Côte D'Or, puis en Saône et Loire et enfin en Bretagne. Les missions qui m'étaient confiées étaient dangereuses et consistaient en transport de faux papiers, d'argent, de journaux et d'informations pour nos chefs. 

    Mon rôle de résistante s'arrêta en gare de Rennes où je fus arrêtée par la milice française, mon chef de réseau n'ayant pas résisté à la pression des miliciens, il avait décliné mon identité. Je dus subir de longs interrogatoires, je fus torturée et finalement, devant mon silence, les miliciens décidèrent de me remettre aux autorité allemandes de la gestapo. Je fus emprisonnée à rennes et condamnée à mort. On vint me prévenir dans ma cellule que je devais être fusillée, mais la prison fut bombardée et les Allemands évacuèrent tous les prisonniers pour les diriger dans des camps de concentration. Alors commença un long périple de quinze jours en wagons à Bestiaux.

     La fin du voyage s'appelait Ravensbrück, camp peuplé exclusivement de femmes et d'enfants, l ( 132 000 au total dont 92 000 ne revinrent pas ) le premier camp de concentration et d'extermination ouvert par les Allemands en 1939, pour recevoir, d'abord, les femmes qui s'opposaient au régime d'Hitler. Ce camp est un camp d'extermination, chacune d'entre nous était destinée à la mort par la faim, le froid, le travail, les coups, les expériences médicales et l'humiliation. La personne n'était plus qu'"un stück", ( un morceau), réduit à l'état de bête. Quand on arrive dans ce camp, on est "accueilli" par un décor floral luxuriant, toujours bien entretenu. Les Allemands ne manquaient pas de raffinement dans leur sauvagerie. Après nous avoir démuni de nos effets personnels, de nos vêtements et de nos chaussures, après avoir pris la douche de désinfection, on nous distribua des robes, au hasard. C'était carnavalesque : certaines femmes étaient en robe du soir, d'autres avaient des robes trop courtes ou trop longues. Je reçus une robe en coton, trop courte et peu adaptée à la saison. Un peu plus tard ( on suppose qu'ils étaient en rupture de stock), on nous distribua la veste rayée, le traditionnel " costume " des camps, sur laquelle je dus coudre mon numéro, le 15206 et le triangle rouge qui me désignait comme déportée politique. ( selon la couleur du triangle on savait à quelle " communauté" appartenait chacune d'entre nous : le triangle rouge, pour les politiques, le triangle vert, pour les droits communs, le triangle rose, pour les homosexuelles, le triangle orange, pour les tziganes, le triangle noir, pour les criminelles, le triangle violet, pour les témoins de Jéhovah, le triangle bleu pour les apatrides.) Nous étions entassées dans des blocks insalubres et nous dormions à trois ou quatre par couchettes. 

    Les plus valides étaient "triées" régulièrement pour être envoyées dans un camp de travail, près de Dresde, c'est là que je fus envoyée au bout de quelques semaines. après un voyage par - 30°, assise par terre dans un wagon à bestiaux, je suis arrivée au camp, les pieds gelés. Chaque matin nous étions réveillées à quatre heures du matin et après l'appel, nous partions au son de la fanfare, vers les usines Siemens, qui fabriquaient alors des grenades anti-char ( les fameuses          )Le trajet était long et d'autant plus pénible que la pluie ou le gel rendaient la marche douloureuse. Pendant douze heures nous travaillions debout, sous les coups et les insultes si nous relâchions un peu la cadence, nous arrêtant à peine pour boire un bol de soupe et manger une rondelle de saucisson ( et encore, pas tous les jours) Mon travail consistait à mettre de la poudre explosive dans chacune des moitié de la grenade. C'est alors qu'avec quelques camarades nous avons entrepris de saboter le travail en mettant dans chaque grenade une dose moins importante de poudre que celle qui devait normalement y être mise : ce fut notre façon à nous de résister. 

    Pour vivre, ou plutôt, pour survivre dans ces camps, il fallait ne pas se laisser aller au désespoir : c'est, je pense, parce que j'ai toujours gardé l'espoir et la foi en la vie que je me suis battue et que j'ai résisté à toutes les souffrances tant physiques que morales. Nous nous soutenions aussi entre nous et le soir, il nous arrivait de nous regrouper autour de Geneviève De Gaule, pour nous remonter le moral et parler de la vie. La mort dominait le camp et chaque jour nouveau la liste de celles qui disparaissaient s'allongeait. le sort des enfants était peut-être le plus terrible, arrachés à leur mère, on les laissait mourir de faim et de soif. Les plus âgés ( 10 ou 12 ans ) étaient condamnés à des tâches qui dépassaient leurs forces.... Je ma souviens d'une jeune femme enceinte qui devait subir des coups de pieds dans le ventre, pour voir combien de temps le fœtus résisterait. Les nouveaux nés étaient noyés ou jetés dans un seau où ils achevaient de mourir. Les jeunes filles étaient stérilisées dés l'âge de huit ans après exposition aux rayons X. Toute vie devait définitivement être interdite....

    Le 21 avril 1945, la cavalerie russe libère le camp et celles qui avaient survécu à la barbarie nazie furent évacuées à pied d'abord, puis transportées en train pour être prises en charge par l'armée américaine. Après nous avoir désinfectées ( le mot n'est pas trop fort, nous étions couvertes de poux, de puces, certaines avaient des blessures infectées par manque de soins et d'hygiène), nourries ( je me souviens d'une femme qui est morte pour avoir mangé trop et trop vite pour son estomac sous-alimenté pendant de longs mois), réconfortées, on put regagner notre domicile. C'est une maison vide qui m'attendait à Nancy, et c'est dans l'indifférence totale que j'ai dû réapprendre à vivre libre, sans craindre la violence et la mort. Il m'a fallu dix ans pour essayer, non pas d'oublier, mais de vivre avec ces souvenirs et ces images atroces. Je m'étais enfermée dans un mutisme pesant et c'est seulement quand j'ai fait la connaissance de Michel, mon mari, que j'ai pu exorciser en quelque sorte par la parole ce passé trop envahissant. D'autres n'ont pas réussi à surmonter cette épreuve et vivent encore aujourd'hui, prostrés dans un passé qu'ils les harcèlent toujours.

   Nous avions votre âge, notre adolescence s'appelait souffrance, et si aujourd'hui, j'ai décidé de témoigner dans les lycées, c'est parce que je pense qu'il est de mon devoir de dire ce qui s'est passé, pour dire que c'était vrai en espérant que cet épisode de l'histoire ne se réécrira pas."