TEXTES EN CORRESPONDANCE 

" La fin de tout "

ANDRE BRETON &PHILIPPE SOUPAULT

BOIS & CHARBONS

    Ainsi se terminent Les champs magnétiques, recueils de textes écrits selon le principe de l'écriture automatique, une écriture libérée de toute contrainte qui ouvre les portes de l'inconscient. Selon le commentaire de Breton, cette " phrase" énigmatique " bois et charbon" évoquait sans doute la disparition des deux auteurs, qui après leur mort ne laisseraient plus aucune trace, comme le bois et le charbon, une fois brûlés, telle aussi cette petite boutique, qui disparaîtra dans l'anonymat le plus total.

Apollinaire             Eluard   Magritte Duchamp
Aragon    Lettre ouverte   Chirico Apollinaire
Desnos    Breton   Dali

    Extrait de Couleur du temps de Guillaume Apollinaire

    Acte I, scène 2

    Entre ciel et terre

    Nyctor

    Le désir d'infini qui nous enlève du ciel
m'ordonne de chanter Et puis quelle douceur
J'oublie ce qui n'est pas la suave douceur
De ce voyage aérien et il me semble
Que si je chantais à présent l'hymne du ciel 
Je prendrais à mon chant un si noble plaisir
Que je m'arrêterais pour l'entendre vibrer
Dans l'espace Harmonie Éblouissement d'or
Des musiques du ciel Résonances du feu
D'une ardente lumière arrivant à grands flots
Les odes de mon chant assaillent le silence
Le silence infini et l'immobilité

                    Mais quelle douceur

                    La terre se creuse

                    L'horizon s'élève

 Ansladin

                    Il s'élève à mesure

                    Que nous nous élevons

Nyctor

                    Et des nuages dorés

                    Folâtrent autour de nous

    Ainsi que des dauphins autour d'une carène[...]

     Extrait du Paysan de Paris de louis Aragon

    [...] Je fais l'apologie de tous les penchants des hommes, et par exemple l'apologie du goût de l'éphémère. L'éphémère est une divinité polymorphe ainsi que son nom. Sur ces trois pieds qui sonnent comme une légende peuplée d'yeux verts et de farfadets, mon ami Robert Desnos, ce singulier sage moderne qui a des navires étranges dans chaque pli de sa cervelle, s'est longuement penché, cherchant par l'étincelle de soie philologique le sens de ce mot fertile en mirages :

EPHEMERE

F.M.R

les faits m'errent

LES FAIX MERES

Fernande aime Robert

pour la vie !

EPHEMEre  o

EPHEMERE

 

 

    Il y a des mots qui sont des miroirs, des lacs optiques vers lesquels les mains se tendent en vain. syllabes prophétiques : mon cher Desnos, prenez garde aux femmes dont le nom sera Faënzette ou Françoise, prenez garde à ces feux de paille qui pourraient devenir des bûchers, ces femmes éphèmèrement aimées, ces Florences, ces Fermina, qu'un rien enflamme ET FAIT MERES. ...

 

    [...] à gauche la porte du 17 et son escalier de ténèbres s'entourent de pancartes, parmi lesquelles je me perds.

   

    Démon des suppositions, fièvre de fantasmagorie, passe dans tes cheveux d'étoupe tes doigts sulfureux et nacrés et réponds : qui est Prato, et au premier étage avec son ascenseur paradoxal, quelle est cette agence que par esprit de système je ne peux croire qu'une vaste organisation pour la traite des blanches.....

