VIE
D'ANDRE BRETON : 1896 - 1966
"JE CHERCHE L'OR DU TEMPS "

REMARQUE : étant donné le caractère biographique de Nadja, et puisque le souhait de Breton est d'être transparent au lecteur : " Pour moi je continuerai à habiter ma maison de verre, où l'on peut voir à toute heure qui vient me rendre visite...." ( 18), il nous semble important d'accorder une place privilégiée à sa biographie, et nous nous efforcerons de mettre en relation les étapes de sa vie et ce qui en apparaît dans Nadja. ( en rouge)
19 / O2 / 1826 : Naissance d'André Berton à Tinchebray ( Orne). Enfant
d'une famille modeste, catholique pratiquante, il commence sa scolarité dans
une école privée. Il passe son enfance à Saint- Brieuc chez ses
grands-parents.
1900 :
ses parents s'installent dans la région parisienne, Breton est alors scolarisé
à Pantin ; il poursuivra ses études au collège Chaptal. Élève doué mais
qui s'ennuie, sous l'emprise de l'autorité maternelle très intransigeante, il
trouve une échappatoire grâce à son professeur de français, Albert Keim, qui
lui fait découvrir Mallarmé. Dés lors, Breton se passionne pour la poésie et
plus particulièrement pour Baudelaire, Valéry, Rimbaud ; lui-même commence à
écrire des poèmes. C'est à cette époque qu'il découvre aussi la peinture à
travers les toiles de Gustave Moreau.
1913 :
il débute des études de médecine.
1915 : (
février) il doit rejoindre un régiment d'artillerie, et pour essayer
d'oublier le contexte de la guerre, la rigueur de la discipline militaire, il
lit Rimbaud et Jarry.
1915 : (
juillet) il est affecté à l'hôpital de Nantes en qualité
d'infirmier ( cf, N. "
Nantes : peut-être avec Paris, la seule ville de France où j'ai l'impression
que peut m'arriver quelque chose qui en vaut la peine. [...] Nantes, d'où
peuvent encore me venir des amis, Nantes où j'ai aimé un parc : le parc Procé."
( 35) ) C'est là qu'il
rencontre Jacques Vaché, jeune dandy provocateur qui se démarque par son refus
des conventions sociales, qui fait preuve d'un humour décapant, une façon
toute personnelle de dire sa haine de la guerre. Vaché lui fait découvrir
Lautréamont ( " [...]
j'ai toujours présent à l'esprit son inexorable " Tics, tics et
tics" " ( 19). Dans Nadja,
Breton évoque leur amitié et leur joie de vivre partagée : "
[...] au temps où, avec Jacques Vaché, à l'orchestre de l'ancienne salle des
" Folies-Dramatiques"....." ( 40)
1916 :
Il rejoint le centre de neuropsychiatrie de Saint-Dizier. Son passage dans cet
hôpital sera déterminant et il s'en souvient dans Nadja : "
Il ne faut jamais avoir pénétré dans un asile pour
ne pas savoir qu'on y fait les fous..." ( 161): il
s'intéresse à la folie, à ses manifestations, principalement à ses délire,
il considère déjà que la folie est révélatrice d'une pensée réelle ( relire
la diatribe contre les psychiatres pages 161 à 169) ; c'est à cette
époque qu'il lit les premiers essais de Freud sur l'inconscient et les rêves,
seuls mérites qu'il reconnaît à cette science. Il a l'occasion de rencontrer
Guillaume Apollinaire, qui incarne selon lui une extraordinaire modernité, à
qui il emprunte le terme "surréalisme",et
au spectacle duquel il assiste le 24 / 11 : 1918 : "
Le jour de la première représentation de Couleur du temps, au
conservatoire Renée Maubel,..." ( 26) Muté à l'hôpital de la
Pitié, il rencontre Philippe Soupault, qui devient son ami et avec qui il
s'adonnera à l'écriture automatique, dans Les Champs magnétiques :
" Les mots BOIS-CHARBONS qui s'étalaient à la dernière page des Champs
magnétiques, m'ont valu, tout un dimanche où je me promenais avec
Soupault...." ( 29). C'est à l'hôpital du
Val-de-Grâce qu'il rencontre Aragon.
