TEMPS ET ESPACE
Une déambulation dans
Paris
Breton fait quelques rares références à des villes autres que Paris, Varengéville-sur-mer, lieu de l'écriture, Pourville, ville proche de la précédente où séjourne en août 1927, " la dame au gant", Lille, ville natale de Nadja, Nantes, ville des souvenirs avec son ami Jacques Vaché, Avignon, ville de l'escapade amoureuse avec " TOI". Sans vouloir nier leur importance par ailleurs, ces lieux ne jouent pas de véritable rôle dans le récit, et constituent encore moins le décor. En effet, la quasi totalité des événements racontés se déroulent à Paris.
Lire Nadja, c'est parcourir les rues de Paris au gré des
déambulations de Breton seul, avec ses amis, avec sa femme ou avec Nadja. Les
rues, les places, les monuments, les salles de spectacle, les cafés, les
magasins, qui jalonnent les promenades dans Paris sont précisément nommés et
situés. Breton est avant tout "un piéton de Paris" : " On
peut, en attendant, être sûr de me rencontrer dans Paris, de ne pas passer plus
de trois jours sans me voir aller et venir, vers la fin de l'après-midi,
boulevard Bonne-Nouvelle entre l'imprimerie du Matin et le boulevard de
Strasbourg." ( 38) Nadja nous offre un véritable itinéraire des
déambulations dans les rues de Paris et ce ne sont pas moins de quarante-sept
noms de lieux qui sont cités. Par ailleurs, sur les douze documents
iconographiques représentants des lieux, un seul ne représente pas un
lieu parisien.
C'est avec
une précision extrême qu'il précise tel ou tel endroit : " Nous
convenons de nous revoir le lendemain au bar qui fait l'angle de la rue
Lafayette et du faubourg Poissonnière." (82).
Si le nom d'un lieu lui échappe, il est capable de le situer parfaitement : "
Je venais de traverser ce carrefour dont j'ai oublié ou ignore le nom, là,
devant une église."
( 72)
Les lieux
dans Nadja sont quasi exclusivement des lieux ouverts,( le seul lieu
véritablement fermé dont il est question est l'asile dans lequel Nadja est
enfermé, lieu hermétiquement clos dont on ne ressort jamais) la rue bien sûr,
mais aussi les lieux qui en apparence sont clos mais ouverts sur le monde.
Ainsi, les cafés sont-ils des lieux privilégiés, pas moins de sept [ "
café des Batignolles ( 125), café de la Régence ( 111), bar de la rue
saint-Honoré ( 103), café de la gare du Nord ( 73), café de la Nouvelle
France ( 87), bar à l'angle de la rue Lafayette et du faubourg Poissonnière (
82)]. Lieux des rendez-vous avec Nadja, lieux de l'attente et de l'impatience, "
je me rends au bar habituel ... où j'attends vainement"
( 109), lieux des rendez-vous manqués, quand l'un et l'autre attendent chacun
dans un bar différent ( 111), lieux des confidences et de la découverte de
l'autre. Lieux publiques qui donnent à voir : "
Elle ne m'écoute pas, toute attentive qu'elle est au manège d'un homme qui
passe plusieurs fois devant nous.."
( 102) et à être vu comme cela arrive au restaurant Delaborde : "
Le garçon [...], on le dirait fasciné par Nadja. [...] Il lève les yeux vers
Nadja et paraît pris de vertige."
( 114, 115).
La ville, lieu du
hasard
Paris est la ville fétiche des surréalistes ( cf le paysan de
Paris d'Aragon),qui leur offre un contact privilégié avec la
réalité, lieu de tous les hasards et de toutes les rencontres
possibles. Avec Nantes, c'est la seule ville où Breton a "
l'impression que peut [lui] arriver quelque chose qui en vaut la peine." (
33) Les rues de Paris deviennent les lieux du "hasard objectif" par
excellence. C'est presque toujours sans but que progresse la marche de
Breton, mais toujours en attente d'un fait nouveau : "
Je ne sais pourquoi c'est là, en effet, que mes pas me portent, que je me rends
presque toujours sans but déterminé, sans rien de décidant que cette donnée
obscure, à savoir que c'est là que se passera cela." (
38) C'est au gré de ses promenades sans but qu'il rencontre Nadja :
" [...] sans but, je poursuivais ma route dans le direction de l'Opéra.
[...] J'observais sans le vouloir des visages, des accoutrements, des allures.
[...] Tout à coup, alors qu'elle est encore à dix pas de moi, venant en sens
inverse, je vois une femme..."