     [...] le fond même de la galerie est occupé par un orthopédiste-bandagiste qui n'a pas trop de ses deux magasins pour son hétéroclite commerce. A côté du marchand de champagne, en bois voyez-vous comme il étale de belles mains articulées en bois, et d'autres pièces. Et des cannes, des béquilles, des ventouses, des crayons anti-migraines. Puis encore, qu'on m'explique ce crime passionnel, deux mains coupées dans un bidet. Des bandages herniaires pour toutes les variétés de hernies, simples ou doubles [.... ] Dans la boutique du fond du couloir, tous ces éléments se fondent avec beaucoup d'autres : bas élastiques, bas à varices....... canules, coussins, seringues.... éprouvettes et verres gradués, tubes à essai, etc., et une réclame pour le conservatoire René Maubel. Une pancarte trilingue annonce aussi :

PRESERVATIFS

contre diverses maladies

HIGIENIC PRESERVATIVE

against various MALADIES

PRESERVATIVOS

para varias ENFERMEDADOS

 

    Poèmes de Desnos  

        Les Gorges froides

       A la poste d'hier tu télégraphieras

        que nous sommes bien morts avec les hirondelles.

        facteur triste facteur un cercueil sous ton bras

        va-t-en porter ma lettre aux fleurs à tire d"elle.

 

        La boussole est en os mon cœur tu t'y fieras

        quelque tibia marque le pôle et les marelles

        pour amputés ont un sinistre aspect d'opéras.

        Que pour mon épitaphe un dieu taille ses grêles !

        

        C'est ce soir que je meure ma chère Tombe-issoire.

        Ton regard le plus beau ne fut qu'un accessoire

        de la machinerie étrange du bonjour:

 

        Adieu ! Je vous aimai sans scrupule et sans ruse,

        Ma Folie-Méricourt ma silencieuse intruse.

        Boussole à flèche torse annonce le retour.

    

    extrait de La liberté de l'Amour, 1927

     Un jour d'octobre, comme le ciel verdissait, les monts dressés sur l'horizon virent le léopard, dédaigneux pour une fois des antilopes, des mustangs et des belles hautaines et rapides girafes, ramper jusqu'à un buisson d'épines. Toute le nuit et tout le jour suivant il se roula en mugissant. Au lever de la lune, il s'était complètement écorché et sa peau, intacte, gisait à terre. Le léopard n'avait pas cessé de grandir durant ce temps. Au lever de la lune il atteignait le sommet des arbres les plus élevés, à minuit il décrochait de son ombre les étoiles.

    Ce fut un extraordinaire spectacle que la marche du léopard écorché sur la campagne dont les ténèbres s'épaississaient de son ombre gigantesque. il traînait sa peau telle que les Empereurs romains n'en portèrent jamais de plus belle, eux ni le légionnaire choisi parmi les plus beaux et qu'ils aiment.

    processions d'enseignes et de licteurs, processions de lucioles, ascensions miraculeuses ! rien n'égala jamais en surprise la marche du fauve sanglant sur le corps duquel les veines saillaient en bleu.

   Quand il atteignit la maison de Louise lame la porte s'ouvrit d'elle-même et, avant de crever, il n'eut que la force de déposer sur le perron, aux pieds de la fatale et adorable fille, le suprême hommage de sa fourrure. [...]

   Du haut de cet immeuble, Bébé Cadum magnifiquement éclairé, annonce des temps nouveaux. Un homme guette à sa fenêtre. Il attend. Qu'attend-il ?

   Une sonnerie éveille un couloir. Une porte cochère se ferme.

   Une auto passe.

   Bébé Cadum magnifiquement éclairé reste seul, témoin attentif des événements dont la rue, espérons-le, sera le théâtre.

   Paul Eluard

   L'attente

L'ATTENTE

Je n'ai jamais tenu sa tête dans mes mains

   Des nuages dans les mains

DES NUAGES DANS LES MAINS

Ce désespoir confus

Source impalpable nuit de pluie

Loin des feuilles naissantes

Loin des larmes salubres

Ce dédain de l'orient

Ce paradis livide

Cette marche en arrière exténuée

incrédule exténuée

Vers quelques souvenirs

 

Le remède miracle accord cadeau confiance

 

 

 

    Georges Braque

   

Un oiseau s'envole,

Il rejette les nues comme un voile inutile,

Il n'a jamais craint la lumière,

Enfermé dans son vol,

Il n'a jamais eu d'ombre.

 

Coquilles de moissons brisées par le soleil.

Toutes les feuilles dans les bois disent oui,

Elles ne savent dire que oui,

Toute question, toute réponse

Et la rosée coule au fond de ce oui.