1917 :
Breton découvre le mouvement DADA( premier mot trouvé dans le dictionnaire
quand il cherchait un nom pour son mouvement), fondé à Zurich par le poète
roumain, Tristan Tzara ( Manifeste Dada, 1918 : rendre évident
l'effondrement de la société et des valeurs occidentales). Il
préconise une forme d'écriture automatique, provocateur, nihiliste. Aragon
résume en ces termes le nihilisme du dadaïsme : "
Plus de peintres, plus de littérateurs, plus de musiciens, plus de sculpteurs,
plus de religion, plus de républicains, plus de royalistes, plus
d'impérialistes, plus d'anarchistes, plus de socialistes, plus de police, plus
de patries, [...] enfin assez de toutes ces imbécillités, plus rien, plus
rien, RIEN, RIEN, RIEN."
1919
( mars) : avec Aragon et Soupault, Breton fonde la première revue
surréaliste Littérature, qui publie les poésies de Lautréamont, les
lettres de guerre de Jacques Vaché, mort d'une surdose d'opium ( la thèse du
suicide n'a jamais pu être vérifiée) , et les premiers textes de Breton et
Soupault "rédigés" selon le principe de l'écriture automatique. Il
s'agit d'écrire" sans ratures, ni remords, sous la dictée de
l'inconscient", tout contrôle de la raison, toute logique, toute barrière
sociale, morale, devant être annihilés. ( cf N? à propos de Desnos en train
de se livrer à l'écriture automatique pendant l'époque des sommeils : "
Qui n'a pas vu son crayon poser sur le papier, sans la moindre hésitation et
avec une rapidité prodigieuse, ces étonnantes équations poétiques..." (
35)
192O
: publication des Champs magnétiques, oeuvre signée de Breton et de
Soupault. Tzara s'installe à Paris et le groupe surréaliste rallie le
mouvement Dada, mais très vite il prend ses distances, considérant que le
dadaïsme, par son agitation, sa provocation, son goût du scandale est stérile
ce qui est contraire à leur attitude qui consiste à rechercher une part de
merveilleux, contraire aussi à leur conception de la poésie qui doit "
mener quelque part."
1921 : le
13 mai à 20H30, salle des Sociétés savantes : procès symbolique de
Maurice Barrés pour " attentat à la sûreté de l'esprit". On
reprochait à Barrés d'avoir écrit des textes patriotiques en contradiction
avec les idées et les oeuvres de sa jeunesse. le procès est mené par Breton.
Tzara joue le rôle d'un témoin, Aragon et Soupault assuraient la défense ( et
quelle défense : ils demandaient la tête de leur client). Tzara passe son
temps à faire de l'humour et met tout en oeuvre pour boycotter le procès, ce
qui déplait fortement à Breton et à ses compagnons. Dés lors, le processus
de rupture avec le dadaïsme est en route et sera consommé au printemps 1922,
au cri de " Lâchez tout, lâchez Dada",
dans la revue Littérature du 1er avril 1922. ( dans la première
édition de Nadja en 1927, Breton tenait des propos très désobligeants sur
Tzara, : " Monsieur Tristan Tzara
préférerait sans doute qu'on ignorât qu'à la
soirée du Coeur à barbe ( pièce de Tzara) il nous "donna"
Paul Eluard et moi, aux agents...) propos qu'il a
supprimés dans la réédition de 1963)
1924 :
publication du premier Manifeste du
surréalisme, dans lequel Breton fait le procès du réalisme et du
roman, donne la définition du surréalisme et précise ses principales
caractéristiques.
1er décembre
de la même année, sortie du premier numéro de la nouvelle revue surréaliste
: La révolution surréaliste qui se donne pour but " d'aboutir
à une nouvelle déclaration des droits de l'homme".