( 71, 72). pareillement, le jour où ils avaient décidé de ne pas se voir, il
la rencontre par hasard :
" Soudain, alors que je ne porte aucune attention aux passants, je ne sais
quelle rapide tache, là, sur le trottoir de gauche, à l'entrée de la rue
Saint-Georges, me fait presque mécaniquement frapper au carreau;C'est comme si
Nadja venait de passer. je cours, au hasard, dans une des trois directions
qu'elle a pu prendre. c'est elle..." (
105, 106)
Dans les
rues, le couple se laisse guider par l'errance de leurs pas : "
Nos pas nous conduisent..."
( 103); " Nous
voici au hasard de nos pas, rue du faubourg Poissonnière"
( 81) et quand ils se donnent un but précis, il n'est pas forcément atteint,
et au lieu d'arriver à l'île Saint-Louis, ils arrivent à la conciergerie. (
93)
Nadja aime
aussi à errer dans les rues de Paris. Dés sa première rencontre avec Breton
elle lui confie son occupation favorite : "
Le soir, vers sept heures, elle aime à se trouver dans un compartiment de
seconde du métro. [...] Elle s'assied parmi [les voyageurs], elle cherche à
surprendre sur leurs visages ce qui peut bien faire l'objet de leurs
préoccupations."
( 77)
La ville,
lieu de liberté et de l'errance où chaque pas est important, comme le
signale Nadja, à propos du titre d'un livre de Breton : " Les Pas Perdus ?
mais il n'y en pas." ( 83))
Une Poésie de la ville
Lieu de la magie quotidienne propice à la rêverie et à la création poétique. Zone, le poème liminaire d' Alcools de Guillaume Apollinaire donne de la ville une nouvelle vision :
"A
la fin tu es las de ce monde ancien
Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin
Tu en as assez e vivre dans l'antiquité grecque et romaine
[...]
Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent
Tout haut
Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux
[...]
Maintenant tu marches dans Paris tout seul parmi la foule
Des troupeaux d'autobus mugissants près de toi roulent
[...]
C'est un tableau perdu dans un sombre musée
Et quelquefois tu vas le regarder de près [...]
Breton, écrira le poème Tournesol suite à la rencontre d'une femme inconnue dans un restaurant Le chien qui fume.
Ce n'est pas le Paris des hauts lieux, des paillettes et de la gloire qui
intéresse les surréalistes mais plutôt le Paris méconnu, loin des sites
touristiques à la mode, le Paris des bas-fonds. Dans Nadja, Breton
s'aventure dans les petites rues sombres, dans les passages, loin des grandes
avenues brillantes ou sur les boulevards populeux. Ainsi, c'est au " théâtre
moderne", modeste et délabré qu'il assiste, avec son ami Vaché, à la
projection d'un film à épisodes qui ne fait pas partie des plus grands répertoires
: " Le " Théâtre Moderne", situé au fond
du passage de l'Opéra [...] les pièces qu'on y représentait avaient encore
moins d'importance, répondait on ne peut mieux à mon idéal. [...] cette salle
aux grandes glaces usées, [...] privée d'air, de lumière, si peu rassurante,
où durant le spectacle des rats furetaient, vous frôlant le pied, où l'on
avait le choix entre un fauteuil défoncé et un fauteuil renversable." (43,
44) De même, il se promène avec Nadja place Dauphine "
un des lieux les plus profondément retirés que je connaisse, un des pires
terrains vagues qui soient à Paris." ( 93).
Breton aime la porte Saint-Denis, non qu'elle soit importante mais au contraire
parce qu'elle est " très belle et très
inutile" ( 38).,
Le charme incontestable de ces
lieux se retrouve tout au long du livre. C'est le charme du "marché aux
puces", lieu que Breton aime fréquenter, à la recherche de l'objet
insolite, laid, usé...( 62) et où par hasard il découvre le livre
"rare", essentiel à ses yeux : les " Oeuvres complètes" de
Rimbaud, livre qui devient l'occasion de sa rencontre avec Fanny Besnos. Charme
plein de mystère pour Nadja pour qui les lieux sont les témoins muets
d'histoires : " Elle se trouble à l'idée de
ce qui s'est déjà passé sur cette place et de ce qui s'y passera
encore;" ( 94) Elle fait exister un monde
souterrain : " Elle est certaine que sous nos
pieds passe un souterrain qui vient du palais de justice."
(94)
Le parcours au gré des rues
est jalonné de signes qui sont à déchiffrer ou qui donne à comprendre une
réalité, comme si la rue était l'écho des visions intérieures de l'homme.