 

Un homme aux yeux légers décrit le ciel d'amour.

Il en rassemble les merveilles

Comme les feuilles dans un bois,

Comme les oiseaux dans leurs ailes

Et des hommes dans le sommeil

   Lettre aux médecins-chefs des asiles de Fous ( parue dans la revue surréaliste N° 3 le 15 avril 1925)

    Messieurs

    Les lois, la coutume vous concèdent le droit de mesurer l'esprit. Cette juridiction souveraine, redoutable, c'est avec votre entendement que vous l'exercez. laissez-nous rire. la crédulité des peuples civilisés, des savants, des gouvernements pare la psychiatrie d'on ne sait quelles lumières surnaturelles. Le procès de votre profession est jugé d'avance. Nous n'entendons pas  discuter ici la valeur de votre science, ni l'existence douteuse des maladies mentales. Mais, pour cent pathogénies prétentieuses où se déchaîne la confusion de la matière et de l'esprit, pour cent classifications dont les plus vagues sont encore les plus utilisables, combien de tentatives nobles pour approcher le monde cérébral où vivent tant de vos prisonniers ? Combien êtes-vous par exemple, pour qui le rêve du dément précoce, les images dont il est la proie sont autre chose qu'une salade de mots ? 

    Nous ne nous étonnons pas de vous trouver inférieurs à une tâche pour laquelle il n'y a que peu de prédestinés. Mais nous nous élevons contre la droit attribué à des hommes, bornés ou non, de sanctionner par l'incarcération perpétuelle leurs investigations dans le domaine de l'esprit.

    Et quelle incarcération !  On sait - on ne sait pas assez- que les asiles, loin d'être des asiles, sont d'effroyables geôles, où les détenus fournissent une main-d'œuvre gratuite et commode, où les sévices sont la règle, et cela est toléré par vous. L'asile d'aliénés, sous le couvert de la justice, est comparable à la caserne, à la prison, au bagne.

    Nous ne soulèverons pas ici la question des internements arbitraires, pour vous éviter la peine de dénégations faciles. Nous affirmons qu'un grand nombre de vos pensionnaires, parfaitement fous selon la définition officielle, sont eux aussi, arbitrairement internés. Nous n'admettons pas qu'on entrave le libre développement d'un délire, aussi légitime, aussi logique que toute autre succession d'idées ou d'actes humains. La répression des réactions antisociales est aussi chimérique qu'inacceptable en son principe. Tous les actes individuels sont antisociaux. Les fous sont les victimes individuelles par excellence de la dictature sociale ; au nom de cette individualité qui est le propre de l'homme, nous réclamons qu'on libère ces forçats de la sensibilité puisque aussi bien il n'est pas au pouvoir des lois d'enfermer tous les hommes qui pensent et agissent.

    Sans insister sur le caractère parfaitement génial des manifestations de certains fous, dans la mesure où nous sommes aptes à les apprécier, nous affirmons la légitimité absolue de leur conception de la réalité, et de tous les actes qui en découlent.

    Puissiez-vous vous en souvenir demain matin à l'heure de la visite, quand vous tenterez sans lexique de converser avec ces hommes sur lesquels, reconnaissez-le, vous n'avez d'avantage que celui de la force.

   Tournesol ( poème de Breton, 1923, repris dans L'amour fou" en 1937)