Les surréalistes rédigent un pamphlet ( " un
cadavre") pour célébrer la mort d'Anatole France : "
Loti, Barrés, France, marquons tout de même d'un beau signe blanc l'année qui
coucha ces trois sinistres bonshommes : l'idiot, le traître et le policier.
Avec France, c'est un peu de la servilité humaine qui s'en va. Que soit fête
le jour où l'on enterre la ruse, le traditionalisme, le patriotisme,
l'opportunisme, le scepticisme, et le manque de cœur."
1925 :
Breton lit Lénine de Léon Trotski et s'intéresse au communisme
dans lequel il voit " le plus merveilleux agent de substitution d'un monde
à un autre qui fût jamais." et il préconise que le groupe s'engage dans
l'activité politique, aux côtés des communistes, et ponctuellement de prendre
position dans la conflit franco / marocain : " Nous ne sommes pas des
utopistes : cette révolution nous ne la concevons que sous sa forme
sociale." Pour autant, il se méfie du " réalisme socialiste
" qui restreint la liberté de l'écrivain en l'assujettissant aux besoins
exclusifs du parti.
1926 :
Breton, Eluard, Péret, Aragon, adhèrent au PC (
cf, N, la photographie page 70, qui met en évidence la pancarte " On signe
ICI, avec une flèche qui indique la librairie de L'Humanité).
Soupault et Artaud refusent de s'engager, Breton rompt avec eux. Malgré son
adhésion, Breton n'est pas toujours en phase avec le parti et s'il est vrai
qu'il combattra à ses côtés le capitalisme, le colonialisme, la montée du fascisme...
il n'en demeure pas moins qu'en 1935, il rompra définitivement toute
collaboration avec le PC. Cette aventure politique n'a pas été sans risque
pour le groupe surréaliste. En effet, à partir de 1930, les questions
politiques sont à l'origine de divergences à l'intérieur du groupe. Breton
s'éloigne de plus en plus d'Aragon qui continue à s'engager et qui après
avoir assisté à Moscou au " deuxième congrès international des
écrivains révolutionnaires" désavoue le surréalisme. Il souhaite que le
mouvement suive une nouvelle direction et revendique : "
la reconnaissance du matérialisme dialectique comme seule philosophie
révolutionnaire, la compréhension et l'acception sans réserve de ce
matérialisme... ce sont là les traits essentiels de l'évolution des
surréalistes." Désormais, Aragon mettra sa
littérature au service de l'engagement politique.
1927 : Breton
rencontre Nadja, puis Suzanne Musard " La
Merveille"
1928 :
publication de Nadja
1929 :
fin de la publication de La révolution surréaliste. Son dernier
numéro propose une enquête sur l'amour, une des valeurs essentielles du
surréalisme. Breton veut que la recherche surréaliste aille plus loin et il
est persuadé qu'elle doit s'intéresser à certaines recherches ésotériques.
Continuateur des alchimistes du XIVème siècle, tel Nicolas Flamel, le
surréalisme est à la recherche de "la pierre philosophale" : "
Je demande qu'on veuille bien observer que les recherches surréalistes
présentent avec les recherches alchimiques, une remarquable analogie de but :
la pierre philosophale n'est rien d'autre que ce qui devrait permettre à
l'imagination de l'homme de prendre sur toutes choses une revanche éclatante et
nous voici [...] à tenter d'affranchir définitivement cette imagination
par le " long, immense, raisonné dérèglement de tous les sens" et
le reste."
Publication
du Second manifeste du surréalisme. Breton rappelle les principes du
surréalisme.
Il se livre
à "une épuration" du groupe : Soupault, Artaud, Delteil, Masson,
Limbourd, Vitrac, entre autres, considérés comme de" véritables
souillons des idées" sont exclus. Ils répondent par un pamphlet
collectif, " un cadavre", au titre évocateur " Le lion
châtré", dans lequel ils traitent Breton de "flic" et de "
curé".