L'affiche " Mazda" ( 155, 156) qui n'est pas sans évoquer le dessin
de Nadja " La fleur des amants " ( 139) : "
Depuis, je n'ai pu voir sans trouble clignoter l'affiche lumineuse de "
Mazda"..." ( 155)Ou encore la boutique
" BOIS- CHARBONS" qui fait écho à le dernière page des Champs
magnétiques."
La
ville est l'image même de la vie, elle n'est pas figée, elle évolue et se
transforme, comme le constate Breton, dans la dernière partie de son livre : "
les façades des cinémas sont repeintes,..., j'ai vu renaître et à nouveau
mourir le Théâtre des deux Masques, qui n'était plus que le Théâtre du
Masque...Je la vois devenir autre et même fuir. Elle glisse, elle brûle, elle
sombre dans le frisson d'herbes folles de ses barricades, dans le rêve des
rideaux de ses chambres où un homme et une femme continueront indifféremment
à s'aimer." La
ville enfin " ce paysage mental".
( 182)
L'espace spatio-temporel du récit est clairement limité par Breton : " je prendrai pour point de départ l'hôtel des Grands Hommes, place du Panthéon, où j'habitais en 1918, et pour étape le manoir d'Ango à Varengéville -sur-mer, où je me trouve en 1917." ( 24)
Temps
du récit, temps de la narration, temps de l'écriture, ces aspects sont
développés dans l'étude de la structure de l'œuvre.
Une
réflexion sur le temps
" Le temps est taquin; Le temps est taquin parce qu'il faut que toute
chose arrive à son heure." Nadja p.122 Phrase énigmatique qui tout
simplement traduit l'agacement de Breton parce qu'elle était en retard ou qui
traduit l'emprise du temps sur l'homme, à savoir que quelque soit notre rapport
au temps, qu'on le trouve long " impatientant" comme dit Breton ou au
contraire trop fugace, arrive ce qui doit arriver.
De plus,
commentant l'intervalle qui sépare la fin de l'écriture de la deuxième partie
et le début de la troisième, Breton, dans une note ajoutée fait un
rapprochement entre l'écriture des émotions intenses et un peintre qui se
dépêche de peindre le coucher du soleil. Le temps dans sa progression
inexorable empêche le peintre de rendre compte précisément des nuances
qu'elles ont déjà disparues. Breton se demande comment rendre l'intensité des
moments vécus a posteriori : "
.Les espacements brusques des mots dans une phrase même imprimée, le trait
qu'on jette en parlant au bas d'un certain nombre de propositions dont il ne
saurait s'agir de faire la somme, l'élision des événements qui,
bouleversent....l'indéterminable coefficient effectif dont se chargent et se
déchargent le long du temps les idées les plus lointaines qu'on songe à
émettre..." (
173, 175)Ainsi est remise en cause la pérennité de l'écriture, l'écriture
peut-elle fixer dans le temps les évènements soudains de la vie et de plus ce
qui importait au moment de l'écriture est-ce toujours ce qui importe une fois
l'acte d'écrire achevé ? : "Comment
pourrais-je me faire entendre ? Si je relisais cette histoire [...] je ne sais
guère, pour être fidèle à mon sentiment présent de moi-même, ce que j'en
laisserais subsister "
( 175, 176).
Enfin comment rendre compte de sa propre perception du temps. l'ellipse de 4
mois est selon Breton, "
un intervalle très court, négligeable pour un lecteur pressé et même pour un
autre mais, il me faut bien dire, démesuré, d'un prix inappréciable pour
moi." ( 175)
( c'est moi qui souligne)
Outre les références à un cadre spatio-temporel précis, le livre de Breton donne à lire la réalité historique de son époque et devient dés lors un véritable témoignage sur la période 1918 - 1927
Référence
à des faits réels
La manifestation de soutien à Sacco et Vanzetti, qui eut lieu à paris le 23 /08 / 1927 : " Tandis que le boulevard Bonne- Nouvelle, après avoir, malheureusement en mon absence de Paris, lors des magnifiques journées de pillage dites " Sacco-Vanzetti..."
Le procès en cour d'assise " de la femme Sierri, accusée d'avoir assassiné son amant "( 113), présidé par "G" ( Gouy) qui s'était " permis un mot ignoble, tançant la prévenue de n'avoir même pas " la reconnaissance du ventre". Eluard, dans la revue " La révolution surréaliste" du 1 / 12 / 1926 lui adressait des critiques circonstanciées.
L'accident d'avion qui a coûté la vie à Frances Grayson alors qu'elle tentait la traversée de l'atlantique en partant de New-York ; elle n'a jamais atteint sa première escale. Son avion s'appelait " DAWN" ( Aube). Breton insère à la dernière de son livre l'extrait du quotidien " Le journal", du 26 / 12/ 1927
Références
aux artistes surréalistes ( ou non)
Nadja, est un album de famille que nous pouvons feuilleter, Breton convoque ses amis qui font partie intégrante de son univers.