    A Pierre Reverdy

    La voyageuse qui traversa les Halles à la 

        tombée de l'été

    Marchait sur la pointe des pieds

    le désespoir roulait au ciel ses grands arums

        si beaux

    Et dans le sac à main il y avait mon rêve ce

        flacon de sels

    Que seule a respirés la marraine de Dieu

    Les torpeurs se déployaient comme la buée

    Au Chien qui fume

    Où venaient d'entrer le pour et le contre

    La jeune femme ne pouvait être vue d'eux

        que mal et de biais

    Avais-je affaire à l'ambassadrice du salpêtre

    Ou de la courbe blanche sur fond noir que 

        nous appelons pensée

    Le bal des innocents battait son plein

    Les lampions prenaient feu lentement dans

        les marronniers    

     La dame sans ombre s'agenouilla sur

        le Pont-au-Change

    Rue Gît -le -cœur les timbres n'étaient plus les 

        mêmes

    Les promesses des nuits étaient enfin tenues

    Les pigeons voyageurs les baisers de secours

    Se joignaient aux seins de la belle inconnue

    dardés sous le crêpe des significations par-

        faite

Une ferme prospérait en plein Paris

    Et ses fenêtres donnaient sur la voie lactée

    Mais personne ne l'habitait encore à cause

        des survenants

    Des survenants qu'on sait plus dévoués que

        les revenants

    Les uns contre cette ferme ont l'air

        de nager

    Et dans l'amour il entre un peu de leur

        substance

    Elle les intériorise

    Je ne suis le jouet d'aucune puissance

        sensorielle

    Et pourtant le grillon qui chantait dans les 

        cheveux de cendre

    Un soir près de la statue d'Etienne Marcel

    M'a jeté un coup d'œil d'intelligence

    André Breton a-t-il dit passe

    Commentaires de Breton au sujet de ce poème dans L'amour fou:

    " [...] Il va sans dire, en effet, qu'en écrivant le poème " Tournesol" je n'étais soutenu par aucune représentation antérieure qui m'expliquât la direction très particulière que j'y suivais. Non seulement " la voyageuse", " la jeune femme", " la dame sans ombre" demeurait alors pour moi une créature sans visage, mais j'étais, par rapport au dévidement circonstanciel du poème, privé de toute base d'orientation. Nécessairement, l'injonction finale, très mystérieuse, n'en prenait à mes yeux que plus de poids et c'est sans doute à elle, comme un peu aussi au caractère minutieux du récit de quelque chose qui ne s'est pourtant pas passé, que le poème, par moi tenu longtemps pour très peu satisfaisant, doit de n'avoir été, comme d'autres, aussitôt détruit."

    par la suite, Breton compare ce poème avec la rencontre du 29 mai 1934, et constate que ce poème annonçait précisément ce qui allait se passer. 

    Magritte L'appel des signes ( 1942) ; le beau monde ( 1962)

    

 

Chirico gant rouge ; two sisters

    Dali : Métamorphose de narcisse ;sentiment ; Spectre

fragments du poème de Dali: Métamorphose de Narcisse"
" Le poète doit, avant qui que ce soit, prouver ce qu'il dit.
Premier Pêcheur de Port Ligat : "  Qu'est-ce qu'il a ce garçon à se regarder toute la journée dans sa glace ?
Second Pêcheur. -Si tu veux que je te le dises ( baissant la voix) : il a un oignon dans la tête.
"oignon dans la tête", en catalan, correspond à la notion psychanalytique de " complexe"
S'il a un oignon dans la tête, celle-ci peut fleurir d'un moment à l'autre, Narcisse !
Sous la déchirure du nuage noir qui s'éloigne
la balance invisible du printemps
oscille
dans le ciel d'avril.

   

    Duchamp : ready made    

    

 

       Les " ready made" comme leur nom l'indique sont des objets du quotidien, manufacturés, industriels arrachés à leur fonction utilitaire. La " Fontaine" ( au milieu) fit scandale et fut l'occasion d'un procès dont les chefs d'accusations étaient les suivants : " caractère impudent de l'objet et absence d'élaboration de la part de l'artiste." Marcel Duchamp se défendit en rappelant que cet objet se trouvait en vitrine chez tous les plombiers et que personne ne s'en offusquait et que par ailleurs, l'auteur ( il avait signé du pseudonyme de " Mutt") avait fait disparaître l'objet de son contexte utilitaire en le rebaptisant " Fontaine", ce qui en soit pouvait constituer "une élaboration personnelle.

    La pelle est renommée : " Prévision d'un bras cassé", de fait elle représente le danger de se casser un membre par temps de neige si on ne l'utilise pas.

    Apollinaire : La colombe poignardée