1930 :
naissance d'une nouvelle revue : Le surréalisme au service de la
révolution. Dali, Buñuel, René Char, rejoignent le groupe. Le groupe
s'intéresse particulièrement aux objets : un objet surréaliste est un objet
" dépaysé", c'est à dire sorti de son cadre habituel et employé
à des usages autres que ceux auxquels il était d'abord destiné, tels les "ready-made"
de Marcel Duchamp. Dans Nadja, le "
demi-cylindre" ( 61)témoigne de cet intérêt nouveau.
1932 : publication des Vases communicants, dans ce livre, Breton
traite de la question du rêve et de ses rapports avec les événements vécus,
il observe que certains de ses rêves sont une transposition des ses pensées
conscientes , se référant à la méthode psychanalytique de Freud.
Breton
traverse une période difficile : sentimentalement : marié depuis 1921 à
Simone Kahn, le couple divorce ; matériellement il est dans une impasse et ses
vieux amis l'abandonnent.
1934 :
Rencontre de Jacqueline Lamba, qu'il épouse en août, l'" Ondine"
célébrée dans le recueil de poèmes L'Air de l'eau, publié en
décembre de la même année. De leur union naîtra une fille du prénom de
" Aube" ( cf? N,
l'extrait de journal de la dernière page... "pétrifiante
coïncidence" ( ?) l'avion de Frances Grayson s'appelait " Dawn"
ce qui signifie "aube")
1937 : publication de l'Amour fou, qui fait référence à sa
rencontre avec Jacqueline Lamba
1938 :
Breton rencontre Trotski à Mexico et élabore avec lui un manifeste
" Pour un art révolutionnaire indépendant " qu'il signe sous le
pseudonyme " Diego Rivera ".
1939 :
début de la deuxième guerre mondiale. Breton est mobilisé à Poitiers dans les services médicaux de l'école d'aviation.
1940 :
il est démobilisé et se retire dans la sud de la France. Puis il obtient un
visa pour les USA
1941 (
mars) : il quitte la France. Au cours d'une escale à la Martinique, il fait
la connaissance d'Aimé Césaire.
Pendant cinq
ans, il va vivre à New York. Il travaille comme speaker à "La voix
d'Amérique" et prend en charge les émissions françaises. Il retrouve
Marcel Duchamp avec qui il organise une exposition surréaliste et fonde une
nouvelle revue VVV. Jacqueline Lamba le délaisse mais il
recontre la belle
Elisa qui lui inspirera Arcane 17 ( publié en 1944), oeuvre au titre
symbolique, puisqu'il désigne la 17ème carte du tarot qui représente
l'étoile, emblème de la résurrection et de l'espoir.
1946 ( mai
) : retour en France. Les réunions du groupe surréalistes reprennent autour de Breton
et Benjamin Péret. Leurs principales occupations sont la mise en place
d'expositions : Paris, 1947, Prague, 1948, New York, 1960... et la création de
nouvelles revues : Néon, 1948-49, Médium 1951-55, Le surréalisme même,
1956-59, Bief, 1959-60, La Brèche 1961-65.
Le
mouvement surréaliste a de moins en moins d'audience : la littérature a
changé, elle est davantage "engagée" dans les réalités sociales et
politiques. Certains écrivains, comme Sartre, condamnent les expositions
surréalistes qui pour eux ne sont que de futiles occupations.
Toutefois Breton continue à prendre position contre tout ce qui aliène la
liberté de l'artiste et de l'individu en général. Il intervient en faveur des
" objecteurs de conscience", s'oppose au Gaullisme et signe la "
déclaration des 121" sur le droit à l'insoumission dans la guerre
d'Algérie, en 1960.
Il collabore
toujours aux différentes revues surréalistes et publie toujours des poèmes,
mais sa production "littéraire" est de plus en plus rare.
Le 28 / 09
/ 1966, il meurt des conséquences d'une crise cardiaque. Sur sa tombe, en
guise d'épitaphe, on peut lire : " Je cherche l'or du temps."