Des écrivains : Philippe Soupault, Louis
Aragon, Paul Eluard, Benjamin Péret, Jacques Vaché, Robert Desnos, Jean Pauhan
Des
peintres : Braque, Chirico, Ernst, Picasso, Matisse, , Duchamp.
D'autres auteurs et peintres du passé
sont évoqués : Gustave Flaubert, Guillaume Apollinaire, Stéphane Mallarmé,
Alfred Jarry, Charles Baudelaire, J.K Huysmans, Victor Hugo, Sade, Rimbaud,
Nietzsche ; Courbet
Références
à l'actualité culturelle
La première représentation de La couleur du temps de Guillaume Apollinaire le 24 /11 / 1918.( p.26)
La représentation de la pièce de théâtre " Les Détraqués" en 1921, de PALAU. ( p. 45). le nom même des acteurs principaux est cité :Blanche Derval, Palau, Thiéry
La projection du " huitième et dernier épisode" de" L'Étreinte de la pieuvre" ( 38)
On note aussi des référence à la production littéraire de Breton : Les Champs magnétiques (29) ; le poisson soluble (93) ; Les Pas perdus (83) ; Manifeste du surréalisme ( 83). ou à celle d'autres auteurs : Le dormeur du val de Rimbaud, Le paysan de Paris de Louis Aragon,
Références
aux débats d'idées
L'attitude de Breton face au monde du travail. Loin de défendre et de plaindre, comme Naja, la condition du travailleur, Breton se lance dans une véritable diatribe qui condamne la soumission des ouvriers : " Ces gens ne sauraient être intéressants dans la mesure où ils supportent le travail [...] Je hais, moi, de toutes mes forces, cet asservissement qu'on veut me faire valoir. Je plains l'homme d'y être condamné, de ne pouvoir en général ne pas s'y soustraire, mais ce n'est pas la dureté de sa peine qui me dispose en sa faveur, c'est ce ne saurait être que la vigueur de sa protestation" (77, 78)
Après avoir appris l'internement de Nadja pour trouble à l'ordre public, Breton fait une violente satire des hôpitaux psychiatriques et des méthodes qui y sont pratiquées. il fait un rapprochement entre les prisons et les asiles de fous : " Il ne faut jamais avoir pénétré dans un asile pour ne pas savoir qu'on y fait les fous tout comme dans les maisons de correction on fait des bandits." Et breton compare les internements aux arrestations : " Le procédé qui consiste à venir vous surprendre la nuit, à vous passer la camisole de force ou de tout autre manière, vaut celui de la police qui consiste à vous glisser un revolver dans la poche." ( 166) Il condamne tout enferment : " Mais selon moi, tous les internements sont arbitraires", ils ne reposent que sur le fait que tel agissement n'est pas conforme à la norme et à ce que Breton appelle " le code imbécile du bon sens"( 167) et considère la logique comme " la plus haïssable des prisons" ( 169): " Je continue à ne pas voir pourquoi on priverait un être humain de sa liberté." ( 166) Provocateur Breton propose des actions extrêmes : " Je sais que si j'étais fous, et depuis quelques jours interné, je profiterais d'une rémission que me laisserait mon délire pour assassiner avec froideur un de ceux, le médecin de préférence, qui me tomberait sous la main. J'y gagnerais au moins de rendre place, comme les agités, dans un compartiment seul. on me ficherait la paix." ( 166, 167). Il nie l'efficacité de la psychiatrie, qui loin de soigner ne fait qu'aggraver les situations.
CONCLUSION : Il s'agit donc pour Breton de rendre compte de la vraie vie, sans la travestir, contrairement à Nadja qui préconisait que Breton changeât leurs identités dans livre qu'il écrirait sur eux : " De nous il faut que quelque chose reste... Mais cela ne fait rien : tu prendras un autre nom..." ( 117). Au début de son livre Breton rappelle son dégoût de " la littérature psychologique à affabulation romanesque" ( 18), il condamne ces auteurs qui " prétendent mettre en scène des personnages distincts d'eux-mêmes" ( 17) et revendique le droit de ne s' "intéresser qu'aux livres qu'on laisse battants comme des portes" ( 18). de telles références au réel, l'omniprésence du "je", font de Nadja, un récit de vie réelle où rien n'est inventé, où tout est identifiable et reconnaissable, loin de toute fiction et de toute invraisemblance.